Journées des Aumôneries francophones

François Clavairoly
François Clavairoly

Journées des Aumôneries francophones
Besançon, Dimanche 19 octobre 2014
La Roche d’or, Besançon

Prédication de François Clavairoly

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Psaume 8

Frères et soeurs, chers amis,

Je vous propose de reprendre par la lecture et l’écoute cet extrait que cite l’épître au Hébreux : une citation qui rappelle le psaume 8, comme si l’auteur de l’épître voulait « prendre soin » de ce texte ancien et ne pas l’oublier, et plus que cela, comme s’il voulait l’honorer en l’accueillant au coeur de son ouvrage pour le relever et lui redonner vie, en quelque sorte.

Vous que je connais depuis longtemps déjà, vous que je découvre ces jours-ci au service du Christ, vous le savez, vous l’expérimentez tout particulièrement dans votre ministère et par le fait même de votre vocation : la vie est immensément précieuse. C’est exactement ce qu’énonce le chant du psalmiste.

La vie est d’un prix que nul ne saurait évaluer comme s’il pouvait en savoir les mystères, les vérités et les richesses cachées. Et ces versets résonnent ici comme une exclamation étonnée et plus encore émerveillée à ce sujet, comme un élan de reconnaissance. Cela est à peine croyable : cet homme si petit, si fragile, vivant une existence perdue sur une planète promise à une destination inconnue dans l’univers immense, cet homme compte pour beaucoup et ne laisse pas indifférent celui qui le crée. Alors qu’il pourrait avoir honte de sa pauvre finitude dans ce monde infini et s’enfermer dans sa honte au point de comprendre et placer toute son existence sous le signe de la culpabilité, avec tout ce qu’elle génère en terme de ressentiment et de violence contre autrui et contre lui-même, le voici au contraire reconnu, regardé, le voici considéré et d’une certaine façon accueilli, pardonné, le voici pris par la main : « Mais qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? Qu’est-ce qu’un être humain pour que prennes soin de lui ? ».

Que Dieu songe à l’être humain alors qu’on l’imagine sommeillant là-haut dans le ciel, qu’il prenne soin de lui, qu’il en ait souci, voilà une affirmation bien étrange qui n’est rien d’autre qu’une bonne nouvelle, en plein coeur de la bible hébraïque.

Il « songe » à nous, même si l’on croit qu’il « sommeille », il prend « souci », il prend « soin », tous ces mots sont curieusement de la même racine et disent à leur façon une sollicitude première, un attachement, un regard bienveillant sur nos vies.

Le psaume s’interroge donc, et en même temps qu’il s’interroge, il rend grâce et remercie pour cette inclination divine à notre endroit.

Il est action de grâce et cantique d’une prévenance et d’une antécédence bienveillante. Prévenance de Dieu qui prend soin de sa création et de ses créatures, de Dieu thérapeute, aumônier des cieux et de la terre, soignant et accompagnant, mystérieux visiteur de nos vies blessées et de nos corps malades, et qui se révèle à quiconque tourne son regard vers lui, lui qui le premier nous regarde et nous sourit, peut-être même avant notre naissance !

Dieu visite la terre, depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour de l’histoire où il dit et fait écrire que tout cela était et demeure vraiment « bien ».

Mais voici qu’il arrive, horresco referens, que l’homme refuse les soins de Dieu ! Voici qu’il arrive qu’il ferme les yeux et se tourne, se détourne de cette main tendue, de ce regard aimant. Il arrive qu’il se passe ostensiblement de cette visite et qu’il désire vivre son existence précieuse comme on veut vivre sa vie jusqu’au bout et la mordre à pleine dent, la courir en plein vent, sans être accompagné par quiconque, sans dogme ni boussole ni projet forcément partagé, sans catéchisme ni sourate ni talmud.

Allons plus loin encore : il arrive que l’être humain se vive comme responsable, enfin ! Seul véritable responsable de ses rêves et de sa destinée.

Responsable devant lui-même, cela lui suffira amplement, osera-t-il « croire », puisque le ciel est vide.

Il arrive que cet homme, tel un Prométhée post-moderne, tel un titan contemporain qui aurait compris sa liberté comme une conquête et non pas comme un don, et sa responsabilité comme un droit personnel à faire valoir et non pas comme un devoir à l’égard des autres, il arrive qu’il se dresse dans une posture de protestation vaillante et fière, celle du responsable autonome, comme une sorte de héros « protestantissime » ne voulant rien devoir à personne : le voici vivant -et donc mourant- seul mais libre, du moins le croit-il encore un peu.

Les aumôniers, les visiteurs, les passeurs de message que vous êtes ont alors à son endroit une tâche, une mission, un privilège, avant qu’il ne meure, ce héros, une fois devenu âgé ou malade ou encore épuisé en son âme : et c’est d’écouter patiemment son histoire, de déchiffrer le récit de son périple, d’interpréter son odyssée douloureuse et d’accueillir enfin sa requête et son désir de repos au moment où il se reconnait -enfin- vulnérable. C’est de lui redire doucement à l’oreille en lui tenant la main, s’il l’accepte, qu’il est incroyable que Dieu prenne soin de lui, même quand il s’en est détourné toute sa vie, même et peut-être surtout quand il était si loin, afin qu’à jamais il comprenne et croie que sa vie n’a jamais été vaine mais que quelqu’un la gardera pour toujours vive dans sa mémoire car cette vie est immensément précieuse.

Le refus des soins de Dieu n’est donc pas un péché, au sens « confessionnal » du terme, pardonnez cette expression inédite, comme s’il s’agissait d’un acte mauvais qu’il faudrait avouer avant de recevoir quelque absolution conditionnelle et la promesse d’un « retour »; il est bien plutôt preuve de vie, signal lancé dans l’univers demandant si une liberté totale est encore possible pour les hommes en ce monde, en attendant peut-être un acquiescement ou une bénédiction –mais de qui ?-…un peu à l’image du patient sur son lit de souffrance, qui refuse crânement le soin, attendant secrètement mais ardemment qu’on lui réponde, qu’on lui parle encore, qu’on ne le laisse pas seul enfermé dans un silence, obligé par les termes de ses directives anticipées dont il n’est plus si sûr quand vient peu à peu le temps de la souffrance, trop violente, et de la sédation en phase terminale.

Celui qui prend soin des hommes si petits et si vulnérables sait de quoi il parle, ici. Lui qui a été lui-même vulnérable et sans force, lui qui n’est pas venu avec un « savoir » sur toute chose, comme s’il se tenait en surplomb de l’humanité, mais seulement du haut bien dérisoire d’un bois de torture, une croix humiliante où l’on crie, saigne et transpire une mort atroce et abandonnée.

Celui-là se fait un « devoir de rencontre », une obligation de rencontrer les hommes et il nous fait la grâce d’être proche de nous.

A vous, frères et soeurs aumôniers, de transmettre ce message, cette information étonnante, à vous d’en signer les promesses encore inaccomplies pour que Prométhée trouve non pas l’Olympe des dieux qu’il ne rejoindra jamais, mais la paix en Christ, le shalom, la vie en plénitude.

C’est là votre vocation et votre joie, pleines de larmes et de questions sans réponse ; c’est aussi votre chemin, celui qui est tracé devant vous sans que vous sachiez toujours où il vous mène.

A l’image de celui qui prend soin de la terre et des hommes, et que les hommes n’attendent pas toujours, vous avancez donc vers ceux qui vous sont confiés, et, avec bienveillance et sollicitude, vous frappez à la porte. Et si quelqu’un entend votre voix et répond, vous entrez et vous apportez une salutation, autrement dit vous offrez les premiers mots d’un salut.

Vous révélez ainsi aux hommes, aux femmes et aux enfants qui meurent, à tous ceux que vous visitez, leur pleine humanité : vous leur dites en effet la seule vérité qui vaille sur cette terre, pour vous comme pour eux, et c’est que nos vies sont aimées, corps et âmes, que la vie est immensément précieuse et qu’elle est à jamais gardée en son nom. Vous confessez que notre humanité vient de Dieu, non pas du néant.

Oui, ton nom, Seigneur, est un nom magnifique, sans fin, j’en chanterai le cantique,

Amen.