Allocution du Métropolite Emmanuel, de France

Mgr Emmanuel © Benjamin Bories

La Fédération protestante est reconnaissante d'avoir reçu une contribution du métropolite Emmanuel, président de l'Assemblée des évêques orthodoxes de France, qui a donné des perspectives spirituelles et théologiques au sujet de la question du changement climatique.

Assemblée générale de la Fédération protestante de France

Paris, samedi 31 janvier 2015

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Je tiens à vous remercier très chaleureusement pour l’honneur que vous me faites aujourd’hui en me recevant au cours des intenses travaux qui occupent l’assemblée générale de la Fédération protestante de France. Ceux qui me connaissent savent combien je suis attaché au dialogue entre l’Église orthodoxe et les Églises protestantes. En effet, c’est à ce thème que j’ai consacré mes années d’étudiants en travaillant sur la figure controversée, mais ô combien fascinante du Patriarche de Constantinople Cyrille Loukaris au 17e siècle. Mon propos devant vous aujourd’hui n’est pas de revenir sur cet instant de l’histoire, mais d’apporter mes modestes réflexions au sujet que vous avez souhaité traiter, à savoir la question du changement climatique.

Je veux vous dire d’entrée de jeu que je n’ai pas les compétences techniques que certains possèdent pour analyser les enjeux liés au climat d’un point de vue systémique, ou encore les liens complexes de cause à effet entre nos modes de vie et les effets sur l’environnement en général et sur les mutations climatiques en particulier. Par contre, mon propos consistera bien plus à mettre en lumière pendant ces quelques minutes les réponses spirituelles possibles à partir d’une tradition réflexion théologique déjà bien établie à la suite notamment des écrits de sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée. Ce dernier est, en effet, engagé sur ces problématiques depuis plus d’une vingtaine d’années, avant même que l’écologie ne devienne l’écologie.

Penser le changement climatique, c’est avant tout interroger la responsabilité de l’être humain sur les mutations touchant l’environnement. L’idée même de changement est centrale pour dire la dimension axiologique de la création tout entière. Je veux dire par là que tout changement, que toute transformation qui conduirait à une annihilation de la dignité intrinsèque de la nature s’oppose à la théologie chrétienne de la création. Mais il faut se mettre d’accord sur les termes-concepts que nous employons. L’Église orthodoxe aime à parler de création et d’environnement, voire de nature notamment lorsqu’il s’agit de la considérer comme support à la contemplation. Par conséquent, notre approche s’enracine dans une confession de foi qui considère tout ce qui nous entoure, l’environnement dans son sens étymologique (περιβάλλον) comme un don gratuit du divin, voire le rayonnement de l’amour de Dieu de la transcendance dans l’immanence. La création est donc sacrée. Elle est sacrée au même titre que l’humanité elle-même, porteuse de l’image divine. Elle est une icône du divin dans la perfection de son agencement, dans la beauté de ses traits, dans ce qu’elle demeure encore une inconnue dont nous n’avons pas encore percée à jour tous les mystères. Pour le dire autrement, la création est une puissance que l’inspiration divine recouvre encore de sa sainteté dans laquelle théologiens et ascètes, s’il fallait les dissocier, voient un espace de connaissance théologique, voire un lieu de contemplation. Saint Jean Damascène, au 8e siècle, écrivait : « Toute la terre est une icône vivante du visage de Dieu ». Par ailleurs, on met souvent en parallèle les figures de saint François d’Assise et de sainte Séraphim de Sarov. Dans l’un et l’autre des cas, il s’agit de signifier que la réconciliation de l’humanité avec la création passe par une transformation intérieure nous portant jusque dans un état de relation à la création considéré comme « adamique » ou « paradisiaque ». Nous en sommes encore loin, en revanche nous sommes en possession des clés spirituelles devant nous permettre une telle métanoïa.

Lors de son passage à Paris, il y a tout juste un an, sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée rappelait que si nos manières de vivres devenaient plus sacramentelles, voire plus eucharistiques, nous serions en mesure de les harmoniser avec la nature. Qu’est-ce à dire ? L’attachement sacramentel à la création ne signifie rien d’autre que replacer la création à l’intérieur du mystère de l’Église qui est le prolongement de l’incarnation du Christ dans le temps et la matière. J’ai conscience que pour la sensibilité protestante cela puisse interpeler, mais la pratique de l’Église orthodoxe aime à replacer la création et sa nature jusqu’au cœur de ses célébrations liturgiques en bénissant l’eau le jour de la Théophanie, le 6 janvier, en bénissant le raisin lors de la fête de la transfiguration, le 6 août, en associant la faune et la flore à la doxologie perpétuelle dont les chrétiens doivent être acteurs. Lorsque le saint apôtre Paul nous enjoint à « prier sans cesse » (1 Thes. 5, 17), nous y associons toute la création dans un seul mouvement de glorification. D’autre part, la perspective eucharistique s’attache quant à elle à savoir dire « merci » pour ces biens que nous avons reçus gratuitement. Le Patriarche Bartholomée d’écrire : « Or, nous oublions trop souvent que l’homme n’est pas seulement un être logique ou politique, mais qu’il est avant tout une créature eucharistique, capable de gratitude et dotée du pouvoir de bénir Dieu pour le don de la création. Un esprit eucharistique implique donc d’utiliser les ressources naturelles du monde avec un esprit de reconnaissance, les offrant en retour à Dieu. En vérité, en plus des ressources de la terre, nous devons aussi nous offrir à lui. Au moment d’offrir la prière eucharistique dans l’Église orthodoxe, le prêtre affirme : ‘Ce qui est à Toi, le tenant de Toi, nous te l’offrons, en tout et pour tout’ ».

Ayant dit cela, la question du changement climatique doit être abordée plus directement. Comme je vous le disais en préambule, je n’ai pas l’expertise pour aborder la dimension systémique de ce problème. Par contre, j’apprécie avec une parfaite simplicité la corrélation entre les gestes posés par l’homme et ses répercussions sur notre environnement dont le climat est très certainement l’un des dénominateurs communs les plus globaux. Même si nous ne souffrons pas tous également des effets du changement climatique, nous en sommes tous d’une manière ou d’une autre les acteurs. Aussi, la régulation des changements climatiques passe par des changements de mode vie, ce sur quoi nos Églises peuvent avoir des propositions concrètes au regard de l’offre écologique contemporaine. Changer nos modes de vie en accompagnant des initiatives existantes et en apprenant à nous satisfaire de ce que nous possédons afin de sortir de la logique consumériste qui nous impose ses appétits gargantuesques. Les changements climatiques dépendent en effet de notre manière de consommer, c’est-à-dire de notre manière d’être les intendants d’une création dont nous serons amenés à répondre de l’utilisation.

Aussi, l’Église orthodoxe soutient-elle les initiatives de jeûne pour le climat pour dire notre besoin de modération et d’abstinence, pour dire la nécessité d’une compassion avec les plus vulnérables dans une logique de partage, de communion et de justice. C’est dans cet esprit, au croisement de l’expérience monastique et des préoccupations environnementales que le monastère de Solan a développées, avec l’aide de Pierre Rabhi, une démarche agroécologique. Il s’agit d’une initiative d’autant plus importante que l’agriculture est à l’origine aujourd’hui d’un tiers de la pollution mondiale. Par ailleurs, je me réjouis de la publication, par la Fédération protestante de France, de l’ouvrage Les changements climatiques qui constitue un outil important quant aux interrogations et positionnements auxquels les chrétiens sont confrontés. De même, l’idée de « sobriété », en tant qu’éthique agissant en faveur d’une justice climatique plus équitable, se rapproche instinctivement de l’expérience ascétique de notre tradition. Cette dernière n’est pas le seul apanage des moines, mais elle répond à une vocation chrétienne plus globale.

Chers amis,

J’espère que ces quelques pistes de réflexion vous permettront d’approfondir le traitement de ce sujet si complexe. Vous avez, par ailleurs, décidé d’aborder la question des chrétiens d’Orient au cours de cette journée. Ce thème est particulièrement sensible pour nous autres orthodoxes dans la mesure où une très importante population du Proche-Orient dépend de la juridiction canonique des Patriarcats d’Antioche et de Jérusalem. Aujourd’hui, c’est tout le paysage confessionnel de la région qui est en profonde mutation. Et nous ne pouvons nous satisfaire de voir la région se dépeupler des chrétiens qui sont, à la mesure de leur histoire, les garants de l’environnement pluraliste, de l’intense diversité qui caractérise cet espace. Pour reprendre l’intuition de Jean-François Colosimo dans son dernier ouvrage, Les hommes en trop, il convient d’interroger aujourd’hui la vocation médiatrice des chrétiens d’Orient, pour le monde musulman, mais aussi pour nous-mêmes en Europe.

Je vous remercie de votre attention.