Etude biblique de François Clavairoly au Kirchentag 2015 : Matthieu 25, 1-13

Musique : 3mn

Lecture Matthieu 25, 1-13.

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 « Alors, le royaume des cieux ressemblera à l'histoire de dix jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent pour aller à la rencontre du marié. Cinq d'entre elles étaient insensées (folles, imprévoyantes) et cinq autres étaient sages (raisonnables, sensées). Celles qui étaient imprévoyantes prirent leurs lampes mais sans emporter une réserve d'huile. En revanche, celles qui étaient sages emportèrent des flacons d'huile avec leurs lampes. Or le marié tardait à venir. Les jeunes filles eurent toutes sommeil et s'endormirent. A minuit, un cri se fit entendre : « Voici le marié ! Sortez à sa rencontre ! ». Alors ces dix jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leurs lampes. Les imprévoyantes demandèrent aux sages : »Donnez-nous un peu de votre huile, car nos lampes s'éteignent. » Les sages répondirent : « Non, car il n'y en aurait pas assez pour nous et pour vous. Vous feriez mieux d'aller au magasin en acheter pour vous. » Les imprévoyantes partirent donc acheter de l'huile, mais pendant ce temps, le marié arriva. Les cinq jeunes filles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle de mariage et l'on ferma les portes à clé. Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent et s'écrièrent : « Maitre, maitre, ouvre-nous ! ». Mais le marié répondit : »Je vous le déclare, c'est la vérité, je ne vous connais pas. »

Veillez donc, ajouta Jésus, car vous ne connaissez ni le jour ni l'heure.

En commençant cette étude biblique sur un texte si connu, le texte de la parabole des dix jeunes filles, j'ai voulu me poser une simple question : avons-nous besoin de royaume ? Avez-vous besoin, dans votre propre spiritualité, d'un royaume des cieux ? Avez-vous besoin d'un arrière-monde comme disait Nietzsche, d'un autre monde comme l'on dit souvent, d'une terre d'asile, ou d'une terre d'exil ou de refuge pour vous sauver ?

Et je pensais à ces réfugiés venus d'Afrique et d'Asie qui eux recherchent aussi une terre, un refuge, un asile, non pas dans les cieux mais ici-même. Un refuge concret que nos démocraties peinent tant et hésitent à leur offrir. Je me demandais s'il n'était pas plus important que les chrétiens s'occupent de ces questions, de même que celles de la préservation de la planète, ou du commerce des armes, du trafic d'esclaves, de la corruption, de la pauvreté, du racisme, etc., que de se demander pourquoi cinq jeunes filles vont se trouver devant porte close.

Avons-nous besoin d'un monde imaginaire pour fuir tous ces problèmes et survivre à toutes ces horreurs ? La littérature, le cinéma, la peinture, ne nous suffisent-ils pas ? Et la réalité elle-même, dans son côté fantastique, ne nous suffit-elle pas, elle qui dépasse la fiction ? Faut-il encore que le christianisme nous aide à nous évader ?

Alors, en me remémorant mes cours d'exégèse de la faculté de Strasbourg, ceux de Etienne Trocmé ou ceux de François Bovon à Genève, je me rappelais combien Joachim Jérémias et puis Ernst Käsemann avait marqué les esprits en affirmant que « la prédication du royaume » était au cœur du message de Jésus, combien « l'attente apocalyptique » était décisive et prenait les auditeurs du Galiléen en tenaille : ou bien ils se convertissaient sur le champ pour entrer dans le royaume ou bien ils mourraient « dans les ténèbres du dehors ». Le stress traumatique apocalyptique étaient donc, d'après ces auteurs illustres, à l'origine de cette prédication hallucinée et anxiogène d'un Christ très pressé de voir venir la fin des temps. Jésus aurait été impatient car il pensait que tout allait arriver demain matin, tôt le matin, au temps du jugement.

Le message du Christ serait alors tout entier déterminé par l'injonction de la conversion et marqué par l'attente inquiète d'un jugement dernier.

Je n'en crois pas un mot. Peut-être parce que je ne suis pas du matin ! Peut-être parce que Jésus n'a jamais parlé ainsi.

La question de ce matin est donc simple, même si la réponse ne l'est pas : de quel royaume parle Jésus ?  Qu'est-ce que ce royaume des cieux ?

Pour répondre  à cette question il vaut mieux en savoir un peu plus sur Jésus. Voici ce que les textes nous en disent.

Certes, il est vrai que, longtemps, Jésus a été présenté dans l'exégèse récente comme un « prophète » pressé, un peu énervé, pas très sympathique, au message très critique, tant vis-à-vis des autorités politiques que religieuses. Le caractère prophétique du message de Jésus expliquait d'ailleurs en grande partie les conséquences tragiques qui vont en découler et notamment l'exécution horrible qu'il subira de la part de ces autorités. Ce Jésus prophète, parfois difficile à supporter tant ses critiques sont radicales, correspond bien au profil du prophète de la bible hébraïque, comme Jérémie ou Elie ou encore comme Amos, avec leurs appels pressants et définitifs et leurs mises en garde péremptoires.

Mais par ailleurs, longtemps, Jésus a aussi été présenté comme un « enseignant ». Un enseignant donnant un message fondé sur l'amour-agapè, et le caractère moral de ce message lui vaudra l'admiration de beaucoup jusqu'aujourd'hui -des athées aux francs-maçons, des croyants aux incroyants- qui verront dans cet enseignement les valeurs de fraternité et de tolérance dont le monde a tant besoin pour un vivre ensemble réconcilié et plus humain. Il y a peut-être même ici des « professeurs de religion » qui s'inspirent de ce message pour s'adresser aux élèves des collèges ou des gymnases. Des professeurs qui tentent de présenter Jésus sous cet angle. Beaucoup de nos contemporains admirent Jésus, en effet, ce « chic type » comme on dit en français, cet homme admirable et sympathique à l'enseignement si doux et si beau. La pédagogie de Jésus a même été repérée par des commentateurs bibliques comme Daniel Marguerat ou François Vouga qui parlent de sa « stratégie de communication », de ses actions de « recadrage », de sa pratique de l' « écoute active » et la maïeutique  quasi psychanalytique dans les processus de rencontre et de dialogue. Tout cela aussi est vrai.

Depuis plus récemment, grâce aux dernières recherches exégétiques, à la fois chrétiennes et juives, je pense à David Flusser et tant d'autres,  Jésus a aussi été présenté comme un « rabbin », autrement dit un maître de l'interprétation de la bible hébraïque. Il a été compris comme un religieux inscrit dans un contexte précis, conservateur sur certains points et libéral sur d'autres, très fort dans la pratique de la controverse rabbinique et ne craignant pas ses adversaires issus du même milieu social et intellectuel que lui, utilisant les mêmes références et les mêmes raisonnements. L'évangile de Matthieu témoigne particulièrement bien de cette présentation d'un Jésus pleinement juif, comme le sont tous les personnages ou presque, cités dans le nouveaux testament, ce que l'on avait oublié ou dénié. Un Jésus traversé par les questions vives de son époque et de ses contemporains : le rapport à la Loi, la fin des temps, l'éthique, la politique. Je suis très sensible à cette relecture d'un Jésus rabbin, par mes engagements dans le dialogue judéo-chrétien en France.

Alors où en sommes-nous ?

Jésus comme prophète pressé par la fin des temps, cela est acquis et accepté par tous, même s'il est insupportable dans ses menaces à peine voilées ;

Jésus enseignant de l'amour et de la relation juste entre les hommes, cela est très apprécié aussi.

De même que cette réalité si évidente d'un Jésus rabbin, même s'il n'est peut-être pas conforme à tous les aspects de cette définition (était-il marié comme il se doit (mais avec qui ?) ou  alors célibataire ( ?), proche d'un parti, mais lequel, d'une école de pensée, mais laquelle, ayant des maitres, mais alors lesquels, et des concurrents comme Jean-Baptiste ou d'autres ?).

Il reste toutefois un autre visage de Jésus, que chacun connait et qui apparait aujourd'hui dans ce récit : il s'agit de Jésus le « sage ». Jésus, « maître de sagesse ». Non pas un nouveau gourou ou un nouveau Bouddha, n'exagérons rien, et rassurez-vous, je ne vais pas faire de comparaison inutile, mais un sage qui va nous rendre attentif à ce que signifie de rester « éveillé ». Un sage qui va nous parler de résurrection sans même en prononcer le mot. Un sage qui va nous orienter dans une démarche éthique.

Je pense en effet que la figure du Christ n'a pas tout révélé de sa richesse et de sa profondeur. Et je crois que ce petit passage de l'évangile à peine évoqué en Luc 12, 35 : disant « gardez vos lampes allumées, soyez comme des gens qui attendent leur maitre à son retour des noces », je pense que ce texte, quasi unique dans la bible, ne porte pas en lui la charge menaçante des paraboles de jugement. Je crois au contraire qu'il y a là dans cette description du royaume une ouverture à la véritable sagesse, une sagesse pratique qui libère et non une injonction à la peur, une peur qui aliène.

Certes, un texte comme l'ensemble du chapitre, le fameux Matthieu 25, qui ouvre la série des paraboles dites de jugement, pourrait en effet nous laisser penser que l'ambiance générale est à la peur, à l'attente du jugement et à l'encouragement à la conversion immédiate, l'action sans tarder, et au choix personnel de de la « métanoia ». Au bon choix, de préférence pour enfin entrer dans le salut.

Mais je veux faire droit au texte et à ce qu'il laisse entendre, dans cette petite étude biblique sans prétention : le texte parle du royaume comme parle de la vie un conte de Grimm. Il s'agit d'un conte pour adulte, bien évidemment, mais un enfant le comprendrait très vite.

Le texte de ce matin nous parle du royaume, et c'est d'une bonne nouvelle qu'il s'agit car il s'agit d'un mariage et de la venue d'un époux et non pas d'un ogre ou d'une sorcière ou d'une catastrophe apocalyptique, il s'agit d'une bonne nouvelle que seuls les sages, comme les enfants sages, peuvent recevoir avec un véritable soulagement et une belle respiration qui fait du bien. Je vous propose de recevoir ce récit comme le sujet d'une « bonne nouvelle » et non comme une menace de mort qui ronge le ventre et nous laisse dans l'angoisse. Ce texte est en plein cœur du Kirchentag de cette année 2015 : il appelle à la sagesse. Mais de quelle sagesse s'agit-il ? C'est cette réponse qu'il vous faudra attendre encore quelques temps…

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Le royaume des cieux est semblable à dix jeunes filles qui prennent leur lampe et sortent à la rencontre du marié. Le royaume est semblable à dix jeunes filles. Le texte ne dit pas que le royaume ressemble seulement à cinq jeunes filles sages, mais bien aux dix ensemble, les sages et les autres ! Chacun, ici, est concerné. Les sages et les insouciants. Nous tous ici-même.

Ce royaume est donc semblable à cette drôle d'histoire de dix jeunes filles. Ce que j'indique en évoquant cette drôle d'histoire, c'est le fait que le royaume renvoie à un « récit » et non pas à une image ou une doctrine. Il emmène le lecteur et l'auditeur vers un travail d'écoute et d'interprétation plus que vers une posture de foi soumise ou d'obéissance. C'est là le secret des paraboles. Elles ne sont pas une doctrine, un cours de théologie, un dogme, mais un appel à l'intelligence de chacun.

Il ne s'agit pas à proprement parler de « croire » au sens doctrinal, qu'il y a un royaume, et que ce royaume serait «ici » ou qu'il serait « là ». Et comme il est écrit en grec « dans les cieux » ou « des cieux » entre guillemets, il ne s'agit pas de suggérer qu'il serait dans telle ou telle constellation ou apparaissant à tel moment, par exemple juste après la mort du croyant, ni de prendre un enseignement sur les mesures de ce territoire, sa localisation, ses conditions de vie, son accès, ses habitants et son administration.

Le royaume se présente bien dans le récit comme une « métaphore ».

Il est métaphore de ce que peut être la rencontre entre dix personnes différentes et le marié, autrement dit entre une communauté humaine et le Seigneur, ou encore entre l'Eglise dans sa diversité et le Christ. Et je poursuis le développement de cette métaphore en disant que le royaume peut être le moment clé de la rencontre entre le lecteur et celui qui raconte la parabole, entre l'auditeur et le lecteur, et finalement, ce matin, le moment de la rencontre entre vous et lui, le Christ.

Je veux maintenant m'arrêter ici pour vérifier avec vous que tout ce que dit Jésus du royaume nous étonne, et que ce qu'il dit critique encore aujourd'hui l'idée que nous nous faisons de ce royaume.

Le royaume en effet, dans l'imaginaire occidental chrétien -ou du moins ce qu'il en reste après tant de sécularisation- est bien lié à un lieu (un lieu que l'on nomme l'au-delà) et à un temps (un temps que l'on situe dans après la mort).

Et cette représentation spatiotemporelle a bien été traduite et exposée dans la plupart des commentaires et des traductions religieuses et artistiques chrétiennes : le double cortège des dix vierges a souvent été figuré dans la pierre du portail, le portail occidental à droite et à gauche du Juge Souverain des cathédrales d'Amiens, d'Auxerre, de Bourges, de Laon, de Paris, de Reims, de Sens, de Strasbourg… En Allemagne, aussi peut-être. Cette représentation n'est pas loin d'être encore celle de beaucoup d'entre nous, et elle nous amène à penser que le royaume est un lieu « réel pour la foi » où nous nous retrouverons un jour, avec les morts, depuis la création du monde, et même avec notre épouse ou notre mari, si nous le supportons encore !

Et surtout, ce lieu sera un lieu de délices et de bonheur dont le symbole du festin, le symbole du repas qui n'en finit pas et de la joie extraordinaire, restent ancrés dans notre esprit. Un lieu de festin où nous pourrons enfin  nous rassasier, où nous pourrons enfin assouvir toute notre avidité, comme pour prendre la revanche de tant de privations et tant d'injustices au cours de notre vie. Comme une revanche des pauvres sur ce « principe d'avidité » qu'un théologien allemand avait si finement et justement décrit il y a quelques temps, cette avidité causant tant de malheurs. Le royaume des cieux serait donc, dans cette perspective une sorte de lieu préparé pour les humains pour qu'ils obtiennent enfin réparation et dédommagement de tant de souffrances humaines et de tant d'injustices vécues sur terre. Quelle idée merveilleuse… et totalement absurde ! C'est cette idée dont Nietzsche se moquait, en écrivant ceci : « Ces faibles, eux aussi, veulent être quelque jour les forts, il n'y a pas à en douter, leur règne doit aussi venir… Rien que pour voir cela, pour vivre cela, il est nécessaire de vivre longtemps, par-delà la mort, afin qu'on puisse se dédommager éternellement de cette existence terrestre passée dans la foi l'espérance et la charité… » (F.N, Génalogie de la Morale, 1, §15.)

En réalité, il faut bien constater que le texte de l'évangile reste très sobre sur la description de ce royaume. Il n'a que 13 versets. Et dans cette sobriété, il ne dit absolument rien ni du marié, ni de la mariée, ni de la couleur de sa robe, ni du nombre des convives, ni de la salle et de sa décoration, et l'on n'apprend rien du menu du festin ni du groupe musical qui animera cette nuit éternelle ni des réparations et des dédommagements. « E Basiléia ton ouranon » est donc une expression grecque ancienne aux ramifications nombreuses, certes, mais qui nous « donne à penser », comme le symbole de Paul Ricœur. Une métaphore qui nous « donne à penser » en dehors, précisément, de toute précipitation, en dehors de toute crainte de la fin des temps, en dehors de tout sentiment de revanche et de réparation.

La venue du marié est en effet, normalement, dans la vie des familles, une venue programmée, attendue. Vous avez peut-être déjà préparé un mariage dans votre vie : l'arrivée du marié est prévue de longue date, mais sans risque de retard excessif, et d'ailleurs, pour ceux qui ont pratiqué des célébrations de mariage ou vécu de telles cérémonies, ici comme au Proche Orient, il y a bien sûr toujours un peu de retard, mais il est dû, souvent, reconnaissons-le, plus à la mariée qu'au marié ( !!?) J… Le respect des horaires n'est donc pas très important tant la fête va de toute façon rassembler du monde deux jours, trois jours et même plus.

A quoi peut donc servir cette métaphore du royaume ? Que peut-elle nous dire ?

Musique 3mn

 

Lecture du texte : Les jeunes filles eurent toutes sommeil et s'endormirent. A minuit, un cri se fit entendre : « Voici le marié ! Sortez à sa rencontre ! ». Alors ces dix jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leurs lampes. Les imprévoyantes demandèrent aux sages : »Donnez-nous un peu de votre huile, car nos lampes s'éteignent. » Les sages répondirent : « Non, car il n'y en aurait pas assez pour nous et pour vous. Vous feriez mieux d'aller au magasin en acheter pour vous. » Les imprévoyantes partirent donc acheter de l'huile, mais pendant ce temps, le marié arriva. Les cinq jeunes filles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle de mariage et l'on ferma les portes à clé

Ce que le récit nous dit du royaume, c'est que les dix jeunes filles s'endorment en attendant le marié, c'est qu'elles ne sont pas plus fortes les unes que les autres, qu'elles ne sont pas héroïques, ni les sages ni les folles, et qu'au réveil, les insensées, (moraï) un terme qui veut dire plus qu'insensées ou folles (connes), paniquent soudain et recherchent de l'huile. Et qu'elles vont malheureusement s'éloigner du lieu de la rencontre. Elles vont s'en éloigner car elles pensent qu'elles ne peuvent pas entrer sans huile dans leur lampe, ce que rien ne justifie dans le récit.

Elles décident de suivre le conseil soi-disant avisé des sages et donc d'aller acheter de l'huile, en pleine nuit, comme si cela était une décision intelligente ! Quel mauvais conseil de sage !

Au moment-même où il faut être là ! Au seul moment où il faut être présent. Au seul moment où la porte va s'ouvrir pour que le marié et la noce puissent entrer.

Les sages sont ici de bien mauvais conseil. Et les folles n'ont vraiment pas conscience de la situation. Elles s'éloignent elles-mêmes du royaume.

Certains, ici, vont se demander si une lecture attentive du texte ne doit pas expliquer ce que signifie la symbolique de l'huile, car sa présence en abondance ou son absence dans la lampe semble décisive.

Je veux bien rappeler quelque explication sur la signification de l'huile. Mais en vérité cela ne servira pas à grand-chose.

Vous sentez bien que le récit utilise de ce détail de l'huile manquante pour permettre d'évoquer l'éloignement malheureux des filles au moment le plus décisif. L'huile peut donc évidemment être comprise comme  la qualité de la disposition humaine ouverte à la spiritualité, la qualité de la persévérance, et les Pères de l'Eglise se sont fait plaisir en allant dans cette direction quand ils ont vu dans les « cinq » lampes les « cinq » sens (la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher) c'est-à-dire la personne tout entière, avec ses cinq sens, la personne humaine créée à l'image de Dieu mise à son service ou bien au contraire la personne toute entière se détournant de lui… Je pourrais citer Origène, Méthode d'Olympe, Grégoire de Nysse…

Il arrive donc que l'homme, en tout cas, se détourne de Dieu, au moment décisif. Exactement comme les cinq filles qui vont au village chercher ce qu'elles croient indispensable à leur entrée dans la noce et elles ratent l'occasion d'une fête. Nous nous détournons aussi de Dieu, au moment même où il vient vers nous. Car nous ne voyons pas que c'est le moment, nous pensons que ce n'est pas pour nous maintenant, que nous devons encore nous préparer, nous équiper, nous tenir devant lui de façon présentable, sous notre meilleur jour, avec nos meilleurs atouts, nos meilleurs arguments, autrement dit avec nos « œuvres bonnes ».

Ici se dessine une certaine approche. Ici se précise une question  pour notre étude biblique : cette huile était-elle nécessaire à l'entrée dans la noce ? Les jeunes  filles folles n'ont-elles pas donné à cette absence d'huile une importance démesurée. Je laisse la question ouverte.

Reste à mes yeux l'essentiel, qui est la question du royaume : ce royaume est offert à qui sait comprendre qu'il va s'ouvrir devant lui, s'offrir à lui et à tous. Aux dix jeunes filles représentant toute l'Eglise ou toute l'humanité, peu importe. Il va s'ouvrir à qui sait se trouver « présent ».

Et nous devons maintenant discerner quand et comment  il est opportun de se trouver présent, comment faire pour se trouver présent et non pas absent. Comment « saisir l'occasion », le bon moment, le « kaïros », y compris en peine cœur de la nuit.

Et c'est ici que la fameuse question de la sagesse se pose. Ecoutez bien :

Aucune demoiselle d'honneur n'avait de raison de prendre des bidons (elaion en tois  anggeiois) des vases d'huile en réserve. Comme je l'ai dit, un retard est normal, dans un mariage. Mais pas au point de prévoir de telles réserves !

De leur côté, les demoiselles qualifiées de folles ou d'insensées n'ont fait qu'agir comme d'habitude, elles n'ont rien prévu car le retard habituel n'est jamais si grand.

Ce sont donc les sages qui ont été un peu folles : elles ont fondé leur décision de prendre des réserves non sur les habitudes et la coutume, mais sur ce qu'elles ont compris de l'avenir, un avenir qu'elles ont vraiment pensé comme un avenir inattendu. Les sages ont été folles car elles ont pensé que le marié viendrait peut-être vraiment tard. Très tard. Elles ont orienté leur action en fonction de l'avenir qui est toujours incertain, inédit, inattendu, et non en fonction de l'habitude dans les mariages où tout se déroule plus ou moins de la même façon.

Les sages de la parabole agissent en fonction de ce qui peut advenir « par surprise », car l'essentiel est « devant », en avant de nous » car il n'a jamais eu lieu. Les sages déterminent donc leur action par rapport à l'avenir encore inédit et, un avenir peut-être surprenant, et non pas rapport au passé.

Et alors une nouvelle définition du royaume apparait ici : le royaume n'est pas un lieu statique, fixe, repérable une fois pour toutes, là-haut, et qui nous attend à telle ou telle condition, il n'est pas non plus un rendez-vous fixé après la mort, un rendez-vous fixé seulement à ceux qui ont bien agi dans leur vie terrestre.

Le royaume est un événement qui peut surgir, advenir, nul ne sait quand. Peut-être aujourd'hui, peut-être demain, ou après-demain. Et c'est pourquoi nous devons être prêts, même s'il tarde dans la nuit. Avoir des réserves d'huile ce n'est donc pas être meilleur que d'autres. Nous l'avons bien vu lorsque le marié tarde, les 10 jeunes filles s'endorment. Mais avoir ces réserves, ces vases d'huile (ces aggeia) le grec traduit vases, mais aussi vaisseau, c'est-à-dire quelque chose qui peut être énorme !, avoir ces réserves, c'est déterminer sa vie en fonction de ce qui peut advenir, à n'importe quel moment. Le royaume est donc comme l'orient, la boussole, de notre état d'esprit. Il est l'horizon qui va se rapprocher de nous, et à partir duquel nous décidons de notre comportement. Le royaume qui pourrait advenir n'importe quand, guide notre existence au quotidien. Comme un principe de vie.

Au contraire de la tradition et du bon sens qui la caractérise, le royaume offre une « sagesse folle », celle de se déterminer en fonction du futur qui advient.

Ce royaume, nous en avons quelques aperçus, même si nous ne sommes jamais entrés dans la salle de noce. Nous en avons quelques idées, même si nous n'avons aucune description exacte. Dans l'évangile de Matthieu, notamment, il y est question de justice, de paix, de réconciliation, de fraternité, de reconnaissance, d'accueil, de guérison, de réhabilitation, etc. Tout cela est donc devant nous ! Tout cela peut advenir. Tout cela est possible. Nul ne sait quand, nul ne sait ni le jour ni l'heure, pas même Jésus. Mais tout cela est promis. Comme l'arrivée d'un marié à la noce. Et notre sagesse est donc de ne pas nous inquiéter, de ne pas nous culpabiliser même si l'événement tarde, même si beaucoup de mal et de souffrances nous touchent et nous émeuvent. Il vient.

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Je reprends en résumé ce que vous ai dit :

- Le royaume, celui dont parle Jésus le sage, ce n'est pas d'abord un espace porté par un imaginaire merveilleux, ce n'est pas un autre monde ou un arrière-monde, mais une façon singulière d'habiter le monde, notre monde, au nom de ce qui « n'est pas là », au nom de ce qui n'est pas « encore » là mais qui advient, certainement. Le royaume n'est pas un lieu où la totalité du salut serait située pour les seuls élus, mais le royaume est ce principe de vie qui nous fait voir le monde, notre monde, comme un infini, comme ce qui n'est jamais fini, et d'où peut surgir à tout instant l'inattendu. Le royaume n'est pas le moment d'un jugement dernier, à la fin des temps ou après notre mort. Il est la possibilité, il est la promesse heureuse et bénie de découvrir l'infini à chaque moment de notre existence, comme une brèche, comme une trouée dans la totalité fermée de nos certitudes et de nos dogmes. Le royaume est le lieu quotidien de notre engagement éthique à sa suite.

- La sagesse, c'est alors de vivre le monde ainsi : avec le regard confiant que l'avenir n'est pas une menace mais une promesse encore inaccomplie à laquelle nous pouvons prendre part.

Notre existence, même barrée par la mort, n'est pas promise au feu éternel ou à l'oubli mais elle reste pour toujours le lieu d'une rencontre possible avec l'inattendu de la vie, chaque jour et y compris après la mort.

La sagesse que Jésus enseigne est donc la sagesse de celui qui sait attendre. Le sage attend ce qui advient.

Cette attente est à la fois une attente désangoissée, « désinquiétée » du jugement et même de la question du salut, cette attente, notre attente est déculpabilisée. Et elle est à la fois préparée, équipée, anticipant ce qui advient. Il peut arriver en effet qu'on s'endorme, parfois, comme les jeunes filles de la parabole, c'est-à-dire qu'il peut arriver que nous soyons fatigués physiquement ou spirituellement, démotivés à cause de la grandeur des problèmes, dégoûtés par la vie et par l'Eglise et ses trahisons. Mais au moment de la rencontre, l'appel nous réveille, nous ressuscite, et nous voici debout en nous-mêmes, bien évidemment avec nos corps fatigués, nos vies parfois blessées, nos larmes intérieures et cachées de tous, mais nous voici debout. Car ce qui advient nous commande. Celui qui vient nous oblige. Et nous répondons « présent ! », avec un esprit de responsabilité, personnelle et collective, prêts à nous engager sur les chemins de fraternité et de justice, citoyens de ce monde et de ce pays, et citoyen du royaume.

Telle est la sagesse de l'évangile et la sagesse du Christ. Lui aussi a su répondre présent, devant l'inattendu,  jusque sur la croix. Il n'y échappe pas, il s'y attend, il l'attend. Et il meurt debout, sur la croix, déjà ressuscité.

Nous sommes les dix jeunes filles de la parabole, et le marié nous connait tous. Il nous ouvre les portes du royaume, c'est-à-dire qu'il vient à la rencontre de notre existence un jour, ce soir, demain, plus tard. Tenez-vous prêts ! Il nous embarque. Mais comme nous ne savons pas où il nous mène, prévoyons qu'il peut s'agir d'une longue et belle traversée. Nous serons, quoiqu'il arrive, accompagnés par notre roi. Nous saurons répondre. Nous serons avec lui responsables, autrement dit sages, confiants et reconnaissants en toute chose.