L'accompagnement spirituel hier … Victor Rivet, un pasteur dans la tourmente 1914 – 1918

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Grâce aux carnets de guerre de Victor Rivet, recueillis, mis en page par ses petits-enfants, puis confiés à la bibliothèque de la direction de l'aumônerie protestante de l'armée de terre, nous avons le témoignage d'un homme de foi pris dans cette guerre qui vit l'Europe s'embraser et entrer dans une grande souffrance.
Victor Rivet, pasteur à Lyon en 1914 part, ainsi qu'il l'écrit, par un temps délicieux le 8 août 1914 en compagnie de deux prêtres : il est mobilisé en tant qu'aumônier militaire. Il a 42 ans et est père de 3 enfants. Dès le lendemain, Victor Rivet est sur le front des Vosges, et le 15 août au sommet du col du Bonhomme il décrit un spectacle de désolation. Le 25 août en pleine bataille dans la région de Raon l'Etape (Vosges), il entend crier des blessés et il notera : « on ne sait si c'est une bête ou un homme tellement que la voix est changée … les morts restent sans sépultures … c'est une affreuse chose que la guerre. » Et cela durera quatre années … quatre années durant lesquelles, pas moins de trente carnets en sont les témoins, le pasteur Victor Rivet réconfortera les blessés, assistera des mourants, priera avec des prisonniers ennemis et accompagnera un condamné à mort. Les aumôniers protestants comme Victor Rivet exerceront leur ministère au niveau des postes de secours accueillant les blessés. La législation en vigueur les encourage, puisqu'un décret de 1913 fait en sorte d'affecter les ministres des différents cultes auprès des groupes de brancardiers.
Le 12 mai 1916, dans le secteur de Verdun, Victor Rivet assiste un officier grièvement blessé. Il écrit dans ses carnets : « Je lui lis quelques versets de la Bible et quand j'arrive au psaume 138, verset 7 "si je marche en pleine détresse, tu me fais revivre. Ta droite me rend vainqueur" son visage s'éclaire et il dit "Oh, cela c'est pour moi, c'est tout à fait bien, c'est ce qu'il me faut. Continuez. " Puis je prie avec lui. Il me serre la main. Et un moment après, il me laisse ma liberté et je peux m'en aller. Le 13 mai 1916, je vais voir à l'ambulance comment il a passé la nuit. Il gémit et râle. On l'entends de dehors. La poitrine est envahie, le visage est moribond. Je lui murmure quelques paroles de paix et d'espérance. Je prie près de lui. Mais il ne donne aucun symptôme de vie. Je prie près de lui. Vers 10 heures je retourne aux nouvelles. Il est décédé à 8h30… »
Victor Rivet par les mots qu'il prononce, par les paroles qu'il adresse, exprime au souffrant une bénédiction et lui signifie que tout est remis à Dieu. A côté du langage verbal, il y a aussi le langage du corps qui ne doit jamais être négligé "il me serre la main" rapporte Victor Rivet, langage qui participe à l'accompagnement spirituel.
La lecture des carnets de Victor Rivet nous apprend qu'il exerce son ministère auprès des Allemands prisonniers. C'est ainsi qu'en décembre 1916 il célèbre un culte court dans la région de Verdun dans un camp de prisonniers. Il lit le psaume 53, un passage de l'évangile de Jean (10, 1-13) fait réciter le Notre Père et termine par une bénédiction. Il serre des mains …
Sept prisonniers lui font une réclamation pour leur correspondance. Il n'ont pas de courrier depuis 7 mois. Au mois de mai 1918, Victor Rivet visite un hôpital où des Allemands sont arrivés : « Parmi eux beaucoup de protestants auxquels je dis quelques mots de sympathie. On me signale un jeune soldat très grièvement touché… un jeune Westphalien à la figure creusée, à la respiration râlante et se mourant d'une blessure de poitrine pas soignée. C'est auprès de lui que je fais connaissance de Mademoiselle Voisin. Elle venait m'aider comme interprète. Elle me raconte qu'un blessé lui a dit ce matin "Infirmière, avez vous prié pour moi ? Moi j'ai prié pour vous" la veille je lui avais dit qu'elle priait pour lui. »
Entre tous les événements qui ont émaillé les années de guerre vécus par Victor Rivet, de loin c'est l'accompagnement d'un condamné à mort allemand qui fut pour le pasteur le plus poignant. Voici la relation qu'il en fait : « C'est un hussard … Il me donne l'adresse de son pasteur pour lui écrire… Condamné pour avoir été trouvé en civil dans les lignes françaises. Je lui propose de prendre la Sainte-Cène. Il accepte… Sainte-Cène émouvante exprime la communion des âmes par le symbole… A 5h départ en voiture… j'avais tenu tout le temps du trajet la main un peu froide de l'Allemand. A 5h1/4 je l'embrasse et le remets aux soldats… Crépitement atroce du feu de salve et détonation du coup de grâce. » Homme de paix, Victor Rivet dans une lettre adressée à sa fille Alice, fera ce commentaire : « Que c'est lugubre la guerre … il faut bien s'aimer et se supporter dans une maison, ou dans une classe pour ne pas ressembler aux nations folles qui s'entre-déchirent … Soit toujours une enfant de paix. »


Jacques Richard