L'Armée du salut dans la « Grande Guerre »

Ambulance militaire HB 3 bis dans les locaux de l’Armée du salut au 71 rue Servient – Lyon, 1915. © Armée du salut.

Durant la Première Guerre mondiale, l’Armée du salut française s'est mobilisée pour apporter secours et réconfort, d'abord aux réfugies et aux blessés, puis aux militaires en transit et jusqu'à l'arrière du front. Ses « foyers du soldat » ont offert un temps de répit et de convivialité à des centaines de milliers de poilus.

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Septembre 1914. La Première guerre mondiale chasse devant elle la population civile de Belgique et du Nord. « L'œuvre de guerre » de l'Armée du salut commence.

Ce sont d'abord des initiatives isolées, car la guerre ne semblait pas devoir durer. Tout de même, François Fornachon1 met les locaux salutistes à la disposition des autorités, et offre ses services. Localement, des salutistes répondent spontanément. Ici, on héberge les réfugiés ou on accueille des soldats de passage, là on visite des blessés dans les services de santé militaires. L'hôtellerie de Lyon devient l’hôpital temporaire HB n° 3 bis et accueille 100 lits. Des officières, infirmières de métier, se présentent bénévolement dans les hôpitaux pour y soigner et veiller les blessés. Et à l'instar des prêtres et des pasteurs, les salutistes répondent aux questions spirituelles dans ce contexte de guerre, et apportent leur aide, leur soutien aux hommes et aux familles marqués par l’éloignement, la souffrance, et le deuil.

1 Chef de l'Armée du salut en France de 1907 à 1917.

Or la guerre se prolonge. L'Armée du salut se dirige à présent vers une action durable et mieux établie. Pendant l'hiver 1914-1915, les centres sociaux salutistes envoient des vêtements et des colis aux soldats sur le front. Le Ministère de la Guerre apprécie cette « Ligue du vieux linge » et la fourniture d'une centaine de caisses de matériel de pansement. Mais les salutistes sont encore peu habitués à une action longue et coûteuse. De plus, l'activité traditionnelle de l'Armée du salut souffre de l'état de guerre. La plupart des hommes sont mobilisés, alors que la tâche s'est alourdie. Les cantines de la Salvation Army britannique vont inspirer l’organisation. Au Havre, l'officier salutiste en poste transforme sa salle en salon de lecture et de correspondance. D'autres « foyers » suivent. Équipés de façon rudimentaire, ils permettent la détente, la lecture de journaux et de livres, le courrier (et fournissent papier à lettre, enveloppes, cartes postales...). Des réunions et des soirées récréatives sont organisées, et selon le cas, il y a même une cantine. Peu de services religieux, on est surtout à l'écoute de tous ceux pour qui la foi semble être une réponse à leur enfer quotidien. Ainsi, chaque soir, une centaine de « poilus » permissionnaires, en transit par la gare de l'Est à Paris, peuvent passer la nuit dans l'hôtellerie populaire de la rue de Chabrol.
À partir de 1916, les « foyers du soldat » se multiplient : Valence, Grenoble, Marseille, Mazamet... Des cuisines populaires s'ouvrent à Paris. La loi du 30 mai 1916 vient de donner un cadre légal et des ressources à cette « œuvre de guerre », et à toutes les autres.

En 1917, AIbin Peyron prend la tête de l'Armée du salut en France. Le 25 décembre 1917, il organise, avec l'approbation de l’État-major, une réunion dans les caves de la maison Krug à Reims. Le lendemain, il écrit : « … Le bombardement était incessant ; la nature semblait pleurer sur la cité martyre ... La neige, ce jour de Noël, la recouvrait d'un fin linceul immaculé, l'arbre s'allumait sous les voûtes d'une cave à champagne ... Il y avait là bien cent personnes, surtout des soldats... »2.

2 Armée du salut. Court exposé du travail de l'Armée du salut en France pendant la Grande guerre, Paris : impr. Coquemer, [1918], p. 11.

À présent, les foyers du soldat s'installent jusque dans la zone des armées, à l'arrière du front. Aimé Boisson dirige l'ensemble. En collaboration avec les autorités militaires, l'Armée du salut obtient l'autorisation de se maintenir dans la zone des armées et de progresser en même temps que les troupes. Les foyers du soldat deviennent mobiles. En quelques heures, une vaste tente est dressée au coin d'un champ, les tables et bancs pliants sont sortis du fourgon, et le poilu « peut déguster la tasse de chocolat bouillant et mettre sa signature sur la carte pré-imprimée qui apportait à sa famille les nouvelles si ardemment attendues ».3

3 En Avant !, samedi 26 octobre 1918, n° 1838, p. 3.

Cercle du soldat de l'Armée du salut, 5 bd de Strasbourg – Paris, 1919. © Armée du salut.

Ce n'était pas sans risque. En juin 1918, nombre de foyers doivent être évacués devant la contre-offensive allemande. Le 11 novembre 1918, la Grande Guerre s'achève. Les soldats français n'ont plus à combattre, mais ils restent mobilisés. L'œuvre des foyers du soldat se prolonge jusqu'en 1923. Le vingt-quatrième est ouvert à Strasbourg, dans l'Alsace redevenue française. Ce programme a donné satisfaction aux centaines de milliers d'utilisateurs comme au commandement militaire. Le maréchal Foch exprime lui-même sa vive gratitude à toute l'Armée du salut « pour ce que vous avez fait pour nos soldats ».4

4 FORISSIER, Marc. Un soldat du Christ dans l'Armée du salut : Albin Peyron 1870-1944. Tarbes : Éd. d'Albret, 1958, p. 153.

L'organisation d'origine anglo-saxonne est désormais reconnue et adoptée par la France entière. C'était la première grande campagne de l'Armée du salut française depuis ses débuts en 1881. D'autres allaient suivre, mais c'est paradoxalement pendant la guerre qu'elle a appris l'organisation et la mise en œuvre d'un grand projet humain.

Marc Muller