2nde conférence Islam-Christianisme

La Communauté de Sant'Egidio, la Mairie de Paris, l'Université Al Azhar (Le Caire) et le Muslim Council of Elders ont organisé une importante conférence internationale qui s'est tenu le 24 mai 2016 à l'Hôtel de Ville de Paris sur le thème : Orient et Occident - civilisations en dialogue + d'infos

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Mairie de Paris
24 mai 2016
François Clavairoly 

Je veux ici remercier Madame la Maire de Paris, Anne Hidalgo, pour cette belle initiative de rencontre et de réflexion sur un thème important et aux enjeux si décisifs. Je veux aussi saluer nos deux prestigieux invités, Cheikh Ahmed Mohammed El-Tayyeb, grand imam de l'université Al Azhar, et Andrea Riccardi, Fondateur de la Communauté Sant'Egidio.

Pour introduire mon propos, je désire rappeler ce qui qualifie à mes yeux la situation, la situation de cette relation entre orient et occident, une situation que je qualifierai ainsi : entre détresses et promesses, l'orient et l'occident telles des sœurs jumelles et un peu jalouses, sont inlassablement appelées à se saluer, à s'honorer et à grandir ensemble pour le bien commun de l'humanité. Entre les détresses de l'histoire des hommes et les promesses qu'elle laisse entrevoir malgré tout, la situation est bien celle d'une possible salutation réciproque, celle d'un salut qu'on se donne, d'un salam, et donc d'un kaïros à saisir pour que la paix et la justice s'embrassent, ici et là-bas, et entre ici et là-bas. La situation pourrait être celle d'un compromis, au sens premier d'une promesse commune où chacun s'engage à honorer l'autre et lui reconnait la profondeur et la hauteur et l'épaisseur d'un être en humanité.

Pour mieux comprendre cette relation pourtant si conflictuelle, et pour en rendre compte, beaucoup d'intellectuels et bien des penseurs ont cherché à en percer le mystère douloureux où la question religieuse n'est qu'une partie de la donne, mais non la moindre, entre islam et christianisme.

Depuis François d'Assise et sa rencontre avec le Sultan Malki Al Kamil - rencontre dont les motifs et le contenu restent sujets à bien des interprétations différentes -, jusqu'aux dialogues interreligieux d'aujourd'hui, que de chemin parcouru !

Et la théologie protestante, avec et comme tant d'autres, aura contribué à cette immense conversation entre orient et occident. Paul Tillich hier ou Gérard Siegwalt maintenant, et bien des chercheurs actuels comme Eric Geoffroy, et tant d'autres de par le monde, nous disent à leur façon qu'au choc des civilisations doivent se substituer sans cesse la main offerte, l'écoute, la recherche et l'attention à l'autre différent. Car l'enjeu est civilisationnel, et pas seulement dogmatique, ou géopolitique, comme s'il s'agissait d'une compétition dans un marché sans règle. La dimension civilisationnelle de cette relation est vitale.

C'est alors que chacun orient et occident, se trouve invité au discernement critique de sa propre conscience et de sa propre culture. Et comme au cœur de la culture se trouve le culte, le culte lui aussi doit pouvoir faire l'objet de ce discernement critique. Comme l'évoquait Paul Ricœur 1, c'est à lutter contre ses propres démons que chaque religion est convoquée, si elle veut faire sens pour quiconque. Et ici, les démons sont légions : des intégrismes aux fondamentalismes agressifs, et aux tentations d'ostraciser l'autre pour mieux le réduire à néant. Le danger qui guette, à cet égard, est ici la paresse intellectuelle, et le raccourci auquel elle oblige la pensée, mais aussi la méconnaissance d'autrui, et la volonté de la vaincre à défaut de la convaincre, alors que l'intelligence requiert respect, patience, rencontre personnelle, critique vigilante et indépendance d'esprit, liberté de conscience, et patience encore. La religion n'est pas obscure. Elle peut être une ressource vive.

C'est par conséquent l'apprentissage d'une mondialisation cultivée que je souhaite. Cet apprentissage, comme on tisse une relation, une pièce de tissu, est fait de plusieurs fils, de plusieurs couleurs, pour des motifs eux aussi différents, mais lisibles et significatifs, conçus et fabriqués à plusieurs et en concertation.

La rencontre incessante de l'orient et de l'occident peut donner un souffle à nos contemporains, là où une société sans espoir s'essouffle, et là où une société saturée par le religieux étouffe la beauté de la spiritualité.

 


1 Dans un célèbre article intitulé Le yogi, le commissaire, le prolétaire et le prophète, Paul Ricœur écrivait : "Une grande doctrine révèle ses lignes de moindre résistance aux perversions mêmes qu'elle permet ; on n'a jamais que la caricature qu'on mérite : à chacun ses monstres." (Paul Ricœur "Le yogi, le commissaire, le prolétaire et le prophète", Autre temps, 76-77, Printemps 2003, p.44)