Introduction

Introduction à la Journée d'études du 21 mai 2016
Organisée par la Commission « Ethique et société » de la FPF

Sommes-nous vraiment en guerre ?
Formes, sources, représentations, espérances

Introduction

Jean-Paul Willaime

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Cette journée étant organisée par la commission « Ethique et société » de la Fédération Protestante de France (FPF), permettez-moi de rappeler brièvement quel est le rôle de cette commission : présidée par le docteur Jean-Gustave Hentz et composée de protestants de diverses sensibilités et de divers horizons, cette commission vise à fournir des éléments de réflexion à la FPF sur des sujets sociétaux. Elle a vocation à se saisir de divers sujets qui interpellent la conscience chrétienne et la responsabilité des Eglises protestantes : le climat (COP 21), les défis environnementaux, les questions bioéthiques, les migrations, l'éthique économique, le terrorisme et les diverses réactions et mobilisations qu'il suscite.

Aujourd'hui dans le contexte des actes terroristes et des horribles tueries de 2015 en France et dans d'autres pays, c'est la question de la guerre qui s'est imposée, à commencer par l'enjeu même de l'emploi de ce mot de « guerre » pour qualifier la situation de la France: « sommes-nous vraiment en guerre » ? Cette question de la guerre interpelle les protestants non seulement comme citoyens soucieux du bien-être des habitants de ce pays et de la qualité de son vivre-ensemble, mais aussi comme chrétiens soucieux de bonnes relations avec les musulmans et comme théologiens interpellés par des justifications théologiques de la guerre, par des représentations apocalyptiques diabolisant les juifs et les chrétiens sans oublier les musulmans eux-mêmes qui ne partagent pas cette vision. Gilles Kepel a raison de publier en traduction quelques exemples de texte diffusés par les djihadistes. Rien de tel en effet pour se rendre compte des représentations qui circulent pour justifier les assassinats commis. Voici, par  exemple, le « Communiqué sur l'attaque bénie de Paris contre la France croisée » publié le 15 novembre 2015, soit quelques jours après les massacres perpétrés au Bataclan:

« Dans une attaque bénie dont Allah a facilité les causes, un groupe de croyants des soldats du Califat, qu'Allah lui donne puissance et victoire, a pris pour cible la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de la croix en Europe, Paris.
(…)
Huit frères portant des ceintures d'explosifs et des fusils d'assaut ont pris pour cibles des endroits choisis minutieusement à l'avance au cœur de la capitale française, le stade de France (…), le bataclan où étaient rassemblés des centaines d'idolâtres dans une fête de perversité ainsi que d'autres cibles dans les dixième, onzième et dix-huitième arrondissements et ce, simultanément. Paris a tremblé sous leurs pieds et ses rues sont devenues étroites pour eux. Le bilan de ses attaques est de minimum 200 croisés tués et encore plus de blessés, la louange et le mérite appartiennent à Allah »[1].

Quelle que soit la réponse que l'on apporte à la question de savoir si nous sommes véritablement en guerre, le fait est que de tels propos existent sur Internet, le fait est que des gens sacrifient leur vie et assassinent au nom d'Allah et du djihad[2], le fait est que des soldats français au Moyen-Orient et en Afrique tuent et quelquefois meurent pour lutter contre les réseaux et menées de totalitarismes religieux. Le fait est aussi que, selon la direction du renseignement intérieur[3], la France serait le pays « le plus menacé » par l'Etat islamique.

Est-il pertinent et légitime de parler de guerre à propos de la conjoncture présente ?

Si, selon une citation attribuée à Albert Camus, « mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde», la question mérite d'être posée. En vérité, ce n'est pas seulement pour cela que la question mérite d'être posée, c'est aussi parce que nommer les choses c'est contribuer à faire advenir ce que l'on nomme, autrement dit c'est prendre parti, entrer dans des logiques auto-réalisatrices. Ainsi parler en termes de « choc des civilisations » des relations entre la civilisation arabo-musulmane et la civilisation occidentale, c'est alimenter un climat de confrontations entre ces deux aires civilisationnelles qui, en réalité comme l'histoire nous l'enseigne, sont pleines d'interpénétrations, d'hybridations et d'interrelations. Il y a aussi des enjeux politiques : souvenons-nous qu'au moment de la guerre d'Algérie, certains se scandalisaient que l'on puisse parler de « guerre », on parlait des « événements ». Parler de guerre était considéré comme légitimant trop l'adversaire, comme reconnaître implicitement le nationalisme algérien. A l'inverse, aujourd'hui, parler de guerre à propos des menées terroristes de Daesch et des djihadistes, n'est-ce pas trop concéder à Daesch, entrer dans son schéma de perception ? Qui a intérêt à parler en termes de guerre ? La question reste ouverte mais, pour autant, il ne faut pas oublier que, au nom de la France, des soldats tuent et que quelques-uns meurent dans des opérations militaires menées au Moyen-Orient et en Afrique. Faut-il parler de guerre ? et si oui, qui est en guerre ? contre qui ? quel est l'ennemi ? les forces en présence ? Sans doute est-il plus approprié de parler de lutte contre le terrorisme dans l'hexagone et de guerre lorsque les forces armées françaises sont engagées dans d'autres pays.[4]

En posant la question « sommes-nous vraiment en guerre ? » on interroge la situation réelle de la France d'un double point de vue : d'une part comme société nationale cherchant à cultiver son vivre-ensemble alors même qu'elle est confrontée aux actions terroristes de certains de ses ressortissants ; d'autre part la France comme acteur dans la géopolitique mondiale qui a engagé des forces militaires au Moyen-Orient et en Afrique. Le premier point de vue nous renvoie à l'état de notre société, son pouvoir attractif pour les jeunes et moins jeunes. Sa vision de l'avenir offre-t-elle une vie qui vaut d'être vécue ? Certains constats sont préoccupants, particulièrement en France. Selon une enquête du Parlement européen d'avril 2016 auprès des jeunes de 16 à 30 ans dans 20 des 28 pays de l'Union Européenne, 57 % de ces jeunes se sentent exclus de la vie économique et sociale à cause de la crise. Cette moyenne de 57 % cache des écarts significatifs entre les pays puisque si c'est le cas de 66 % des jeunes de 16 à 30 ans en France, ce n'est le cas que de 27 % en Allemagne et de 31 % au Danemark. Le fait de « se sentir exclu » peut engendrer des comportements très variés, y compris être le terreau de diverses formes de radicalisation. Cela pose la question tant débattue de l'intégration, de la perte de sens dans notre société, du risque de fascination pour les extrémismes chez certains jeunes et moins jeunes. Ce premier point de vue nous renvoie également à l'islam comme religion, les visions du monde social que l'on peut construire en puisant à des sources musulmanes, les conceptions, en islam, de la guerre légitime, des rapports à l'Occident, aux autres religions juive et chrétiennes,…Vaste question qui ne doit jamais faire oublier qu'il ne faut pas essentialiser l'islam : quels que soient les textes et les interprétations qui en sont données, l'islam a une histoire, il a évolué au cours des siècles et dans différents contextes et continuera à évoluer. L'islam est ce qu'en font les musulmans. Quant au deuxième point de vue, il nous renvoie à la place et au rôle de la France sur la scène internationale au Moyen-Orient et ailleurs. Au jeu des alliances qu'elle a tissées et des contrats qu'elle a signés avec certains pays, par exemple l'Arabie Saoudite. Vaste sujet également qui nécessite des connaissances relatives aux relations internationales et à la diplomatie des puissances occidentales dans cette région du monde.

Les trois conférenciers de ce matin vont nous éclairer sur ces questions mais avant de leur donner la parole permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de souligner que sur ces sujets, la guerre des experts fait rage et contribue à semer le trouble mettant d'ailleurs pour certains en doute la pertinence même des sciences sociales. Guerre des experts, conflits des interprétations, désarroi face à la situation. Il y a des conflits d'interprétation sur de nombreux points : sur la nature des conflits en jeu, sur la responsabilité de l'islam dans ces événements tragiques, sur les motivations des jeunes et moins jeunes fascinés par le djihad, sur ce que cela nous révèle sur notre société, sur le rôle d'internet (on parle de cyberdjihad), sur les programmes de radicalisation et sur les politiques publiques de sécurité qui sont développées.

Ces conflits d'interprétation sont spécialement incarnés par deux éminents spécialistes Gilles Kepel et Olivier Roy, le premier insistant sur le lien du terrorisme des djihadistes avec l'islam salafiste et parlant de radicalisation de l'islam, l'autre Olivier Roy, insistant au contraire sur le peu de liens existant entre le terrorisme des djihadistes et l'islam, allant même jusqu'à parler non pas d'une « radicalisation de l'islam » » mais d'une « islamisation de la radicalisation »[5]. Selon Olivier Roy, le « djihadisme est une révolte nihiliste » et « les djihadistes sont en marge des communautés musulmanes ». Je ne suis spécialiste ni de l'islam, ni des sociétés du Moyen-Orient mais au vu des données dont on dispose sur les profils et trajectoires des terroristes, ces spécialistes ont, selon moi, tous les deux raison. Empiriquement, on rencontre en effet les deux cas de figures : celui de musulmans extrémistes qui existent bel et bien et qui développent des discours de haine vis-à-vis de l'Occident et des légitimations de passage à l'action violente et criminelle. Il faut, comme nous y invite Gilles Kepel, lire les textes. Dans son livre Terreur dans l'Hexagone, il cite notamment le Syro-Espagnol Mustafa Setmariam Nasar, alias Abu Musab al-Suri qui, en 2005 - l'année même où, remarque-t-il au passage, la marque Youtube est déposée - a publié en ligne l'Appel à la résistance islamique mondiale qui prône la guerre civile en Europe « appuyée sur des éléments de la jeunesse musulmane immigrée mal intégrés et révoltés, une fois qu'ils seront endoctrinés et formés militairement »[6]. Quant à Olivier Roy, il prête particulièrement attention au destin de jeunes paumés qui, dans le cadre d'une trajectoire délinquante, rencontre des récits et des postures leur permettant de s'inscrire dans une trajectoire héroïque. Ne s'identifiant pas à la société française - une société dans laquelle ils se sentent marginalisés -, ces personnes se projettent ailleurs. Il y a une incontestable et véritable inculture chez nombre de djihadistes qui « sont en marge des communautés musulmanes ». Encore une fois, selon moi, les deux points de vue de Gilles Kepel et d'Olivier Roy sont validés empiriquement.

S'agit-il d'une « guerre dans l'islam » ? Il y a en tout cas de nombreuses victimes musulmanes des actes terroristes, y compris en France. Selon Pierre-Jean Luizard, historien de l'Irak et du Moyen-Orient[7], il y a « une globalisation du conflit sunnites-chiites » et une « remise à plat du système étatique moyen-oriental avec toutes sorte d'enjeux identitaires pouvant conduire à une territorialisation confessionnelle. Cela nous évoque les conflits confessionnels catholico-protestants en Europe aux XVIème et XVIIème siècle avec la territorialisation des appartenances religieuses (selon le principe cujus regio ejus religio).

« Formes, sources, représentations, espérances », par ce sous-titre, nous avons voulu formuler une exigence, celle de l'intelligibilité et de compréhension en profondeur pour échapper au présentisme et dépasser les approches émotionnelles (compréhensibles face au choc que constituent des attentats). Par le terme « espérances », nous avons voulu aussi souligner que, dans une optique chrétienne, aussi complexe, troublante et tragique soit la situation présente, il faut non seulement raison garder, mais aussi conserver l'espérance en des chemins de paix et des voies d'avenir. Dans Réforme du 24 mars 2016, la présidente de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme, Christine Lazerches, remarquait: « Ce que nous vivons est particulièrement déroutant parce que ni la force des armes, ni la rigueur des sanctions pénales, ni la régression des libertés fondamentales ne peuvent les arrêter. Daesch est l'un des symptômes d'une situation du monde en grand déséquilibre. Continuons à vivre de façon engagée et non dans la terreur ».

Cette matinée plus analytique sera suivie d'une après-midi où la théologie protestante, dans l'exposé de Neal Blough, sera interrogée dans ses rapports à la guerre et au pacifisme et où les intervenants de la matinée réagiront également. Il reviendra à Frédéric Rognon, professeur de philosophie à la faculté de théologie protestante de l'Université de Strasbourg de clore cette journée en faisant écho aux différents apports. Je remercie vivement les orateurs d'avoir accepté de contribuer à cette journée d'études. Permettez-moi de les présenter dans l'ordre de leurs interventions : 

Philippe GAUDIN, après avoir enseigné la philosophie en classes préparatoires, est devenu responsable de formation sur les questions de laïcité et d'enseignement des faits religieux à l'Institut Européen en Sciences des Religions (IESR) au sein de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il est aujourd'hui directeur-adjoint de l'IESR et président de la commission des relations avec l'islam de la FPF. Il a notamment publié : Vers une laïcité d'intelligence ? L'enseignement des faits religieux comme politique publique d'éducation depuis les années 1980, PUAM, 2014. Son exposé est intitulé :

« Y-a-t-il des guerres de religion ? Ancienneté et actualité d'une question ».

Le général Jean-François COLLOT d'ESCURY, ancien président de la commission de l'aumônerie aux armées de la FPF, est né à Paris le 24 août 1950. Saint-cyrien, il a été officier de cavalerie et de la Légion étrangère en métropole et à Djibouti. Breveté de l'École supérieure de Guerre, il a servi dans différents états-majors en liaison avec l'Otan. Il a été attaché de défense auprès de l'ambassade de France au Brésil. Dans le cadre de la mission de l'Onu en République démocratique de Congo, il a exercé les fonctions de chef d'état-major militaire d'une force de 17 000 soldats de plus de 50 nationalités. Il a quitté le service actif en 2007. Il préside actuellement le conseil presbytéral de l'Eglise du Creusot et disséminés (EPUdF). Il interviendra sur :

« Les formes contemporaines de la guerre »

Mathieu TERRIER est Professeur de philosophie, docteur en sciences religieuses de l'EPHE, chercheur au Laboratoire d'Etudes sur les Monothéismes (EPHE). Il vient d'être recruté comme chercheur au CNRS. Sa thèse de doctorat portant sur un philosophe shi'ite du XVIIème siècle a été publiée aux éditions du Cerf, dans la collection dirigée par Ali Amir-Moezzi, sous le titre : Histoire de la sagesse et philosophie Shi'ite. Il a été amené à travailler aussi depuis quelques années sur le jihâd dans le shi'isme, dans une perspective à la fois historique et doctrinale, en parallèle et en contraste avec l'évolution de cette notion dans le sunnisme. Il a rédigé une note "Chiites et sunnites: la paix impossible?" pour la fondation Fondapol qui est parue dans un livre intitulé Valeurs d'islam, sorti récemment aux PUF. Il interviendra sur :

« La guerre en islam, entre fait historique et concept théologique ».

Neal BLOUGH est professeur d'histoire de l'Eglise à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. L'après-midi, il est intervenu sur :

« Entre Guerre et Pacifisme : la théologie protestante (les théologies protestantes) »

Frédéric ROGNON est Professeur de philosophie à la Faculté de théologie protestante de l'Université de Strasbourg. Il propose une :

  « Relecture de la journée ».

 

 

 



[1] Extraits du texte publié en ouverture du livre de Gilles Kepel, Terreur dans l'hexagone. Genèse du djihad français, Paris, Gallimard, 2015.

[2] Notons au passage qu'en islam, le martyr (shahîd), est celui qui meurt en combattant pour Dieu alors qu'en christianisme, le martyr est l'homme supplicié pour sa foi.

[3] Cf. les explications de Patrick Calvar, directeur du renseignement intérieur, données dans Le Monde du 20 mai 2016, page 11.

[4] C'est notamment le point de vue du Général Jean-Paul Thonier exprimé dans les colonnes de Réforme (n°3633 du 19 novembre 2015, p.2) : « La première responsabilité de nos dirigeants est d'assurer la protection des populations qui vivent sur notre territoire. Il ne s'agit pas ici de guerre mais d'antiterrorisme, d'actions menées par un Etat de droit sur son sol. En revanche, la lutte contre le groupe Etat islamique, dans son fief irako-syrien, est bien caractéristique d'une situation de guerre ».  

[5] Cf. son article titré « Le djihadisme est une révolte nihiliste » publié dans Le Monde du 25 novembre 2015.

[6] Op.cit., p. 52.

[7] Pierre-Jean Luizard, Le piège de Daech. L'Etat islamique ou le retour de l'Histoire, Paris, La Découverte, 2015. Voir son article titré « La globalisation du conflit sunnites-chiites semble irréversible » dans Le Monde des 15-17 mai 2016.