Père Jamal Khader - Les chrétiens en Palestine et en Israël aujourd'hui

Maison du protestantisme, le 4 mars 2016

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En 2017, nous allons commémorer le centenaire de la déclaration Balfour, où le gouvernement anglais a promis de créer un État juif en Palestine. La même année sera la cinquantième année de l’occupation militaire israélienne des territoires palestiniens. Et la 70ème année de la Nakba (catastrophe) des Palestiniens. Nous continuons toujours à vivre sous occupation militaire israélienne, une injustice qui dure déjà depuis trop longtemps. L’injustice de l’occupation est présente depuis longtemps, et la solution doit commencer en Palestine.

La religion a un rôle très important dans le Moyen Orient, et plus spécifiquement dans le contexte du conflit israélo-palestinien, mais ce rôle est plutôt négatif, surtout quand il s’agit du fondamentalisme religieux. Quand on parle du fondamentalisme, on pense tout de suite au fondamentalisme musulman. Est-ce vrai ? Est-ce que seulement les musulmans sont fondamentalistes ? Le fondamentalisme est un phénomène qui touche toutes les religions, y compris le christianisme. Alors quel est le rôle de l’Église dans ce conflit ?

La théologie n’est jamais neutre ; la théologie n’est pas un exercice intellectuel abstrait. La théologie est enracinée dans notre vie et conditionne notre vision de Dieu, du prochain et du monde qui nous entoure, et guide nos actions dans nos contextes respectifs. Le document Kairos Palestine, qui a été écrit par des Palestiniens pour répondre aux questions des Palestiniens, a été l’occasion d’un dialogue avec les Églises dans le monde entier sur plusieurs points ; la lecture de la Bible est un des points importants dans ce dialogue. Pour nous les Palestiniens, la question centrale porte sur ce que nous dit notre foi dans notre contexte propre.

Quand nous lisons la Bible, nous la lisons dans notre contexte. La Bible a été écrite dans un contexte historique et culturel précis, c’est pourquoi il est important de bien connaître le contexte de la Bible ; ceci se fait par l’étude de la Bible. De l’autre côté, quand nous lisons la Bible, nous la lisons dans notre propre contexte. C’est pourquoi il est important de connaitre notre contexte, le contexte du lecteur, pour pouvoir identifier le message biblique pour nous aujourd’hui. C’est pourquoi nous avons plusieurs lectures de la Bible, selon les divers contextes.

Quel est notre contexte palestinien ? Dans quel contexte le document Kairos a-t-il été écrit ? C’est le contexte de l’occupation militaire israélienne des territoires palestiniens. La première partie  de Kairos identifie le contexte palestinien de l’occupation. J’ajoute que la Bible a été écrite dans notre contexte géographique et culturel. Le premier but du document Kairos Palestine est de répondre aux questions des chrétiens palestiniens, pour trouver dans la Parole de Dieu une bonne nouvelle, une consolation, un encouragement et une lumière. C’est pourquoi nous affirmons les vérités fondamentales de notre foi, surtout sur Dieu : «Nous croyons en Dieu, un et unique, créateur de l’univers et de l’humanité, un Dieu bon, juste et aimant toutes ses créatures. Nous croyons que toute personne humaine est créée par Dieu à son image et à sa ressemblance (2.1.). Rien ne semble plus évident pour la foi chrétienne. Or ces affirmations ont une importance spéciale pour les Palestiniens. Cette importance vient des défis que nous affrontons dans notre contexte. Ce n’est pas évident que, quand nous disons « Dieu », nous indiquons ce même Dieu juste, aimant toutes ses créatures ! Voilà quelques défis que nous rencontrons dans la lecture et l’interprétation des textes bibliques. Ensuite nous allons examiner la lecture du document Kairos. Ces défis ne sont pas propres seulement aux Palestiniens, mais ils le sont pour beaucoup de chrétiens.

Le premier défi vient de quelques passages de l’Ancien Testament qui parlent de l’élection et des promesses. Nous lisons dans l’Ancien Testament que Dieu s’est choisi un peuple, le peuple juif ; il lui a promis une terre, notre terre. Et pour accomplir ses promesses, Dieu entre en combat avec son peuple contre les autres peuples qui habitent cette même terre. Il est plus facile de comprendre ces textes quand on les lit dans le contexte de l’histoire du salut ou dans le contexte historique de l’époque. Mais quand on lit ces textes hors du contexte historique en les appliquant au contexte historique actuel, et surtout dans le contexte du conflit israélo-palestinien, Dieu devient un dieu tribal et non pas un Dieu père de tous les hommes et femmes. Nous sommes confrontés avec des lectures fondamentalistes des textes bibliques, à commencer avec les fondamentalistes juifs. Les colons juifs fondamentalistes, au nom du Dieu de la Bible, volent la terre des Palestiniens, les chassent de leurs maisons, déracinent les arbres, brûlent les maisons des Palestiniens, quelques fois avec les familles à l’intérieur de ces maisons. Tout cela est fait au nom de Dieu et justifié avec des textes bibliques. Il s’agit de notre Bible. On peut dire qu’il s’agit d’un petit groupe de fondamentalistes juifs, mais avec l’appui du gouvernement israélien ces groupes ont une influence considérable, et ils influencent le système politique. Il y a de plus en plus de partis politiques en Israël qui utilisent le même langage biblique pour justifier la colonisation des territoires palestiniens. Dans cette lecture, il y a un choix de textes bibliques et une certaine interprétation de ces textes : alors les Philistins deviennent les Palestiniens (en arabe, Philistins et Palestiniens sont les mêmes, c’est le même mot), et le traitement réservé aux Philistins ou aux Cananéens de la Bible devient la norme pour traiter les Palestiniens, avec qui on ne peut pas faire des traités de paix, et qu’il faut chasser du pays… Et tout cela est justifié avec la Bible ou bien des textes de la tradition juive. Les conséquences sont graves.

De l’autre côté, il y a la lecture fondamentaliste chrétienne de la Bible. Ils lisent les textes hors du contexte, en les appliquant aux réalités modernes. Ainsi l’Israël de la Bible devient l’État moderne d’Israël, les Philistins deviennent les Palestiniens, les territoires palestiniens occupés sont appelés par le nom biblique de « Judée et Samarie », et les colonies juives ont des noms bibliques : BethEl, Shilo… Cette lecture se traduit par un soutien inconditionnel à l’État d’Israël et à l’occupation israélienne des territoires palestiniens. Cette lecture chrétienne pourrait être identifiée avec la lecture évangélique américaine, mais il y a de plus en de chrétiens dans le monde qui lisent ces textes en les appliquant à l’État d’Israël, comme si l’histoire s’était arrêtée depuis 3000 ans. C’est une lecture anachronique de la réalité moderne.

Dans plusieurs documents ecclésiaux, on parle souvent de « retour des juifs dans leur terre comme un signe de la fidélité de Dieu envers son peuple ». Comment est-ce que les chrétiens palestiniens peuvent-ils comprendre ces textes ? Ce « retour des juifs dans leur terre » s’appelle la Nakba – catastrophe chez les Palestiniens. On parle de la fidélité de Dieu, mais de quel Dieu ? Le Dieu de Jésus Christ ? Ou un dieu qui se plaît dans les souffrances des hommes et des femmes ? Ces affirmations pourraient être comprises dans le contexte européen, après la deuxième guerre mondiale, et à cause de ce qui s’est passé pendant cette guerre. Mais ces lectures sont problématiques pour les Palestiniens, surtout l’interprétation des textes qui parlent des promesses irrévocables de Dieu, y compris le dernier document de la Commission pour les relations religieuses avec les Juifs, intitulé « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rom 11,29). Comment est-ce que les Palestiniens lisent ces textes ? Est-ce que ces promesses incluent la promesse d’une terre, « la terre promise » ? Cette terre est ma terre ! La théologie n’est jamais neutre. Affirmer la validité actuelle des promesses de Dieu, même après la venue du Christ, pour éviter la théologie de la substitution, pourrait être interprété politiquement.

Voilà le contexte palestinien. Les chrétiens palestiniens n’ont pas élaboré une théologie de la terre, même si plusieurs théologiens ont déjà écrit sur ces sujets. Ces théologiens et le document Kairos Palestine ont donné des clefs d’interprétation pour mieux comprendre ces textes. Cette lecture palestinienne a le but de nous « réconcilier » avec la Parole de Dieu, pour que cette parole reste toujours, et pour tous, une « Bonne Nouvelle ». Nous sommes confrontés avec des lectures de la Bible qui la rendent une « mauvaise nouvelle » pour les Palestiniens. Ces clefs d’interprétations sont les suivantes :

·           L’unité de la Bible. Nous ne pouvons jamais séparer le Nouveau Testament de l’Ancien Testament. Si nous lisons l’Ancien Testament comme si le Nouveau Testament n’existait pas, il serait facile d’identifier l’Israël de la Bible avec l’État d’Israël comme accomplissement des promesses de Dieu. En unissant les deux Testaments, le Christ devient une clef d’interprétation de toute la Bible, où le Christ lui-même nous interprète les Écritures, comme il l’a fait aux deux disciples d’Emmaüs (Lc 24,27). Que nous dit Jésus Christ sur la terre, l’élection, et les promesses ?

·           Qui est Dieu ? Qui est mon prochain ? Est-ce que Dieu est celui qui a créé tous et toutes à son image et à sa ressemblance ? Ou bien un dieu tribal, qui entre en combat à notre côté ? Et le prochain : Est-ce un ennemi parce qu’il est différent de moi ? Ou mon frère et ma sœur ? Alors qui est le Palestinien ? Et pour les Palestiniens, qui est le Juif ? Le commandement de l’amour inclut tous et toutes, y compris l’ennemi.

·           La justice : N’importe quelle théologie qui justifie la violation des droits de l’homme, la haine ou l’injustice ne peut pas être une vraie théologie chrétienne. Dans l’histoire du christianisme, la théologie a été utilisée pour justifier l’esclavage ou la discrimination raciale. La théologie qui justifie l’occupation militaire israélienne des territoires palestiniens ne peut pas être une théologie chrétienne. Le document Kairos devient un défi pour les Églises chrétiennes, surtout en Occident. C’est un appel à revoir ses théologies qui sont incompatibles avec la justice pour les Palestiniens.

·           La lecture inclusive de la Bible : Le document Kairos fait une lecture inclusive où la justice ne concerne pas seulement les Palestiniens, mais tous les habitants de la Terre Sainte. Nous voulons la paix, la justice et la sécurité pour tous les citoyens de cette terre. Nous cherchons la libération : la libération des opprimés de l’oppression, et en même temps la libération des oppresseurs de l’oppression. C’est notre traduction du commandement de l’amour de l’ennemi.

·           Le refus d’une lecture idéologique de la Bible : En faisant un choix des textes bibliques, nous pouvons transformer la Parole de Dieu en une idéologie, une idéologie humaine qui cherche une justification biblique. Toute la Bible est Parole de Dieu, et nous ne pouvons pas faire un choix de textes ; nous devons accepter tout ce que la Bible dit.

La mission universelle de la Terre Sainte concerne les deux peuples et les trois religions qui existent dans cette terre. L’histoire nous enseigne que la Terre Sainte ne peut pas être la terre d’un seul peuple ou d’une seule religion. Les chrétiens ont essayé de monopoliser la ville sainte, surtout pendant les Croisades. Les musulmans ont essayé de faire de Jérusalem une ville musulmane. Ce que nous constatons aujourd’hui est exactement la même chose en cherchant de faire de Jérusalem une ville juive, capitale du peuple juif, avec une politique visant à réduire le nombre des Palestiniens qui y vivent. Cette tentative est opposée à la vocation de Jérusalem. La mission universelle de la Terre Sainte n’est pas opposée à la particularité de cette terre pour les Juifs ou pour les Palestiniens. L’universalité est contraire à l’exclusivité : nous ne pouvons pas exclure les autres.

Le document Kairos Palestine représente un défi, d’abord pour les Palestiniens eux-mêmes. Nous avons besoin d’approfondir notre compréhension de la Parole de Dieu. Nous continuons à « lutter » avec la Parole de Dieu, comme Jacob qui luttait toute la nuit avec l’ange, avec la différence que l’aube n’est pas encore venue pour nous. En même temps, Kairos est un défi pour nos frères et sœurs dans les Églises occidentales. Quand on fait de la théologie, la théologie n’est jamais neutre. Des frères et sœurs peuvent souffrir à cause de ces théologies. Quand on pratique le dialogue avec les Juifs, on ne peut pas le faire aux dépens des autres. Que la théologie et le dialogue soient au service de la paix et de la justice !

Père Jamal Khader