Intervention de Michel Nseir

Michel Nseir

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Il est toujours difficile de parler après un évêque, surtout comme il a développé ce que je voulais dire. Ce soir, j'essaierai de le dire différemment, et en français pas en anglais. J'ajouterai un défi à ceux qu'il a mentionnés. J'essaierai de placer mes remarques dans un contexte un peu plus large.

Tout d'abord, je voudrais adresser mes sincères remerciements et ma gratitude à la Fédération protestante de France que je connais depuis mes études à Paris dans les années 1980s. J'ai vécu 10 ans à Paris et avec l'association des étudiants protestants de Paris où j'ai dirigé le foyer avec les activités à Paris pendant une dizaine d'années avant de rentrer à Beyrouth. Ce lieu privilégié me revient toujours à l'esprit : un lieu de divertissement et de courage où j'ai appris beaucoup de choses. Je voudrais aussi remercier le président de la Fédération qui a toujours eu les chrétiens d'Orient dans sa pensée et ses prières et aussi dans ses actions de solidarité avec les amis de Sabeel en France. Votre présence ce soir en soi est un acte de solidarité bien apprécié. Votre présence en est le témoin.

Avant de parler brièvement de la situation des chrétiens palestiniens vu à travers le document Kairos Palestine, que les Palestiniens chrétiens ont lancé en décembre 2009, il est indispensable dans l'état actuel de la région de dire quelques mots sur la situation des chrétiens en général. Je voudrais le faire dans cette perspective aussi de notre travail au Conseil œcuménique des Églises avec nos Églises membres de la région, avec nos Églises de la famille œcuménique un peu élargie. On a beaucoup lu sur la vie et la mort des chrétiens d'Orient on entend parler de leur exode, de leur déracinement. La souffrance, la persécution, la disparition sont les termes les plus souvent utilisés dans les médias pour décrire la situation des chrétiens et d'autres groupes religieux et groupes minoritaires dans la région. Cependant, nous devons mettre de vue que la situation dramatique que les chrétiens vivent ne seraient dissocier des contextes ou des populations entières en Lybie, en Syrie, en Irak, en Palestine, au Yémen et dans bien d'autres pays de cette région, souffrent à cause des atrocités des guerres scandaleuses ou des millions de personnes seront tuées, torturées, portées disparues dans des prisons, invalidées en permanence déplacées dans leur propre pays pour contraindre de trouver refuge dans nos pays voisins. Lorsque nous parlons de la situation des chrétiens de la région, nous sommes pleinement conscients qu'elle fait partie de la souffrance de tous les peuples de cette région. Il est très important d'affirmer que notre intention n'est pas d'isoler sachant que malheureusement ces souffrances sont souvent exploitées et instrumentalisées par certains partis politiques au niveau national, régional et international. Ainsi que par certains groupes religieux pour alimenter des sentiments islamophobes et véhiculer des images négatives de l'islam, l'évêque l'a bien détaillé. Lorsque nous abordons la question vitale de la présence et des témoignages des chrétiens dans le monde entier, notre intention de renforcer est un engagement positif des églises dans la vie des pays dans lesquelles elle se trouve. Très récemment, Monseigneur Jean-Michel Di Falco, évêque de Gap et d'Embrun dans les Hautes Alpes, le père dominicain Timothy Radcliffe et Andrea Riccardi  ont publié Le livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, avec la contribution de plus de 7O auteurs, des articles rapport et témoignages sur la région du Moyen Orient, constitue environ 30 % de 800 pages. Malgré le tableau globalement sombre qu'il dresse de la situation et surtout de l'avenir des chrétiens dans cette région, ce livre a un petit mérite de distinguer et de différencier la situation des chrétiens et de la contextualiser en fonction des différents pays dans lesquels ils vivent ce que l'évêque a bien montré ce que vivent les chrétiens en Syrie n'est pas à confondre avec ce que vivent les chrétiens en Irak ou en Palestine. C'est très différent aussi de la situation des chrétiens dans d'autres pays.

Dans cette introduction on nous rappelle que les Chrétiens et les musulmans de la région ont leur histoire intrinsèque liée à ce que les conflits armés ont eu des conséquences dévastatrices sur toutes les populations et plus particulièrement sur les plus faibles. Ils soulignent de ces sociétés également que les politiques dans différents pays ont été préjudiciables à toutes les minorités et il fait une très brève analyse des divers interprétations religieuses qui constituent souvent une source importante de la violence dont je ne ferai pas l'analyse. Je me contenterai de la situation de la Palestine qui est notre thème de ce soir. L'occupation militaire par Israël des territoires palestiniens durant la guerre de 1967, tout comme l'expulsion de plus de 7500 palestiniensde leurs terres et villages en 48 n'ont pas fait de différence entre chrétiens et musulmans. Les chrétiens palestiniens ne sentent pas et ne considèrent pas qu'ils soient pris entre deux feux dans le conflit. Les juifs d'une part et les musulmans de l'autre. Ils se considèrent pleinement palestiniens et revendique avec tous les autres palestiniens leurs droits à l'autodétermination, à la liberté et à la dignité. Une autre autodétermination devenue pratiquement impossible avec les colonies israéliennes qui encerclent des villes et villages palestiniens et les coupent des uns et des autres par un mur de séparation construit sur des terres palestiniennes confisquées comme le sont d'ailleurs les colonies elle-même. Aujourd'hui dans l'état actuel des colonies sans parler de leur expansion continue il est impossible de pouvoir imaginer un futur état palestinien qui soit viable économiquement, administrativement et politiquement. Une liberté et une dignité bafouée tous les jours sur les barrages militaires dans les prisons surtout à celle à ciel ouvert appelée GAZA ou un blocus qui dure depuis plusieurs années, rend la vie infernale et les guerres périodiques.

Dans une telle situation, on se demande pourquoi, le nombre de chrétiens ainsi que leur pourcentage diminue et continue malheureusement : à diminuer dans les villes telles que Jérusalem et les villages tel que Bethléem et tous les environs c'est méconnaitre la réalité sur le terrain, l'imputer au radicalisme musulman serait une généralisation qui manque d'analyses.

Aux différents défis dont l'évêque a parlé, je voudrais ajouter un principe ou un défi que je considère important pour les chrétiens particulièrement dans la région. Cela s'applique aussi aux chrétiens palestiniens.

Nous sommes confrontés dans la région plus que tout autre opposant de nos sociétés c'est le défi de l'identification de la religion avec la culture. Ce qui rendrait cette dernière exclusive de celle et de ceux qui n'appartiennent pas à cette même religion.

Une culture à la religion ne serait plus considérée comme étant son berceau mais plutôt comme son préalable indispensable. Cela s'applique aux 3 différentes religions de la région. Par conséquent, nous sommes confrontés à plusieurs mouvements religieux qui consolident identité et culture religieuse sont interconnectées et constituent une identité complète. Dans un sens mais seulement en partie ce défi est un reflet de la relation problématique que nous avons toujours entre relation et état.

Dans la région et dans notre cas particulier de la Palestine et Israël, beaucoup de voix réclament des états religieux et donnent à la terre une signification religieuse : de l'accomplissement des promesses de Dieu à Israël de la Bible aux revendications islamistes d'une terre sainte de l'Islam.

Le père Jamal parlera après de certaines théologies chrétiennes qui justifiaient aussi l'acceptation. Il faudrait aussi mentionner que la suprématie du raisonnement militaire et sécuritaire où l'oppression , l'absence de la primauté du droit, le sous-développement, le mépris des femmes et le rôle des jeunes dans la société, l'absence de la pensée critique et la montée du radicalisme religieux provoque surtout des conflits d'une extrême violence.

Dans cette situation très sombre et dramatique que traverse toute la région, il est extrêmement dangereux pour tous les citoyens et en particulier pour les chrétiens, il est dangereux qu'il perde de vue le grand rôle de leurs ancêtres dans l'éveil arabe du XXème siècle. Comme il a été démontré par plusieurs chercheurs le rôle des chrétiens arabes dans la recherche d'identité inclusive dans le contexte de lutte pour l'indépendance, la démocratie et la justice sociale l'emporte sur leur importance numérique. Cela est aussi très vrai en Palestine où les institutions chrétiennes : école, université, hôpitaux, monastère, association joue un rôle essentiel dans la vie de la société au-delà de ce que leur nombre pourrait normalement admettre.

Dans nos sociétés du moyen orient malheureusement la religion continue à jouer un rôle très important dans la vie publique. On assiste plus que nulle part ailleurs à une politisation de la religion mais plus dangereusement encore à une sacralisation de la politique ou les éléments religieux sont utilisés en politique pour justifier telle ou telle mesure.

. Il y a dans cette région du monde un amalgame, une confusion, un mélange par nature explosif entre religieux et politiques qui expliquent que les communautés religieuses sont profondément impliquées dans les conflits. Y aurait-il des signes d'espoir dans cette situation régionale impossible ? Personnellement pas seulement parce que j'ai travaillé à l'élaboration du document Kairos Palestine mais je pense que ce document est un petit signe d'espoir. Il est partout difficile voire impossible de détecter les signes d'espoir dans une situation régionale explosive où la question de droit des palestiniens à l'autodétermination est reléguée au dernier plan. Craignant aussi une frustration grandissante parmi une population qui attend depuis des décennies la réalisation de leur rêve pour un état souverain. Mais comme chrétien, notre espérance fait partie intégrale de notre foi en la résurrection de celui qui a vaincu la mort par sa mort sur la croix. Nous continuerons donc à espérer dans des situations de désespoir. Cependant nous relevons quelques signes encourageants à travers le document Kairos Palestine. La production en 2009 d'un document chrétien palestinien intitulé un moment de vérité, une parole de foi, d'espérance et d'amour venant du cœur de la souffrance palestinienne. Le document Kairos invite les chrétiens palestiniens à résider pacifiquement à l'occupation israélienne et à s'enraciner dans leurs terres ancestrales. Je voudrais souligner plus particulièrement la partie du document qui fait le lien entre le commandement à l'impératif biblique de l'amour de l'ennemi et la résistance pacifique au mal et au malin. Je pense que cette partie du document est la partie la plus élaborée qu'une théologie d'amour dans une situation d'oppression. Je voudrais lire quelques petits extraits pour illustrer cette théologie de l'amour qui est à travers la résistance au mal. La résistance est un droit et un devoir des chrétiens. Cette résistance doit ouvrir la logique de l'amour. Elle doit être créative c'est-à-dire qu'il lui faut trouver des moyens humains qui parlent à l'humanité de l'ennemi lui-même. Le fait de voir l'usage de Dieu dans le visage de l'ennemi lui-même et de prendre des positions de résistance à la lumière de cette vision est le moyen le plus efficace pour arrêter l'oppression et contraindre l'oppression à mettre fin à son agression. Nous investissons toutes nos énergies pour faire la paix. Nous pouvons recourir à la désobéissance. Nous résistons non par la mort mais par respect de la vie. Nous respectons et vénérons tous ceux qui ont donné leur vie pour la patrie. L'appel lancé par des organisations civiles palestiniennes, des organisations internationales, des ONG et certaines institutions religieuses, des entreprises de l'état en faveur d'un boycott économique et commercial de tout produit de l'occupation s'insère dans la logique de la résistance passive. Cette campagne de soutien, de solidarité doit se faire avec courage tout en proclamant sincèrement et clairement que leur but n'est pas de se venger de qui que ce soit mais de mettre fin au mal qui existe pour libérer l'oppresseur et l'opprimé. L'objectif est d'affranchir les deux peuples des positions extrémistes, les différents gouvernements israéliens afin de parvenir à la justice et à la réconciliation. Avec cet esprit, nous finirons par arriver à la solution tant attendue comme cela s'est réalisé en Afrique du Sud et pour d'autres mouvements de libération dans le monde. Si j'ai fait cette référence, ce n'est pas moi, c'est les palestiniens qui font cette référence à l'article du sud, à la résistance pacifiste à travers des mesures économiques. Le Conseil œcuménique de 1969 est une résolution sur les mesures économiques encourageant les églises membres à suivre l'exemple des méthodistes, les encourageants à aller dans la voie de la justice sociale en disant que les mesures économiques sont un moyen de justice et de paix dans le monde. Cette déclaration officielle du comité central de 2005 fait référence aux positions et aux politiques du conseil œcuménique des églises dès 1969 où le conseil demande que l'indépendance politique et l'intégrité territoriale dans tous les pays de la région y compris Israël soit effectivement garantie par la communauté internationale. Dès 1969, il a réitéré cette demande à intervalles réguliers et tout récemment en 2004 en reconnaissant la gravité et la légitimité des préoccupations sécuritaires d'Israël. La déclaration officielle continue. En 1992, le comité central du Conseil œcuménique des Églises a déclaré que les critiques dirigées contre la politique du gouvernement israélien n'étaient pas en soi anti juif. Pendant le processus de paix d'Oslo des années 90, les églises ont soutenu des projets entrepris par la société civile pour approcher les communautés en conflit en terre sainte. En 1995, le comité central a fixé les critères d'action économique à mener au service de la justice relevant qu'elle devait s'inscrire dans une vaste stratégie d'instauration de la paix, lutter contre les violations persistantes et répétées. Avoir un objectif clair et limité, être proportionné suivi avec l'attention voulue et mener à bien dans la transparence.

En 2001, le comité exécutif du Conseil œcuménique des Églises a recommandé un boycott international des produits en provenance des colonies illégales en territoire occupé et les institutions, les agences chrétiennes d'entraide qui sont en Europe liées au conseil œcuménique des églises s'emploient à obtenir que les produits provenant des colonies israéliennes soient correctement et pleinement étiquetées ou identifiées avant le transport à destination de l'union européenne ce qui vient d'être fait par la commission européenne.

Je voulais dire que depuis 2005 le Conseil œcuménique des Églises anticipant l'appel des chrétiens palestiniens encourageant les individus mais aussi les églises à investir dans la paix à se désinvestir des entreprises des multinationales qui profitent de l'occupation et à éveiller chez les gens, chez les fidèles mais aussi chez les citoyens un sentiment pas de consumérisme mais de responsabilisation économique quand il s'agit de justice et de paix dans un pays donné.

En guise de conclusion, je voulais juste revenir à cette question sur la situation des chrétiens en général, s'inspirant de la résistance qu'a générée ce document de Kairos Palestine. Beaucoup de chrétiens ont vécu l'impact de ce document dans tant d'Églises aux Etats Unis, en Norvège, en Suède, en France. J'ai été tout le temps inspiré par une réflexion d'un livre. Je ne sais pas si beaucoup d'entre nous ont entendu parler du père Jean CORBOT qui a vécu dans la région notamment au Liban mais qui connait bien la situation œcuménique au Moyen Orient. Il a écrit un livre très important sur les chrétiens arabes intitulé l'église des arabes. Il y a un paragraphe intitulé entre la peur de disparaître et le courage d'exister, je pense que c'est ça qui est le défi principal pour nous chrétien dans toute cette région. Va-t-on se plier, succomber à cette peur de disparaître, à cette prophétie que l'Evêque Mounib Younan a mentionné, que notre prophète doit disparaitre ? Va-t-on prendre notre courage en main, et participer pleinement et activement aux transformations qui se déroulent actuellement dans le monde arabe. Etre solidaire de la lutte des palestiniens pour leur indépendance et leur dignité humaine. Transformer la peur en l'espoir, l'Eglise doit reconnaître nos particularités et les apprécier mais en même temps les transcender. Notre sentiment d'être une minorité ne devrait pas nous empêcher. Ce sentiment devrait plutôt nous encourager à nous concevoir comme le sel de la terre, le levain qui fait lever le pain ou comme le petit cierge qui illumine la maison. Il y a tant de paroles et d'enseignement biblique sui nous invite à être des serviteurs de paix et de justice parmi les femmes et les hommes de notre temps. Nous sommes invités à bien lire et interpréter les signes des temps. Cette lecture est diamétralement opposée à une lecture essentialiste de l'histoire qui verrait que la situation des chrétiens dans la région a toujours été dramatique depuis l'invasion des arabes musulmans venus de la péninsule arabique au 7ème siècle encore plus dangereux que la lecture essentialiste de l'histoire. Ce serait une lecture essentialiste de l'Islam lui-même ainsi que les musulmans, les musulmans ont toujours été pareils, ils ont toujours agi de la sorte. Cette lecture essentialiste est très dangereuse pour la survie des chrétiens dans la région. Les impératifs éthiques et moraux doivent guider et égayer nos jugements politiques. Il faudrait qu'on puisse avec courage et sagesse pouvoir contester le système d'oppression et de corruption de nos sociétés. En tant que chrétien, nous devons être des acteurs avec d'autres citoyens, musulmans ou non œuvrant pour la transformation de nos sociétés.