La grande découverte

Le monde était nouveau.
Le monde ancien avait disparu.
Le passé n’était plus et les hommes avaient tout recréé.
Les ambitions, les idéaux, les religions et les Dieux avaient été balayés avec tout le reste. Partout régnait une sagesse très sage parce que l’humanité nouvelle l’avait entièrement conçue.
Nul ne s’y opposait, car c’eut été folie, et la folie n’existait plus.
Un conseil composé de savants avait à décider de tout et leurs décisions toujours s’imposaient, car ils étaient très sages.
Rien n’était plus comme avant : les énergies cosmiques palliaient l’effort humain. Les bactéries élaboraient une nourriture parfaitement équilibrée. Les saisons étaient domestiquées. La génétique assurait à tous la santé du corps et de l’esprit. La vie même était réglée, car on procréait par clonage.
On vivait sans désirs, puisque la satisfaction même était programmée. On parlait de projets, mais plus jamais d’espoirs. Les bilans remplaçaient les regrets. Faute et pardon étaient des mots oubliés, car on n’a pas à pardonner à un rouage défaillant.
On n’écrivait plus l’histoire, car on craignait de réintroduire par là l’idée de changement qui semblait pernicieuse. On contemplait plutôt la durée infinie comme l’est le silence des espaces sidéraux : aucune voix n’en venait jamais troubler l’éternelle assurance de la sagesse humaine.
Ecrite en lettres d’or sur le fronton de la salle du Conseil, on lisait la devise suprême : Pour l’éternité.
La paix couvrait les êtres et les choses comme le feraient les eaux mortes d’un lac gelé. Mais personne n’y pensait, car tout était conditionné, et jusqu’aux pensées les plus secrètes.

Un jour pourtant quelque chose arriva.

Dans le conseil des sages siégeait, avec une voix seulement consultative, un spécialiste du passé. Son titre officiel était : archéologien.
Cet érudit demanda à présenter une communication : on avait retrouvé, en un lieu miraculeusement préservé du naufrage planétaire, un débris appréciable du monde disparu.
C’était un ensemble de petites figurines d’argile : un homme et une femme entouraient un bébé. Deux groupes de personnages étaient agenouillés. Les uns portaient couronne, les autres s’enveloppaient de longues capes. A l’arrière-plan, la science de l’archéologien identifiait les formes oubliées d’un bœuf et d’un âne.
« Cet objet, dit le spécialiste du passé, nous pose un bien difficile problème d’identification. Heureusement, à côté de ces figurines nous avons retrouvé les restes fossilisés d’un écrit dont nous avons pu déchiffrer deux fragments minuscules.
Voici ce qu’on y lit :

‘ L’ange lui répondit : l’Esprit...
et la puissance du Très-Haut...
celui qui va naître sera... ‘
Et sur le deuxième fragment :
‘ Marie dit alors...
que tout se passe pour moi selon ta parole... ‘

Ceci nous amène à conclure qu’il s’agit d’une représentation symbolique. Mais quel est le symbole ? Peut-être a-t-on voulu jadis célébrer le grand commencement qu’était une naissance ? »
On le fit taire. Les sages étaient scandalisés : « Ne savez-vous pas, disaient-ils, qu’il n’y a pas dans le monde de vrais commencements et que ce concept même a été aboli parce qu’illusoire ? Il n’y a que des transformations ! »
Mais le conseil avait un motif supplémentaire de mécontentement : « Pourquoi n’avez-vous pas fait appel au Service de l’Intelligence Artificielle pour reconstituer le texte disparu dans les lacunes ? Cela vous eut évité cette conclusion aberrante ! »
Et ils ordonnèrent qu’on posât aussitôt le problème aux machines très savantes qui connaissaient si parfaitement l’homme qu’elles savaient même reconstituer les écrits perdus.
Les intelligentes machines répondirent dans la seconde même :

« Voici le texte intégral que vous demandez. Nous ne garantissons pas les mots, mais le sens peut être tenu pour assuré :

Il était une fois une jeune fille appelée Marie. Elle était la plus belle de toutes. Elle rêvait d’un prince charmant qui la ferait reine d’un royaume magnifique. La cour chanterait sa gloire. Ses caprices seraient satisfaits avant même que d’être exprimés. Elle aurait de beaux enfants qu’on saluerait du nom de prince en s’inclinant bien bas et le roi son époux aurait pour seul souci de la rendre toujours heureuse.
Elle rêvait ainsi, mais avec les jours qui passaient ses rêves s’évanouissaient comme la brume que chasse le vent et la poussière de l’amertume se déposait sur son cœur.
Mais un jour un ange lui apparut :
« Marie, lui dit-il, sois sans crainte. Le roi mon Seigneur t’a remarquée comme la plus belle d’entre les femmes. Il te veut pour épouse et tu lui donneras le fils qui un jour lui succédera. Ce sera le prince d’un royaume éternel ».
Marie s’émerveilla. « Mais, dit-elle, je ne connais pas de roi, comment serais-je la mère de ses enfants ? »
L’ange lui répondit : « De tous les Génies, l’Esprit est le plus grand. C’est lui qui viendra pour accomplir tes voeux. La puissance du roi Très-Haut te sera conférée.
Prépare toi pour la noce et bientôt tu concevras. Celui qui naîtra de toi sera le roi de tous les rois. Le monde entier viendra devant lui se prosterner. A son commandement nul n’osera désobéir. Son règne absolu s’étendra en tous lieux et par tous les âges ».
Marie répondit : « Qu’il en soit fait pour moi selon ta parole. Me voici prête pour tous les bonheurs. J’aurai un palais d’or. Chacun me servira. Ma renommée ira jusqu’aux extrémités du monde. Toutes les générations me diront bienheureuse. Mon époux resplendira de gloire. Les peuples le craindront. Il tiendra dans son poing les destinées du monde, mais pour moi seule il sera doux et tendre. Je lui ferai un si bel enfant qu’on viendra l’adorer comme le roi de l’univers et nous serons heureux jusqu’à la fin des temps ».

Lorsque les sages eurent pris connaissance du texte que leurs machines très intelligentes avaient reconstitué, ils partirent d’un grand éclat de rire : « Voilà bien, dirent-ils à l’archéologien, ce qui suscitait en toi tant d’interrogation : ce n’était qu’un conte de fée qui jadis devait ravir les petits enfants ! »
Riant encore, ils levèrent la séance et chacun s’en alla.

L’un d’entre eux cependant était resté assis et son regard insistant, lourd comme un reproche, avait retenu l’archéologien. Ce sage-là était vraiment très sage. Il avait écouté, comme les autres, mais il n’avait pas été convaincu. Il savait bien que si l’archéologien n’avait pas consulté le service de l’Intelligence Artificielle, c’est qu’il disposait d’éléments plus sûrs.
Alors l’homme de science reprit la parole : « C’est vrai, dit-il à voix basse comme on chuchote un secret : je n’ai pas tout dit. Je n’ai pas osé. Mais je vois ton trouble et cela m’encourage à te dévoiler ce que le Conseil ne pouvait pas entendre : Par un traitement savant, j’ai obtenu du fossile qu’il me rende un peu plus du texte que ce que je vous en ai dit. Ecoute, voici les phrases entières dont les fragments n’étaient que des lambeaux :

’L’ange lui répondit : L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint et sera appelé Fils de Dieu ‘.

Et maintenant la deuxième phrase :

’Marie dit alors : je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi selon ta parole ‘ ».

Le sage gardait le silence. Il songeait : Ainsi c’est là l’annonce d’une naissance non pas comme celles que nous savons faire ou comme celles que les anciens hommes faisaient autrefois. C’est la venue d’un autre monde. C’est une création qui n’est pas la nôtre. Il y a là une véritable nouveauté : un homme qui n’est pas sorti de nous ni de nos programmes. La chaîne impitoyable des causalités peut enfin être brisée. C’est un souffle nouveau qui vient d’ailleurs.
L’archéologien respectait ce silence. On aurait dit qu’il cheminait au rythme même des pensées du sage.


A la fin celui-ci releva la tête :
« Ce St Esprit, dit-il, dont parle le vieux texte, ne peut-on mieux le connaître, »
L’archéologien posa la question aux machines du tout-savoir. Dès qu’elle fut posée, la réponse s’afficha sur l’écran :

« Cette question n’est pas recevable ».

Le sage s’irritait comme devant une mauvaise volonté.
« Attends, dit l’autre, je vais poser la question comme on le faisait jadis et cela surprendra cette logique aveugle.
Il pianota longtemps sur son clavier et puis, d’un geste décidé, il valida toute la procédure.
Il s’éleva alors de la machine des ronflements de moteur et pour finir un sifflement qui ne s’arrêtait plus.
« Cette fois, dit l’archéologien, je l’ai forcée à répondre et cela va contre son processus ordinaire ».
Puis la machine se tut et l’écran afficha la réponse en lettres lumineuses :

« Le St Esprit est un souffle que je ne connais pas parce qu’il vient d’ailleurs ».

« Ah !, dit le sage, quelque chose est arrivé que nous ne connaissons pas parce que notre science infaillible n’a pas su nous le faire connaître. Un jour une aube a point dont la lumière n’était pas notre œuvre. Il y a eu dans le monde un espace de liberté et d’avenir. C’est comme une porte que peut-être nous aussi nous pourrions ouvrir. Mais sur quoi ouvririons-nous ?
« Je crois, dit l’archéologien, qu’il faudrait plutôt dire : ‘A qui ouvririons-nous ?’. Si je me souviens bien, Marie dit qu’elle accepte la venue miraculeuse de celui qu’elle appelle son Seigneur ! »
« Oh ! si tu avais raison, dit le sage, quelle merveille ! Cette Marie est entrée en dialogue avec cette force étrangère qui lui parle. Elle lui répond et c’est pour accepter ce que ce mystérieux visiteur est venu lui demander.
Oh ! s’il était possible de trouver ici-bas une main chaleureuse qui viendrait nous guider. Si seulement nous croisions un regard qui nous inviterait au nom de quelqu’un dont nous ne savons rien, si ce n’est qu’il nous aime !
Si seulement c’était vrai ! »
« Les hommes de jadis, répondit l’archéologien, ceux qui ont modelé ces personnages et conservé ces textes le croyaient assurément ! »
« Aurions-nous, dit le sage, laissé perdre là quelque chose de tout à fait capital ? Mais, j’y pense, sais-tu quel est le livre où on lisait cela ? »
« Je crois, dit l’archéologien, qu’on l’appelait la Parole de Dieu ».

Pierre Prigent