Jacques Stewart porté par le vent interview de Marianne Dubertret


Auteurs : DUBERTRET Marianne; STEWART Jacques

Début juillet, le pasteur Jacques Stewart quittera la présidence de la Fédération protestante de France au milieu d'un troisième mandat de quatre ans qu'il a préféré écourter. Il retournera en paroisse, à Mulhouse, avec le même souci qui l'animait en 1962, quand il est devenu pasteur dans un village du Pas-de-Calais de susciter le dialogue, la rencontre, la libre expression. L'homme a changé, pourtant. Il avait décidé d'entreprendre des études de théologie, poussé par "un identitarisme parpaillot", selon sa propre expression. Trente-cinq années de ministère, et d'engagement oecuménique lui ont appris la liberté de témoigner de ses convictions sans les brandir comme un drapeau. Les premiers pas médiatiques de Jacques Stewart, en 1987, quand il a pris les rênes de la Fédération protestante, avaient reçu un accueil mitigé. Où étaient la liberté de parole, la modernité protestante, dans le discours lisse et cérébral de ce pasteur insaisissable ? Puis, peu à peu, le public et la presse ont découvert l'homme dont leur parlaient ses amis de longue date capable d'indignations prophétiques, spontané, parfois jusqu'à la naïveté. Grand défenseur de la laïcité, de l'unité protestante, de l'accueil respectueux des étrangers, le pasteur Stewart s'est d'abord fait connaître par ses déclarations et les textes produits sous son impulsion par la Fédération à propos de l'interruption volontaire de grossesse, de l'enjeu du dialogue avec les juifs et les musulmans, du chômage, ou de la bioéthique. Il vient d'être élu président de la Conférence mondiale des religions pour la paix. "Ce qui peut le mieux guider, aider, ce ne sont pas les discours,les déclarations, aussi fortes soient-elles, estime t-il pourtant. C'est plutôt une certaine présence, ce calme, ce sang-froid, que l'on rencontre parfois chez des hommes et des femmes qui ne sont pas forcément croyants mais dont la sérénité nous parle de Dieu, de la confiance en Lui, de Son amour".
A travers cet entretien, Jacques Stewart laisse percevoir la qualité particulière de sa présence.

De votre premier poste de pasteur en milieu rural, en 1962, jusqu'à la présidence de la Fédération protestante de France, quel vous semble être le fil conducteur de votre itinéraire ?

J'aime bien l'expression porté par le vent. Je n'ai jamais eu aucun projet, sinon celui d'être le plus disponible possible aux rencontres, aux situations, afin de les laisser orienter ma vie. Je vois pourtant bien un fil conducteur, ou plutôt une priorité absolue donner la parole aux uns et aux autres, susciter un dialogue, mettre des convictions en tension les unes avec les autres. Je m'y suis consacré dès mes premières années de ministère, dans le Pas-de-Calais. Vatican II commencait et j'assistais à un formidable enchaînement d'ouvertures dans le monde catholique. J'ai eu l'idée, alors, de proposer des rencontres publiques, dans la salle des fêtes du village, où catholiques et protestants venaient s'exprimer sur les sujets les plus divers, la croissance zéro, l'Europe ou l'avenir des prêtres.

On aurait pu s'attendre à ce que vous parliez de votre foi, plutôt que de ce souci de dialogue...

Mais cette disponibilité, cette volonté d'écouter et de faire parler, et, plus largement, de mettre en commun, de partager ce qu'on voudrait garder pour soi et ceux qui nous ressemblent, tout cela découle directement de ma foi.
Que veut dire, concrètement "être disciple", "témoigner du Christ" ? La fameuse phrase de l'évangile sur le chameau qui passe plus facilement par le trou d'une aiguille qu'un riche n'entre dans le royaume des cieux m'a aidé à comprendre. Ce texte m'a intrigué très longtemps jusqu'au jour ou je me suis dit qu'aucun objet, pas même le plus petit ne peut passer par le trou d'une aiguille. Il est fait pour y glisser un fil, une continuité. Autrement dit, entrer dans le royaume de Dieu, c'est abandonner l'idée de rester des individus isolés les uns des autres pour devenir un fil, pour tisser une solidarité humaine.
Pour moi, suivre le Christ, c'est m'efforcer au quotidien de participer au tissage de cette trame.

D'où, votre engagement oecuménique ?

Certainement. Les ratés du processus oecuménique m'agacent autant que les chamailleries entre les différentes branches du protestantisme. Il y a dix ans, j'avais de l'oecuménisme une vision plutôt défaitiste, désabusée. Aujourd'hui, j'ai acquis la certitude que l'avancée vers une plus grande communion entre les différentes confessions chrétiennes est réelle et surtout irréversible. Mais je regrette que nous soyons encore obligés de prendre tant de précautions Pourquoi les églises s'interdisent-elles de faire preuve de plus de clarté et d'audace ? Il serait impensable de suggérer, par exemple, que le Pape, puis le Patriarche de Constantinople, puis tel ou tel pasteur, soient reconnus à tour de rôle, dans un grand processus conciliaire, comme chefs de l'église universelle, témoins de l'unité. Pourquoi est-il impossible de lancer de telles idées et d'en débattre ? Pourquoi sommes-nous les uns et les autres, à ce point frileux et jaloux des petits prés carrés de nos identités respectives ? Vingt siècles de christianisme, et nous nous prenons encore tellement au sérieux...

Comment conciliez-vous votre idéal oecuménique et l'affirmation de votre identité protestante ?

Les principes fondateurs de la Réforme ne sont pas importants pour les seuls protestants mais pour toute l'église. Chaque famille chrétienne a reçu une part d'héritage et nous devons exploiter ces richesses spirituelles ensemble. Nous devons apprendre à partager et à nous reconnaître bénéficiaires de ce partage. Partager ne veut pas dire se confondre. Il y a des différences d'approche, de même que les enfants d'une même famille n'entretiennent pas tous les mêmes relations avec leurs parents. Mais décréter qu'un tel détient la vérité contre les autres est dérisoire. Nous sommes tous en recherche. C'est peut-être même là, à mon sens, l'une des clefs du christianisme. J'en ai pris conscience en lisant pour la centième fois un passage de l'évangile de Jean sur lequel je ne m'étais jamais arrêté, et qui m'est apparu tout à coup comme une révélation. Il s'agit d'un entretien, dans le temple de Jérusalem, entre Jésus et d'autres juifs, qui l'exhortent à leur dire une bonne fois pour toute si, oui ou non, il est le Messie. Et ils posent cette question extraordinaire "Jusqu'à quand vas-tu nous tenir en suspens ?" Jésus est venu pour nous tenir en suspens. Aucun système théologique ne refermera la brèche que représente le mystère du Christ. Ce texte est un sérieux avertissement pour ceux qui pensent avoir tout compris de Dieu, et qui l'expliquent aux autres. Le Christ est celui qui vient ouvrir démesurément toutes les questions. Il nous arrache à nos certitudes, à nos bonnes raisons, il nous invite à avancer toujours, à ne pas nous installer. Etre chrétien, c'est être perpétuellement désinstallé, et avancer. La marche est un déséquilibre.

Qu'est-ce, précisément, qui vous pousse en avant ? La lecture de la Bible ?

La Bible est une référence, constante, nécessaire. Elle me nourrit. Je ne vois pas d'autre expression. Mais je ne reste pas collé aux textes. Je serais incapable de lire par exemple un psaume en me demandant que dit Dieu à travers ces lignes ? Incapable, aussi, de préparer une prédication en prenant quelques notes à froid dans la Bible. Il faut faire un détour par soi-même. Chaque fois que je prêche, je me pose la même question ce que tu dis, comment le vis-tu ? Ceux qui m'écoutent ne sont attentifs que s'ils sentent que je leur parle de quelque chose qui m'a mis à l'épreuve. Témoigner de ma foi, c'est aussi témoigner de mes incrédulités, de mes hésitations.

Quel est votre bilan par rapport à ce qu'étaient vos projets, il y a dix ans, à votre arrivée à la présidence de la Fédération protestante ?

Je n'ai pas choisi de m'installer derrière ce bureau. On est venu me chercher, j'ai été élu, et j'avoue avoir pris mes fonctions sans bien savoir en quoi elles consistaient, et sans m'être fixé d'objectifs précis. Sans doute était-ce un peu fou, un peu déraisonnable. Il m'arrive encore aujourd'hui de me demander ce que je suis venu faire ici. J'ai souvent eu des moments de panique, où je ne savais pas que dire, que faire, sans être récupéré, incompris, ou attaqué. Je pense par exemple à l'été 1988, quand je suis parti en Nouvelle-Calédonie avec un groupe de personnalités désignées par le Premier ministre Michel Rocard pour assurer le dialogue après le drame d'Ouvéa. Fallait-il accepter de porter cette double casquette, à la fois religieuse et politique ? Je pense aussi au problème des sans-papiers, devant lequel je me sens parfois tellement impuissant, et déçu par certaines réactions au sein même de mon église. Parmi les résistances, les conservatismes, les immobilismes auxquels je me suis trouvé affronté, ceux qui concernent la question des étrangers et l'immigration m'ont particulièrement scandalisé. Surtout quand ils étaient le fait de protestants. Le protestant a été, dans son histoire, soupçonné de menacer l'ordre public, refoulé, accueilli dans d'autres pays. Comment certains peuvent-ils l'oublier ? Comment ne voient-ils pas, eux qui privilégient tant la référence aux écritures, que l'étranger tient dans tout l'Ancien Testament une sorte de fonction éthique ? Il est celui qui nous repose encore et encore la question de notre rapport à Dieu le considère-t-on comme notre propriété, dont il faudrait écarter les autres, qui nous dérangent, qui ne sont pas chez eux ? Ou bien vit-on de ce que Dieu nous donne, à nous et aux autres, à nous comme aux autres ?

Espériez-vous une exception protestante en matière de racisme ?

Oui. Au nom de notre histoire. Or j'ai parfois été déçu. Je l'ai été aussi par la lenteur, les ratés, de la marche vers une unité de notre communauté. Je suis surpris par l'importance qu'accordent les différentes familles, luthérienne, réformée et autres, aux différences qui les distinguent, comme si l'essentiel était là. Je pensais que nous parviendrions plus rapidement à tenir le pari fédératif.

N'avez-vous rien à ajouter, de plus clément, à propos des protestants ?

Je ne suis pas disposé à leur tresser des couronnes. Bien sûr, c'est ma famille et je m'y sens chez moi. Mais je la souhaiterais plus inventive, plus accueillante, plus moderne. Les protestants ont perdu une certaine capacité d'imagination. Ils manquent d'audace. Nos églises locales ne jouent pas assez leur rôle d'espace de rencontre et d'échange, où l'on ose une parole libre.

Vos amis disent souvent de vous que vous êtes un idéaliste. Qu'en pensez-vous ?

La foi, pour moi, c'est la capacité de toujours regarder plus loin. Croire, c'est avoir conscience qu'il y a, devant nous, des réalités dernières, et que nous vivons seulement des réalités avant-dernières. Croire, c'est ne pas se laisser impressionner ni conditionner par l'immédiat, par les contingences du présent. C'est se laisser porter par l'espérance de ce qui vient, et qui transcende ce que nous vivons au jour le jour. Dieu dispose de nous. Nous ne menons pas seuls la barque. En ce sens, oui, je suis un idéaliste. Comme tout chrétien.

Si Dieu mène la barque, n'êtes vous pas tenté parfois de cesser de ramer ?

Non. Nous pouvons et nous devons progresser avec toute la vigilance, tout le sérieux, toute la passion dont nous sommes capables, et en même temps relativiser notre propre pouvoir sur les événements, et leur importance. C'est contradictoire, mais pas intenable. Dieu est là et pourtant nous sommes libres. C'est très exactement comme quand on aime quelqu'un I'amour qu'on porte à l'autre ne fait pas de nous sa chose. C'est aussi simple.

Article paru dans "La Vie" n° 2702 du 12 juin 1997

Source BIP;1442
Date de parution 25 juin 1997