Roger Mehl : un protestant alsacien ouvert et modéré

Auteur : TINCQ Henri

LE PASTEUR Roger Mehl est décédé vendredi 7 mars [1997] à Strasbourg à l'âge de quatre-vingt-quatre ans (Le Monde du 9-10 mars). Membre de l'Eglise réformée d'Alsace et de Lorraine (ERAL), il incarnait un protestantisme alsacien généreux et ouvert, mais, grâce à une intelligence exigeante, à des qualités reconnues d'observateur et à un inlassable militantisme oecuménique, il était devenu une grande figure du protestantisme français et international.

Né le l0 mai 1912 à Relanges (Vosges), Roger Mehl était agrégé de philosophie et docteur en théologie. Professeur de morale et de sociologie religieuses, il est, de 1967 à 1969 et de 1976 à 1979, doyen de la faculté de théologie protestante de Strasbourg et crée, en 1969, le Centre de sociologie protestante. Par ses études, qui culminent en 1982 dans un ouvrage de référence, Le Protestantisme français dans la société actuelle (Labor et Fides), et ses réguliers commentaires dans Le Monde, de l'actualité protestante, il contribue à la connaissance concrète d'un courant religieux qui compte huit cent cinquante mille fidèles, mais jouit d'un rayonnement beaucoup plus grand.Il estime à deux millions le nombre de Français qui se sentent "proches" du protestantisme.
Avec d'autres intellectuels, comme Jacques Ellul et André Dumas, aujourd'hui décédés, ou Jean Baubérot, Roger Mehl diagnostique une crise d'identité d'un protestantisme trop bien assimilé à la société française. Ses valeurs (refus du dogmatisme, respect des minorités, laïcité, engagement social) font partie du patrimoine commun, même si elles sont toujours à défendre. N'ignorant pas les risques de mort institutionnelle du protestantisme, il insiste sur la rigueur de la prédication et de l'enseignement du message de la Réforme, qui est bien autre chose qu'une forme atténuée de dogmatisme et de cléricalisme catholiques.

Théologien proche de Karl Barth (le grand dogmaticien bâlois mort en 1968), Roger Mehl contribue à l'émergence de cette sensibilité sociale chrétienne, devenue dominante dans le protestantisme français des années 60 et 70. Mais cet Alsacien modéré écarte aussi bien les réactions de repli "piétiste" d'un protestantisme Evangélique introverti qui a aujourd'hui le vent en poupe, que les tentatives de récupération politique qui, après 1968, dans le contexte des luttes de libération en Amérique latine ou en Afrique, marquent les Eglises protestantes en France et au Conseil oecuménique de Genève. Faisant du progressisme chrétien le " dernier avatar" du modernisme, il rompt quelques lances avec le pasteur Casalis, animateur de Chrétiens pour le socialisme et avocat de la théologie de la libération en Amérique latine.

Membre du conseil de la Fédération protestante de France de 1955 à 1980, proche de l'ancien président Marc Boegner dont il écrit une remarquable biographie (Une humble grandeur, Plon 1981), Roger Mehl en partage tous les combats intérieurs, pour plus de justice et une laïcité exigeante, et extérieurs, par exemple contre l'apartheid en Afrique du Sud. Il est aussi de tous les engagements oecuméniques. De 1968 à 1975, il est le premier Français membre du comité central du Conseil oecuménlque des Eglises (COE). Il collabore notamment au département doctrinal Foi et constitution du COE, le seul avec lequel coopère l'Eglise catholique. A ce titre, Roger Mehl participe aux assemblées oecuméniques mondiales de New Delhi (1961) et d'Upsal en Suède (1968). Au plan international aussi, il refuse de se laisser enfermer dans l'opposition entre des "conservateurs", qui demandent aux Eglises de se consacrer à leurs seules tâches religieuses, et des "progressistes", qui soutiennent que l'homme n'est authentique que dans les luttes sociales et politiques.

Il regrette le refus du Vatican d'accéder au partage eucharistique (l'intercommunion") entre catholiques et protestants et déplore les attitudes frileuses qui ne permettent pas d'avancer plus vite dans le rapprochement oecuménique. Le jour de Noël 1987, l'un de ses derniers articles au Monde est un appel aux chrétiens pour qu'ils ne succombent pas au " désespoir " et "opèrent une conversion de leurs modes de pensée et de langage". Dans sa famille protestante, il est parfois vif aussi et réclame un aménagement des règles de délibération interne et une rigueur plus grande des procédures permettant aux protestants de mieux se faire entendre.

Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, outre ceux cités ici, Roger Mehl a aussi écrit un Traité de sociologie du protestantisme francais (Delachaux et Niestlé, 1966) et Vie intérieure et transcendance de Dieu (Cerf, 1980). Il avait été élu en 1981 à l'Académle des sciences morales et politiques.

Henri Tincq

Source : LE MONDE;
Date de parution : 11 mars 1997