Redécouvrir l’évangile
Parole réconfortante et exigeante

Les Eglises issues de la Réforme ne doivent-elles pas se réformer sans cesse pour ne pas usurper leur identité ? C’est ce que développe le professeur Matthieu Arnold à partir des 95 thèses de Luther.

Des 95 thèses de Martin Luther (31 octobre 1517), on retient généralement l’introduction « Notre Seigneur et maître Jésus-Christ, en disant ‘Faites pénitence, etc.’ (Matthieu 4, 17), a voulu que la vie toute entière des fidèles soit une pénitence (th. 1) », ainsi que la conclusion, qui lui répond: « Il faut exhorter les chrétiens à s’appliquer à suivre leur chef Christ […] et à avoir la ferme confiance d’entrer au ciel par de nombreuses tribulations plutôt que par la [fausse] sécurité de la paix [donnée par les indulgences] » (th. 94s). Par contre, on néglige trop les thèses centrales, telles que « Il faut enseigner aux chrétiens que celui qui donne à un pauvre ou prête à quelqu’un dans le besoin fait mieux que s’il achetait des indulgences » (th. 43) et « Le vrai trésor de l’Église, c’est le sacro-saint Évangile de la gloire et de la grâce de Dieu » (th. 62). Luther a rappelé que l’Église n’était pas le gestionnaire de l’au-delà, mais le porte-parole de l’Évangile ici-bas. En tant que confesseur, il entendait ses paroissiens lui parler d’investissements personnels pour l’au-delà et d’un salut automatique dès que la pièce tintait dans la caisse; en retour, il les invitait à la confiance envers Dieu, à une repentance sincère et à des actes de solidarité envers les démunis.

Le trésor de l’Évangile dans lequel nous pouvons et devons puiser à pleines mains est une réserve de paroles qui libèrent, qui réconfortent et qui fortifient; mais l’Évangile responsabilise aussi et suscite des œuvres d’amour concrètes. L’insistance sur la Parole qui réconforte était nécessaire au début du XVIe siècle: à l’aide d’une pastorale de la crainte - « fais cela, sinon gare… » -, l’Église médiévale avait fabriqué des pécheurs faussement repentants, soucieux principalement d’éviter un sort terrifiant après leur mort. L’insistance sur la Parole qui responsabilise reste vitale au début du XXIe siècle: dans la catéchèse et la prédication contemporaines, ne fait-on pas comme s’il n’y avait plus de péché ? De l’accent mis sur les mérites, qui nient la grâce de Dieu, on est passé, trop rapidement, à la « grâce à bon marché », pour reprendre les termes de Dietrich Bonhoeffer: une grâce qui ne nous coûte plus rien et qui, finalement, ne vaut plus rien, puisqu’elle ne produit plus de fruit. Avec force et simplicité, le message de la Réforme nous invite à ne pas nous faire un Dieu à notre image: tyrannique ou laxiste, selon les époques. Dieu a déjà un visage: Jésus-Christ. Il est à la fois souverain et proche, comme le rappelle l’expression « sacro-saint Évangile de la gloire et de la grâce de Dieu ».

Derrière une question a priori de détail (la place des indulgences dans la pénitence), Luther a dévoilé des interrogations fondamentales: quelle est ma conception de Dieu ? comment est-ce que je conçois mes rapports avec autrui ? que fais-je de ma vie ? en quoi ma vision de l’au-delà influence-t-elle mon comportement ici-bas ? Sur tous ces points, Luther a proposé des réponses claires, permettant à ses lecteurs de prendre position, et interpellant les croyants d’aujourd’hui : le manque de clarté de nos discours, alambiqués car se voulant trop consensuels, ne contribue-t-il pas au succès de ceux qui n’ont peut-être pas grand chose à dire, mais qui savent l’exprimer avec détermination et simplicité ? À nous de faire résonner, avec les mots qui sont les nôtres, le message joyeux mais exigeant redécouvert par Luther: « Toute la doctrine, l’œuvre et la vie chrétiennes sont clairement […] résumées dans ces deux points : la foi et l’amour, par lesquels l’homme est placé entre Dieu et son prochain comme un intermédiaire; il reçoit d’en haut et distribue en bas.»

Matthieu Arnold

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