31 décembre 2007, 19 heures, je pénètre dans ce grand hall d’exposition Palexpo de Genève. Pas beaucoup de lumière. D’immenses tentures de couleur orange, des reproductions de tableaux, des bougies, beaucoup de bougies. Une grande estrade, un autel, une croix et des milliers de jeunes qui arrivent en groupe. Combien sommes-nous ? 30.000, 40.000 ? Un service d’ordre, plutôt « service » que « donneur d’ordres », des pancartes « silence » tenues par de non moins silencieux jeunes gens et jeunes filles.
Pas de chaises, pas de bancs, on s’assied par terre, à l’intérieur de bandes jaunes qui délimitent des allées virtuelles de passage.
Autour de moi, on parle, on chuchote dans des langues que je n’avais jamais entendues jusque là, bien différentes des langues des rencontres officielles œcuméniques. On s’assied, on s’allonge.
Me voici immergé pour la première fois dans l’univers de Taizé… Et je sais déjà que je n’en sortirai pas indemne.
Pas de projecteurs, de grands écrans vidéo avec la tête du frère prêcheur, pas de musique tapageuse, pas de bras en l’air, pas de prières bruyantes. Dieu se révèlerait-il aussi dans le murmure, le silence ? Je repense à ce texte de l’Ancien Testament :
« Et devant le Seigneur, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers : le Seigneur n'était pas dans le vent. Et après le vent, ce fut un tremblement de terre : le Seigneur n'était pas dans le tremblement de terre. Et après le tremblement de terre, un feu : le Seigneur n'était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger.
Quand Élie l'entendit, il s'enveloppa le visage de son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la caverne. Et voici, une voix lui fit entendre ces paroles : Que fais-tu ici, Élie ? » (1 Rois 19.11-13)
« Dans nos obscurités, allume le feu qui ne s’éteint jamais… » Mélodies méditatives sur des paroles toutes simples, mais ô combien parlantes, reprises plusieurs fois par l’orchestre, la chorale, les milliers de jeunes. Pas très protestants ces litanies me direz-vous… et alors ? Petit à petit, vous sentez cette atmosphère de prière vous envahir. « Oh ! que c’est chose belle de te louer Seigneur… » ce vieux Psaume de la Réforme de Théodore de Bèze sur une mélodie de 1562, repris 445 ans plus tard dans une rencontre de jeunes à Genève !
Et puis ces cinq à sept minutes de prière silencieuse… Avez-vous déjà entendu 30.000 personnes faire silence ? Impressionnant. Vous vous sentez alors partie d’une grande famille de croyants et vous nommez alors dans votre cœur tous ceux et celles que vous aimez, que vous avez rencontré, qui vous sont chers, porté par la prière commune de tous ces croyants.
La courte méditation de frère Aloïs conclura ce temps de prière : « La bonté ne trouve pas sa source en nous. Notre bonté contient toujours un manque, mais par ce fait même elle renvoie à un absolu, à une bonté plus grande. Elle est un reflet de la bonté de Dieu. Oui, Dieu n’est qu’amour et bonté. À nous de ne pas obscurcir le message de l’Évangile. L’image d’un Dieu comme juge sévère a surement fait beaucoup de mal. Osons dire que Dieu ne peut qu’aimer. Là est le message exigeant mais tellement libérateur du Christ. Et disons cela par notre vie ! Que tous nous soyons porteurs de réconciliation, là où nous vivons ! Allons vers les autres, dépassons les cloisonnements de nos sociétés et de nos Églises ! »
En quelques mots, l’essentiel est dit, enfin pour moi ce soir-là. Je suis parti réconforté, heureux d’avoir pu sentir que Dieu se révèle aussi dans le silence.
Et dire que pour des « querelles de clochers », tant de protestants se privent de cette expérience…
« Dépassons les cloisonnements de nos églises » : c’est peut-être cela la force de Taizé.
Jean Figuière