« L'heure est-elle venue pour nous de dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné... » ? Par ces paroles, le père Manuel exprimait ces jours passés l'immense désarroi qui étend son ombre ici, après neuf mois d'un blocus très sévère, et qui fut considérablement aggravé en mars par une opération militaire israélienne d'une violence inouïe, sans proportion aucune avec ce que la résistance palestinienne avait pu causer comme dégâts matériels et pertes en vies humaines côté israélien.
Quelques flashes concernant le blocus :
- Là où devraient passer en moyenne 250 camions par jour pour permettre ravitaillement et vie normale dans le Territoire de Gaza, seuls 35 camions sont autorisés à passer actuellement par le seul point de passage encore ouvert :
- 80 % de la population, c'est-à-dire environ 1 100 000 personnes sont actuellement dans la nécessité de recevoir une aide d'urgence pour pouvoir survivre.
- 95 % des entreprises ont dû fermer leurs portes à cause du blocus qui ne laisse pas entrer les matières premières, jetant au chômage forcé des centaines de chefs de familles.
- Coupures d'eau, d'électricité, pénurie de carburant...
On ne dira jamais assez que cette situation humanitaire catastrophique a été créée de toutes pièces. Ce n'est pas une catastrophe inévitable. C'est une punition collective contre tout un peuple, violation flagrante des conventions de Genève qui exigent la protection des populations civiles en temps de guerre.
Dans ce contexte, l'opération militaire israélienne de ces jours derniers a submergé le Territoire comme une déferlante semant sur son passage toujours plus de morts et de ruines. En cinq jours, il y a eu plus de 120 morts dont environ 1/3 de femmes et d'enfants (65 morts pour la seule journée du 1er mars) et aussi plus de 250 blessés, ainsi que des destructions considérables. Certaines maisons ont été détruites sur les personnes qui étaient dedans, en particulier une famille de 6 personnes qui furent ainsi massacrées, rue Yarmouk. Parfois aussi, l'armée israélienne empêchait les secours d'approcher, et c'est ainsi que certains blessés souffrant d'hémorragies sont morts sous les yeux de leurs propres familles totalement impuissantes à les secourir. Non loin de chez nous, 3 missiles se sont abattus de nuit sur le Ministère de l'Intérieur. Heureusement, l'immeuble de cinq étages était vide, mais il y a eu plusieurs blessés dans le voisinage, et surtout, un bébé de cinq mois a été tué ; les parents avaient attendu cinq ans ce petit Mohammad !... Au travail à l'hôpital, une collègue de travail de Bernadette a la douleur de perdre sa fille de vingt ans. Un missile s'est abattu devant leur maison. Grièvement blessée par un éclat, elle n'a pu être sauvée.
Quelques jours plus tard, un attentat palestinien à Jérusalem fait 8 morts et 9 blessés parmi les étudiants d'une école religieuse juive. Qui aura le courage de mettre fin à cet engrenage infernal qui ne pourra jamais qu'aggraver le conflit, et certainement pas le résoudre...
Nous parlions au début d'un très grand désarroi. C'est quelque chose que l'on ressent très fort ces temps-ci, tout autour de nous ; lorsque les conditions de vie deviennent trop dures, on sent, au sein même des familles et de la société, des repères qui disparaissent, des valeurs qui s'écroulent, ce qui conduit parfois à des fractures profondes dans ces familles ou dans la société. Des mères de familles qui luttent depuis des années pour la survie finissent par se retrouver épuisées, malades, elles et leurs enfants et totalement démunies, malgré leur très grand courage, pour faire face encore et encore à ces dures conditions, sans aucune perspective que quelque chose puisse s'améliorer, au moins dans l'immédiat
Hier, la visite de Mgr Antonio Franco a été un réconfort pour la communauté chrétienne. Au cours de la célébration, il nous disait : « Vous êtes un petit nombre, mais vous êtes un signe d’espérance. Jésus qui est ressuscité d'entre les morts fortifie votre foi et votre espérance pour porter cette croix. Et je termine par les paroles d'Abouna Manuel : Nous sommes tout proches du Vendredi Saint. Que le Seigneur nous aide à Gaza aujourd'hui, au milieu de tant de larmes et de sang, de violence et de mort, à porter un peu de joie, d'espérance et d’amour. Nous croyons que cette croix n'est pas pour la mort, mais pour la VIE. »