Après les fausses déclarations du « héros » coréen du clonage thérapeutique, Hwang Woo-suk, la communauté internationale des chercheurs s’interroge. Saura-t-on un jour soigner des maladies aujourd’hui incurables grâce à la technique du clonage ? Certains scientifiques l’affirment et plaident pour que la législation autorise au moins les recherches. D’autres préfèrent se concentrer sur des techniques thérapeutiques différentes.
par Marie LEFEBVRE-BILLIEZ
Des bébés clones ? Que l’on se rassure, ce n’est pas pour demain. « Aujourd’hui, nous ne maîtrisons pas la technique du clonage », déclare Marc Peschanski, responsable du seul laboratoire autorisé en France à mener des recherches sur les cellules souches embryonnaires, à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). La communauté scientifique ne sait donc pas cloner un être humain, et aucun pays au monde n’autorise aujourd’hui le clonage à des fins de reproduction humaine. Mais certains ont légalisé le clonage dit « thérapeutique ».
Or l’utilisation potentielle du clonage pour soigner des maladies aujourd’hui incurables fait débat, autant au sein de la communauté scientifique que chez les législateurs et les éthiciens. Car dans le domaine du clonage thérapeutique, les scientifiques ne sont pas d’accord entre eux.
De quoi s’agit-il, au juste ? Tout repose sur l’utilisation que les scientifiques espèrent pouvoir faire de ce que l’on appelle les « cellules souches embryonnaires ». A seulement quelques jours d’existence, un embryon est composé d’une centaine de cellules qui ont toutes la capacité de devenir n’importe quel tissu ou organe. Un tel embryon porte le nom de « blastocyte » et ses cellules sont appelées des « cellules souches ».
Les scientifiques savent aujourd’hui cultiver ces cellules souches embryonnaires de façon à ce qu’elles deviennent tel ou tel tissu. L’embryon ne se développe donc pas en un fœtus, mais en différents tissus. Les chercheurs espèrent aujourd’hui pouvoir utiliser ces tissus pour faire des greffes de cellules – ce que l’on appelle la médecine régénératrice –, mais ne savent pas encore cultiver ces cellules souches pour en obtenir des organes entiers (un foie, un rein, etc.) Mais, la recherche aidant, ils espèrent y parvenir et ainsi résoudre le problème des dons d’organes pour des greffes.
Au-delà des greffes potentielles, les scientifiques souhaitent pouvoir utiliser d’une seconde façon les tissus ainsi obtenus : étudier ceux qui sont porteurs de maladies génétiques et tester sur eux d’éventuels traitements. « Nous n’avons aucun moyen aujourd’hui de tester une molécule sur des neurones humains, à moins d’utiliser des cellules animales ou cancéreuses », explique Marc Peschanski. Avoir recours à des cellules souches embryonnaires humaines permettrait donc d’obtenir des neurones humains pour les étudier et essayer sur eux des médicaments potentiels.
Il existe aujourd’hui deux procédés pour obtenir des cellules souches embryonnaires. La première consiste à partir d’embryons surnuméraires, obtenus dans le cadre de fécondations in vitro. Des couples ayant recours à la procréation médicalement assistée (PMA) obtiennent en effet un certain nombre d’embryons, trop nombreux pour être tous implantés dans l’utérus de la femme. Ces embryons surnuméraires sont alors détruits.
Aujourd’hui, la législation française autorise le laboratoire de Marc Peschanski à utiliser ces « embryons surnuméraires sans projet parental » à des fins de recherche, pour cultiver des lignées de cellules souches. Selon Marc Peschanski, la recherche est suffisamment avancée pour que l’on passe aux applications thérapeutiques chez l’homme, « cette année ou l’année prochaine ».
L’inconvénient de cette méthode, selon Marc Peschanski, est que « nous ne maîtrisons pas le patrimoine génétique » des cellules souches. Il n’y a donc aucune garantie que les greffes ne soient pas rejetées par le receveur. L’idée est donc d’obtenir des cellules souches embryonnaires à partir du clonage, la deuxième méthode, qui permettrait de connaître exactement le code génétique des cellules.
La technique du clonage est la suivante : on part d’un ovule auquel on retire son noyau ; on lui implante le noyau d’une autre cellule ; on obtient ainsi un résultat similaire à un ovule fécondé en connaissant en outre son code génétique complet. De là, il faut stimuler l’ovule pour enclencher le processus de multiplication des cellules, comme chez un embryon à ses tous premiers stades. Si l’on arrive à obtenir un blastocyte, on peut alors cultiver les cellules souches de façon à obtenir le tissu souhaité.
Cloner chaque malade ?
Dans cette perspective, l’idéal serait d’obtenir un tissu ou un organe disposant d’un code génétique identique à celui du receveur de la greffe. Il s’agirait donc de « cloner » le malade, qui aurait alors la garantie que la greffe ne soit pas rejetée. Une perspective qui laisse certains scientifiques dubitatifs. Axel Kahn, par exemple, directeur de l’Institut Cochin de génétique moléculaire à Paris, ne croit pas à la faisabilité d’une thérapeutique qui consisterait à cloner chaque malade. Pour lui, l’utilisation d’embryons surnuméraires (donc non clonés) est beaucoup plus « crédible et réaliste ».
Axel Kahn mentionne également d’actuels essais cliniques sur des cellules souches adultes (donc non embryonnaires), prélevées directement sur un millier de malades. « Les résultats ne sont pas encore dépouillés, mais nous disposons d’ores et déjà d’éléments plutôt favorables, notamment pour les maladies du cœur », affirme-t-il. Or, les cellules souches adultes ne posent aucun des problèmes éthiques liés à l’instrumentalisation des embryons…
Aux critiques formulées contre le clonage thérapeutique, Marc Peschanski répond cependant qu’il ne s’agit pas de cloner chaque malade, mais de maîtriser le patrimoine génétique des cellules souches, de façon à connaître leurs marqueurs immunitaires. L’objectif serait de constituer une banque mondiale de cellules souches embryonnaires – banque dans laquelle seraient « stockés » tous les marqueurs immunitaires existants. On choisirait alors les cellules à greffer en fonction des marqueurs du receveur, de façon à éviter les rejets.
Pour Axel Kahn néanmoins, tous les embryons disposent déjà d’un « privilège immunitaire » (leur permettant de ne pas être rejetés comme un corps étranger par la mère). Les embryons surnuméraires sont donc, pour lui, largement suffisants.
Quoi qu’il en soit, Marc Peschanski fait remarquer que la recherche dans le domaine du clonage thérapeutique est autorisée dans plusieurs pays. Il serait très tentant pour un scientifique d’aller chercher des cellules souches clonées en Belgique ou en Angleterre et d’entrer dans la clandestinité pour ses recherches en France. Marc Peschanski préférerait largement que les recherches soient autorisées, quitte à les encadrer très strictement. Le débat est donc loin d’être clos.
Repères
1944 : première fécondation in vitro d’un ovule humain.
1978 : naissance du premier bébé éprouvette, Louise Brown.
1996 : naissance de la brebis Dolly, premier mammifère cloné (GB).
1998 : première production de cellules souches embryonnaires (Etats-Unis).
2002 : premier clonage d’un chat, après un échec sur le chien (Etats-Unis).
2003 : Dolly présente des symptômes de vieillissement précoce et est euthanasiée.
2004 : première production de cellules souches à partir d’un embryon humain cloné (Corée du Sud) et naissance d’une souris ayant deux mères (Japon).
19 février 2006