Quatorzième semaine - 4 juillet 2004
Pour conclure  " Culture de la peur ou culture du dialogue ?"

 

La septième équipe du programme d’accompagnement oecuménique est en train de se disperser. Mission terminée. La huitième équipe est maintenant à pied d’oeuvre sur le terrain, dans les divers sites. Je me dois de faire un bilan de ce séjour. Pas facile ; il faudra du temps. Mais une impression tout d’abord : Un séjour de trois mois est bien court pour rencontrer tout le monde dans une société si complexe où les religions, les traditions, les identités les plus diverses se côtoient, s’interpénètrent, s’affrontent. Mais conscient des limites de l’expérience, quelques remarques sont déjà possibles.

Ce qui se passe ici a pour nom « oppression ». Il ne s’agit pas d’un conflit entre deux parties souveraines et indépendantes, où chacune s’affronterait de façon paritaire. Il ne s’agit pas non plus d’une occupation du pays par l’armée israélienne, en attendant la conclusion d’un armistice ou de la paix, à la manière de l’occupation de l’Allemagne après la 2 ème Guerre mondiale.  Un telle occupation devrait alors se faire conformément à des règles, à un droit international.  Ici c’est le plus puissant qui impose unilatéralement les règles de police, de justice, de commerce, de circulation, de travail, de construction. Et il peut les modifier d’un instant à l’autre, sans autre explication ou moyen de recours. Il y a certes des possibilités d’appel devant une Haute Cour. L’actualité récente l’a montré. Mais sur des questions très concrètes, voire techniques (un tracé). Et après quels délais ?

Des familles, y compris des couples, sont empêchées de se rencontrer. Des enfants sont incapables de se rendre dans leur école, des étudiants dans leur université. Des travailleurs ne peuvent plus aller sur leur lieu de travail. Ils sont réduits au chômage. A Jayyous où j’ai séjourné, 40 % de la population est au chômage, sans aucune prestation naturellement. D’autres sont arrêtés ; ils séjournent des mois dans des locaux militaires sans assistance judiciaire, avant d’être transférés souvent sans jugement,  dans des prisons en territoire israélien où leur familles ne peuvent se rendre.

A cela s’ajoute la « colonisation » : sur beaucoup de collines, en territoires occupés, se dressent des agglomérations entourées de fil de fer barbelés, gardées par l’armée.  Ces colonies sont un moyen évident de s’accaparer le territoire. En vue d’assurer leur sécurité, la « barrière de protection » dessine des enclaves de plus en plus profondes à l’intérieur des zones réputées palestiniennes, et confisque au passage les ressources hydrauliques. Véritable stratégie d’annexion sur la base d’une politique bien connue du fait accompli, sous prétexte de sécurité.

Cette situation crée un climat de peur des deux cotés. Les Palestiniens vivent dans la peur des soldats, des gaz lacrymogènes, des arrestations, des colons, des postes de contrôle à l’approche des villes, et qui barrent les routes souvent sans préavis, empêchant ainsi toute assiduité en quelque matière que ce soit. Peur du manque d’eau. Peur de la politique d’apartheid des Israéliens, et du confinement qui en résulte dans tous les domaines. C’est alors le désespoir, la haine, la révolte, la radicalisation des références religieuses et idéologiques, le fanatisme, et le repli identitaire. Les Israéliens, de leur coté, vivent dans la peur des arabes, des bombes-suicides, de l’insécurité. Ils se doivent d’être les plus forts.  Tout en l’étendant, ils entourent leur territoire d’un no man’s land, font venir de la main d’oeuvre asiatique pour remplacer les Palestiniens refoulés dans leurs bantoustans (profitant de l’occasion pour ne pas respecter les grilles de salaires avec ces étrangers venus d’Asie). Apartheid pire qu’en Afrique du Sud, aux dires des équipiers venus de ce pays, car ici les territoires réservés aux Palestiniens ressemblent plus à des camps de détention qu’aux bantoustans du fait de leur petite dimension. Ici tout est petit. Le chef de la police de Qalqiliya me disait de sa ville cernée par le mur: « Nous sommes en prison. » Une seule route lui permet l’accès au reste du territoire palestinien. - On ne peut pas mettre 3 millions de personnes en prison.

« Nous devons passer d’une culture de la peur, à une culture du dialogue », disait un responsable palestinien, lors d’un entretien avec Joël Dautheville, Inspecteur ecclésiastique de l’Eglise luthérienne évangélique de France, qui me rendait visite. « Nous avons tous à y gagner, Israéliens et Palestiniens. Il s’agit de se reconnaître mutuellement, de se respecter, de définir dans le dialogue les droits et les devoirs respectifs des uns et des autres, et de se fixer des objectifs communs.  Pour cela, ajouta-t-il, il faut des internationaux pour nous apprendre que les différences sont possibles, et pour être les témoins de notre marche vers la paix. C’est grâce à vous que j’ai découvert cet horizon du dialogue. Il faut que vous, les Eglises chrétiennes, continuiez à nous envoyer des gens, ajouta-t-il. Nous avons besoin de vous. »

En septembre, l’équipe d’accompagnement oecuménique sera composée de trente personnes. A ma connaissance, aucun Français parmi eux.  Et ce n’est pas normal. Qui se lèvera, pour septembre ou pour plus tard ?