Colloque
"Juifs et protestants en France
aujourd'hui"

    2 mai 2004 à Paris à l'invitation de La Fédération Protestante de France
                                         &  Le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France

 

Armand Abecassis
professeur de philosophie générale et comparée de l'Université Michel de Montaigne (Bordeaux III).

Résumé

 

Le patrimoine commun
La Torah, les Psaumes, les Prophètes

La révolution pharisienne est comparable à la rupture entre les protestants et la scolastique médiévale. Esdras fait sortir la Loi du Temple lorsqu’il la lit sur la place publique. Désormais quiconque étudie la Loi peut devenir un « Maître », quelle que soit son origine. La notion de révélation provient du texte exclusivement pour les juifs, alors que pour les protestants il y a aussi la personne de Jésus dans laquelle Dieu se manifeste.

Le juif ne s’approche de Dieu que par la médiation exclusive du texte, à partir duquel il fonde sa foi personnelle. La lecture de la Bible régulière et le rôle commun du rabbin et du pasteur rapproche les deux communautés.

Comment se fait cette construction de la foi personnelle ? La médiation par le texte introduit une triple rupture : le texte a rompu avec son auteur, il a rompu avec son destinataire, il a rompu avec l’environnement culturel dans lequel il a été prononcé. Le texte devient absolu. Je l’interroge à partir de mon monde que le texte ne connaît pas. C’est le midrash. Le judaïsme n’est pas la Tora, c’est le midrash. Le midrash crée un troisième monde qui fait la jonction entre le monde de la Tora et le mien. Ma lecture de la Bible n’est qu’une lecture possible, il y en a bien d’autres qui sont tout aussi légitimes. C’est ainsi qu’on échappe aux délires des totalitarismes.

Création d’un patrimoine commun. Il y a deux monde : celui du créateur et celui de la créature. Le passage de l’une à l’autre c’est l’action exprimée par le verbe BARA : une relation d’extériorité. Le judaïsme confesse la transcendance absolue de Dieu. Dieu n’est pas dans le rabbin, ni dans le prophète, ni dans le monde, ni dans le pain ni dans le vin (l’altérité radicale). C’est seulement dans la parole et par les mots que l’on s’ouvre à Dieu. La rencontre se fait dans la parole, à travers un texte. La Tora nous indique quel est le projet de Dieu sur le monde. Il l’a déclaré très bon par rapport à quoi ? Par rapport à son projet (à son RESHIT). Malgré les échecs de l’humanité, nous gardons l’espérance pour ce monde. C’est le même Dieu qui a organisé le monde et qui a donné aux uns et aux autres (juifs, chrétiens et musulmans) le projet qui va avec. Nous pourrons peut-être lui demander un jour pourquoi il nous a donné un mode d’emploi différent…

Selon Paul, la loi de Dieu est impossible à réaliser. La loi est ce qui fait descendre le projet de Dieu dans ce monde. Ma volonté ne peut pas être identique à la volition de Dieu, à cause de la transcendance. Par la Parole nous faisons descendre le projet de Dieu (et non Dieu lui-même) dans le monde.

Pourquoi les choses ont-elles été dites de cette manière, puisque les phéniciens, les romains, les grecs le disaient d’une autre manière ? C’est une invitation à toujours chercher le sens.

Si je fais quelque chose seul, je suis violent, car je maintien l’autre dans la passivité. Créer dans le dialogue, c’est le rendre actif.

Attention que la loi n’apparaisse pas comme marginale ! La grâce ne se suffit pas à elle-même, il faut aussi le mérite. La loi peut être vécue comme un moyen de libération : de lutte contre las pulsions, les tendances, etc. Le risque est le légalisme. C’est par amour gratuit que Dieu fait sortir son peuple d’Egypte. On lit le Cantique des cantiques à la fête de Pâque. Ensuite seulement, au Sinaï, il donne la loi.

Respecter la loi ne veut pas dire qu’on cherche à accumuler des mérites, mais simplement qu’on vérifie quelles sont les voies de témoignage pour un peuple qui a été libéré.

Il faut cesser de voir dans le juif un chrétien en puissance et cesser de lire la Tora à la lumière de l’Évangile. Il vaudrait mieux parler de Première Alliance et de Deuxième Alliance. Il faut lire l’Évangile à la lumière de la Tora et non l’inverse.