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Colloque 2 mai 2004 à Paris à l'invitation de La Fédération Protestante de France
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Un regard protestant sur "notre patrimoine commun" Thora, Prophètes, Ecrits Assistons nous à la reprise du débat entre Marcion et Justin martyr ? Au deuxième siècle l'alerte fut chaude, mais Marcion n'a pas été suivi et les chrétiens ont continué à lire la bible des juifs, de moins en mois souvent en hébreu mais en grec, puis en latin, syriaque, copte ... et selon un canon différent de celui de la synagogue, incluant les deutérocanoniques, Tobie, Judith, les Maccabées ... Le courant qui l'avait emporté contre Marcion se réclamait avec justesse de cet héritage et nous avec lui, le réclamait parfois d'une manière un peu exclusive lorsqu'avec Justin Martyr il prétendait au titre de verus Israël, véritable Israël qui exclut l'autre Israël, qui exclut Israël tout court. C'est la deuxième tentation après celle de Marcion, la tentation de celui qui sait ou croit savoir, qui sait lire le texte et en donner le sens, qui n'a plus rien apprendre, qui du coup n'apprend plus rien, c'est la tentation de celui qui n'a plus besoin du texte et qui de fait ne le lit plus et finit comme Marcion -mais par un chemin différent- à écarter ce qu'il s'était approprié. Dieu soit loué, ni Marcion ni Justin n'étaient protestants. Mais c'est notre histoire, ce sont nos tentations. Cet exposé tentera brièvement de voir comment les chrétiens protestants ont fait face ou non à ces tentations et ce qu'il en est aujourd'hui. Car ainsi en va-t'il des héritages communs : on peut refuser comme Marcion un héritage, on peut se l'approprier comme un monopole, on peut aussi en faire un usage que l'autre ne comprend pas ou trouve inapproprié. C'est notre histoire. Un schéma commode voudrait que le protestantisme naisse avec l'excommunication de Martin Luther en 1520. Or, à cette époque, en France notamment et en Italie une Église d'Occident qui présente plusieurs caractéristiques de ce que nous appellerons le protestantisme existe déjà depuis au moins trois siècles, depuis la condamnation pour hérésie de Pierre Valdo et du groupe des pauvres de Lyon en 1184. Les Vaudois, successeurs de Valdo contribueront à la traduction d'Olivétan, la première faite en français sur la base des textes hébreux et grecs. En 1520 également cela fait un siècle que le pays tchèque résiste victorieusement aux croisades lancées par le pape contre les disciples de Jan Huss et Jérôme de Prague. Les Hussites vont servir d'exemple à Luther, notamment quand il devra se présenter à la diète de Spier. Dès les origines, il y a des protestantismes, comme depuis les origines il y eut des des christianismes et comme il y a aujourd'hui des christianismes et des protestantismes divers et contradictoires pratiquant des lectures diverses de ce que certains nomment l'Ancien Testament et que d'autres préfèrent appeler le Premier Testament ou encore le Testament partagé puisque nous en partageons la lecture avec les autres chrétiens bien sûr mais surtout avec le Judaïsme, voire mais ce n'est pas à moi de le dire avec les Judaïsmes. La lecture de la bible au XVIème siècle Mais revenons au XVIème siècle puisque c'est à ce moment que ce cristallisent bien des caractéristiques du mouvement protestant. Comment se réfère-t'on alors à la Bible hébraïque ? En Occident, on la lit, quand on la lit en latin. Malgré le concile de Vienne (1311) qui ordonnait que soient créées dans toutes les Universités d'Europe des chaires de langues orientales, pratiquement aucun théologien chrétien ne sait le Grec ou l'Hébreu. Il y a des exceptions comme Nicolas de Lyra, qui avant 1340, connaît l'hébreu et le grec, étudie avec des rabbins, mais cette exceptions confirme bien la règle. Cette fin du Moyen Age voit s'amplifier jusqu' à l'extrême le recours aux commentaires et aux introductions comme les prologues de Jérôme, ou autres Sentences de Pierre Lombard (qui vers 1145 s'était efforcé de répondre correctement à la plupart des questions métaphysiques de ses contemporains.) La Bible historiale de Guiars des Moulins n'a de Bible que le nom qui ne comprend que des résumés de récits bibliques (in)dûment commentés. Du reste, la grande majorité du peuple ne sait ni lire ni écrire. Le peuple appréhende la Bible à travers la prédication ou les représentations imagées des fresques, tableaux, statues et autres vitraux qui eux-mêmes dépendent le plus souvent de filtres interprétatifs conséquents. Le développement de l'imprimerie, la chute du prix des livres, le nombre sans cesse accru de bourgeois sachant lire et écrire font naître une nouvelle demande de savoir et de sens. On découvre de nouveaux continents. On réalise que la terre est ronde mais on ignore comment soigner la peste. Les conceptions anciennes ne suffisent plus. Dans le même temps tombent Constantinople à l'Orient et Grenade à l' Occident. Réfugiés d'orient et manuscrits d'Occident affluent. A l'heure où les Juifs sont expulsés, leurs écrits, le Texte Biblique en premier lieu, sont redécouverts par les Humanistes. Une polémique illustre cette contradiction entre la persécution des Juifs par certains et l'intérêt pour leurs livres par d'autres, entre fin du Moyen Age et début des temps modernes. En 1516, les dominicains de Cologne veulent procéder à une destruction de livres Juifs. L'Église ne dit mot ou approuve. Un érudit s'interpose argumentant qu'il vaut mieux réfuter le Talmud que de le détruire. Il s'appelle Johannes REUCHLIN. Il naît en 1455, fréquente les universités de Paris, Bâle, Rome, Florence, Milan. En 1492 -1492 !- à Linz, il rencontre Jacob Jehiel Loans qui lui apprend l'hébreu. A Rome, il étudie avec le Rabbin Ovaïda Sforno. Il travaille la cabale sur laquelle il écrit deux ouvrages. Dans l'affaire de Cologne, on le menace d'inquisition. Il en appelle au pape qui consent à surseoir à sa condamnation. Jusqu'en 1522, date de sa mort, REUCHLIN retourne à ses leçons de Latin, de grec et d'hébreu. Déjà les regards sont tournés vers l'est o une nouvelle crise vient d'éclater autour d'un de ses partisans, professeur d'Écriture sainte, un moine qui doit à Reuchlin la plus grande partie de sa connaissance, assez restreinte, il faut dire, de l'hébreu. Ce moine de Wittenberg s'appelle Martin LUDER : comme beaucoup de ses contemporains il va modifier son patronyme et s'inspirant de l'adjectif grec "éleuthéros", " libre " . Il va signer désormais Martin LUTHER. La démarche de Luther et partant celle des protestants sera donc d'abord celle d'un retour aux origines par delà les traditions. Il y a dans la Réformation quelque chose de l'ordre de la refondation, du retour au fondement. Or ce fondement les réformateurs - pas seulement ceux du XVIème mais ceux qui les ont précédés et ceux, dont nous sommes, qui tentent de les suivre selon l'adage "ecclesia reformata et semper reformanda" - Église réformée et toujours à réformer- ce fondement ils vont le chercher dans la Bible, et dans la bible la plus fondamentale, la plus à l'origine, le texte grec du nouveau testament et le texte hébreu de l'ancien testament défini selon le plus ancien canon, celui de Yamnia. Et c'est ainsi du reste qu'il faut entendre l'adjectif "ancien", "vieux", "alt" en allemand de Luther, non pas comme ce qui est dépassé, obsolète selon une perspective moderne qui fait de la dernière version la plus proche de la vérité, mais au contraire avec l'idée que ce qui est ancien est plus proche de l'origine, qu'on y lit la doctrine la plus pure, la parole la plus authentique. Je ne m'étendrai pas sur le cas de Luther, personnage complexe dont certains écrits - surtout à la fin de sa vie - relèvent d'un antisémitisme détestable vigoureusement condamné jusque par la fédération luthérienne mondiale. La référence au canon de Yamnia s'inscrit d'abord dans les Bibles protestantes par le renvoi des écrits deutérocanoniques appelés apocryphes à la fin et comme en appendice à l'Ancien Testament. Si cette manière de procéder se trouve avant Luther dans l'édition de la Bible polyglotte d'Alcala de 1514-1517, elle se généralisera dans les bibles protestantes du XVIème siècle à commencer par celle de Luther, la bible hollandaise de Jakob van Liesveldt (1526), la B ible de Zurich (1524-1529) ... et notamment par celle en français d'Olivétan de 1535. La bible de Martin, révision de la précédente précise en 1707 concernant les deutérocanoniques "ces livres sont lus de fort peu de monde, et si on excepte l'ecclésiastique, la Sapience, le Premier livre des Maccabées et le chapitre VII du second, tout le reste ne vaut presque pas la peine d' être lu". Par la suite et c'est surtout vrai pour les Bibles du XIXème siècle éditées par les Sociétés bibliques, les Protestants abandonneront complètement l'édition des Deutérocanoniques. Pour expliquer cette option les théologiens protestants comme Pierre Viret (1511-1571) se réfèrent à Jérôme (Disputations Chrestiennes 1544 p. 193). Au tournant du IVème siècle, ce dernier il avait appris l'hébreu et s'était installé à Bethleem dans le but de donner aux chrétiens d'occident une meilleure traduction latine. Dans son prologue au livre de Samuel et aux livres des Rois (389-392) il commence par expliquer à son lecteur qu'il y a en hébreu 22 lettres et qu'ainsi il y a "22 livres de la Bible par lesquels comme au moyen de lettres et de rudiments, l'enfance encore tendre de l'homme juste est instruite dans la doctrine divine. Si tu ne crois point, lis les manuscrits grecs ou latin, compare-les à mes œuvres, et partout où il te semblera y avoir des divergences, interroge n'importe lequel des hébreux auxquels tu devrais accorder d'avantage de crédit". Plus tard dans son introduction aux livres de Salomon, il écrit : "Quand on lit attentivement, on se rend compte que nos ouvrages sont d'avantages compris, eux qui ne sont pas corrompus par le transfert dans un troisième vase (= qui n'ont pas été traduits de l'hébreu au grec et du grec au latin), mais qui remis à une cruche très propre dès la sortie du pressoir, ont conservé leur saveur". Tous les courants protestants vont s'emparer de l'Ancien Testament, et d'aucuns sans avoir jamais lu Justin pousser très loin l'identification à l'Israël biblique. Je pense aux colons puritains en la terre promise d'Amérique ou plus près de nous à ces camisards cévenols combattant sous l'autorité de prophètes qui avaient pour prénom Abraham (Mazel) ou Gédéon (Laporte). Ceux-là ont appris à lire dans la vieille bible clandestine. Ils tenaient leurs assemblées au désert. Dans la prison de la tour de Constance, les femmes ont gravé dans la pierre le mot qui rend compte de l'histoire et du mythe des protestants français "resister". Bien des années plus tard, sous l'occupation allemande, quand il s'est agi de trouver un titre au petit bulletin édité clandestinement par le réseau du Musée de l'homme, quelqu'un s'est souvenu de l'inscription d'Aigues Mortes. Le bulletin s'est appelé "résistance". Bible et résistance ! Au travers des tempêtes, ce sont les deux piliers sur lesquels les protestantismes ont pu s'appuyer pour se maintenir et transmettre leur témoignage. Mais ce n'est pas seulement Bible et résistance, mais Bible donc résistance. Résistance face au pouvoir royal, résistance face à la puissante mais aujourd'hui moins puissante et parfois si proche Église catholique. Et donc aujourd'hui résistance ensemble dans la lutte et la réflexion comme autour des Droits de l'homme avec l'ACAT ou la CIMADE. Résistance toujours nécessaire face à d'irrationnels replis sur soi au sein d'une Europe certes nouvelle mais qui n'a pas su exorciser tous ses vieux démons et j'évoque ici le récent colloque tenu à Strasbourg "Foi Chrétienne et extrême droite". Bible donc résistance car nous faisons chaque jour l'expérience que la Bible est le lieu de la rencontre, de l'écoute de l'autre dans sa lecture, de dialogue, de confrontation, de découverte, d'enrichissement. Aujourd'hui quand des hommes et des femmes se réunissent autour de la Bible, ils sont souvent de confessions différentes, mais aussi de cultures voir de religions différentes. Cet héritage est à beaucoup, il faut le partager. Comme dans bien des histoires de familles, on n'est pas toujours d'accord avec l'usage que l'autre fait de l'héritage. Dans l'encyclopédie du Protestantisme, c'est à l'article "judaïsme", que David Banon proteste vigoureusement contre les lectures critiques née dans l'Université allemande et couramment professée par des théologiens protestants : "En réduisant le fait juif à une métaphysique ou à une théologie, les Karl Heinrich Graf, Julius Wellhausen et leurs émules lui retirent la dimension de socialité et d'historicité. En réduisant en miettes le texte lui-même (cf. la théorie des sources ...) ils lui font perdre sa totalité logique, son unité et sa cohérence théorique car le texte se voit réduit à la juxtaposition d'influences ambiantes, son objectivité historique dissoute". Le propos est franc. le débat est ouvert. Il est sain. Il est sain que nous nous interrogions sur nos lectures différentes et même pour en contester les méthodes et jusqu'aux fondements. A la suite des Réformateurs, les protestants ont toujours exercé un esprit critique et procédé à une lecture de la Bible par élagage. Savons-nous de source sûre ce que nous croyons savoir ? Nous sommes nés avec l'écrit. La tradition nous est parvenue porteuse de tant de contradictions que toujours nous préférons chercher la vérité au plus près de la source, la cruche à même le pressoir. C'est aussi un forme de lecture résistante que de vouloir s'en tenir au texte, à tout le texte mais rien qu'au texte. D'aucuns le regrettent. Rappelez vous Boileau (Satire XII) : "Tout protestant fut pape, une bible à la main ". Nous, nous regrettons parfois que des protestants n'aient que trop peu la Bible à la main. Nous regrettons aussi que certains croient lire dans la Bible des choses qui ne s'y trouvent pas, ou que nous n'y trouvons pas. Nous nous savons différents dans nos lectures. Nous croyons que nos lectures sont plus riches quand nous lisons ensemble. Alors, gardons nous de Marcion comme de Justin mais surtout gardons le contact les uns avec les autres les uns lecteurs comme les autres. Lecteurs différents, lecteurs passionnément différents mais lecteurs du même livre. Celui qui nous est commun. Celui qui nous unit. merci de votre attention.
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La problématique se situe entre Marcion et Justin. Les chrétiens sont en face de deux tentations : rejeter l’Ancien Testament en considérant que Jésus est venu pour lisser les difficultés. Considérer avec Justin que l’Église est le nouvel Israël ce qui conduit à faire une totale récupération de l’AT. Dans un sens la lecture chrétienne de l’AT est une lecture paresseuse qui consiste à plaquer sur le texte un sens qui lui fait violence. Ces deux tentations sont constantes. L’expression « Ancien Testament » correspond bien à la démarche protestante. Quel est le canon de l’AT ? La question n’a pas été immédiatement réglée. Les bibles protestantes du 16 e siècle comportent encore les livres DC, mais en annexe. Les livres dits apocryphes sont abandonnés seulement à partir du 19 e siècle, ce qui veut dire que le protestantisme s’est rallié seulement à ce moment là au canon juif. Rappelons tout de même que dès les origines, les protestants ont refus de vocaliser le tétragramme, pour rendre le nom imprononçable. Olivétan (premier traducteur protestant de la Bible en français) a inventé l’expression l’Éternel, reprise par Louis Segond puis par la Bible du rabbinat. Au 16 e siècle, il y a dans l’idée de protestants le désir de remonter à la source des Ecritures en passant par dessus la Vulgate et la Septante. « Ancien » a ici un sens d’authenticité. Le corollaire est que les protestants s’identifient totalement au peuple de Dieu dans l’AT. La lecture de la Bible débouche souvent sur des attitudes de résistance : ACAT, CIMADE, colloque sur la tentation de l’extrême droite, etc. Lectures critiques de la Bible. Dans l’article Judaïsme, de l’encyclopédie du protestantisme, David Banon, déplore que les théologiens critiques protestants s’en soient pris à l’historicité du texte, craignant ainsi que le texte n’en sorte affaibli. C’est aussi la particularité des protestants d’avoir toujours lu la Bible avec un regard critique. S’en tenir au texte, à tout le texte et rien qu’au texte. Nous pensons que nos lectures sont plus riches quand nous lisons la Bible ensemble. |
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