Au fond, le processus Débat 2000 n'avait pas la prétention d'être, en soi et pour soi, original et innovant. Il faut le rappeler et le reconnaître, bon nombre d'activités et de manifestations qui ont eu lieu durant les mois écoulés sous le label "Débat 2000 - 2000 débats", se sont inscrites dans la continuation de ce qui déjà, ici et là, se déroulait. Il ne s'agissait pas non plus de redéfinir un vaste projet ou une préoccupation pour l'Église; comme si elle ne se déclinait pas toujours autour d'une même vocation toujours à nouveau adressée : dire Jésus-Christ dans la situation qui est la sienne dans la société qui l'entoure et à laquelle elle participe. Encore moins de "faire" quelque chose en plus, même si, de manière évidente, tous les projets nés à l'occasion ont constitué un surcroît de travail et d'investissement pour les Églises locales, mais bien d'inscrire autrement son travail et sa mission. L'originalité, s'il faut absolument en dessiner une, réside plutôt en cela qu'il a été donné à chacune des Églises locales la possibilité de vivre son propre témoignage, à son propre rythme, dans sa réalité propre sans que personne ne se sente empêché, oublié ou frustré dans ses difficultés. et de vivre cela localement en sachant que d'autres, en d'autres lieux faisaient de même dans les mêmes temps. Le projet se situe là dans un vivre ensemble en habitant un long processus communautaire et ecclésial qui, en fin de compte, n'a pas aujourd'hui à être limité ou stoppé ni dans la durée, ni dans les projets des Églises locales.
Débat 2000 voulait être une dynamique d'ouverture, de dialogue et de témoignage. Selon les cas, l'accent prioritaire a porté sur l'un ou l'autre de ces trois éléments :
Le projet entendait articuler ces trois éléments sans trancher en faveur de l'un ou de l'autre. C'est certainement en observant comment se sont articulés ces trois accents que nous pouvons dégager au mieux des pistes pour demain. Approfondir nos convictions comme l'un des trois objectifs principaux le mentionnait explicitement suppose au préalable de les connaître ou au moins de les rediscerner. C'est sans nul doute le principal défi qui émerge à ce point là du processus : rediscerner nos convictions pour mieux en redire la pertinence.
Un autre enjeu reste également celui de s'inscrire dans la durée et de dépasser, autant que possible, le fugace et l'instantané de nos paroles et de nos actions. Au-delà d'une synthèse improbable, le processus a été et demeure un test et ne peut rester sans effets sur notre vie d'Église.
L'observation et l'analyse des nombreuses initiatives nées dans les Eglises locales à l'occasion du processus Débat 2000, nous ont permis de repérer différents effets produits par une dynamique nationale de l'ERF sur la vie de nos communautés. Effets directs ou indirects, attendus ou inattendus, immédiats ou différés, il va sans dire que nous ne pourrons recenser de manière exhaustive l'impact que le processus Débat 2000 aura eu sur les Eglises locales. Nous nous contenterons d'indiquer des grandes tendances, il faudrait affiner et nuancer nos propos au regard de chaque situation. Il appartient au lecteur de faire ce travail en fonction des projets dont il a connaissance. Sur les
petites Eglises locales Bien des petites Eglises locales ont découvert à l'occasion d'un projet extra-ordinaire imaginé à l'occasion de Débat 2000 leur capacité à réussir des expériences nouvelles et à mobiliser au-delà de leur espérance. Parfois, c'est tout un secteur géographique (un consistoire, un secteur disséminé) qui s'est emparé de la démarche Débat 2000 pour nouer ou renforcer des liens entre les communautés et prendre la parole dans l'espace public. Le processus Débat 2000 a fonctionné comme un encouragement à ces initiatives. Sur les
Eglises urbaines Dans certaines régions, la dynamique Débat 2000 s'est traduite par des manifestations régionales inhabituelles stimulées par un élan national. Nous pensons notamment à plusieurs rassemblements régionaux de jeunes (Nord-Normandie, Région parisienne, Cévennes-Languedoc-Roussillon, Centre-Alpes-Rhône,…). Il faut noter à ce propos que nous n'avons pas repéré, à l'échelon des Eglises locales, de projets portés spécifiquement par les jeunes dans le cadre de Débat 2000. Les effets produits sur les communautés qui se sont engagées dans le processus Débat 2000 peuvent être regroupés selon deux catégories : les effets "internes", c'est à dire liés au fonctionnement propre de chaque Eglise, et les effets "externes" c'est à dire liés à l'environnement, aux partenaires et aux facteurs extérieurs à la communauté. Les effets
"internes" Outre l'effet dynamisant d'une démarche nationale, bien des Eglises locales ont pris conscience de leurs richesses propres faisant émerger des capacités insoupçonnées : nouvelles personnes ressources, capacité de monter des projets inhabituels, possibilité de travailler avec d'autres Eglises locales (dans le consistoire ou autre), créativité et imagination nouvelle. Pour certaines Eglises, ce fut aussi l'occasion d'approfondir, en interne, des convictions par le biais de débats en assemblée ou d'autres animations propres à la communauté. L'exposition consacrée au protestantisme en a souvent été le déclencheur. Les effets
"externes" A défaut d'avoir fait entendre des convictions nouvelles ou actualisées, les paroisses ont la conviction sur le plan de la visibilité et de leur présence dans la cité d'avoir progressé sensiblement. De nouveaux projets prolongeant ces efforts s'annoncent déjà ici ou là. Ce souci d'ouverture et de liens avec d'autres a permis aussi, dans certaines Eglises locales, de découvrir avec étonnement que le protestantisme jouit d'un capital de sympathie réel et suscite curiosité et intérêt de la part de ceux qui le connaissent mal. Mais plus encore, des organisateurs de débats ou de manifestations dans l'espace public, semblent avoir souvent vérifié une attente forte de la société vis-à-vis des convictions protestantes ignorées la plupart du temps. La joie d'avoir dépassé les frontières habituelles de sa communauté pour rendre plus visible cette dernière dans la cité (lieux nouveaux, publics nouveaux, partenaires nouveaux) reste l'un des effets les plus souvent signalés dans les bilans locaux de Débat 2000. Autour de l'exposition "Protestants", la satisfaction reste forte : on salue le succès de l'ouverture des temples, des salles de cultes ou des locaux de paroisses à un public inhabituel qui a découvert un peu mieux la réalité d'une Eglise locale.
Comment parler du processus Débat 2000 sans mettre en perspective quelques questions autour du fonctionnement de nos institutions et souligner les résistances perçues ou entendues ici ou là. Ces dernières nous aideront à interroger nos pratiques.
Beaucoup de communautés reconnaissent avoir pris plusieurs mois avant d'avoir compris la démarche Débat 2000 et finalement de se l'approprier. Il y a donc une inertie forte dans notre Eglise. Elle tient sans doute aux temps longs de réponse de nos institutions : conseil presbytéraux, synodes régionaux, synodes nationaux… Mais nous rappelons ici qu'à la différence d'autres thèmes (Membre d'Eglise, Etranger-étrangers, Baptême, cène, signes) qui mobilisent l'Eglise dans son ensemble par le biais des synodes, le lancement de l'opération Débat 2000 s'est fait " en marge " (en parallèle ?) de ce fonctionnement : une équipe nationale " ad hoc " mandatée par le conseil national, des correspondants régionaux choisis dans chaque région, souvent en dehors des conseils régionaux, quelque fois un correspondant local. A l'automne 2000, au moment où il aurait fallu appuyer fortement le lancement des 2000 débats dans les communautés locales (quelques mois après le rendez-vous de Lyon), quelques synodes régionaux seulement consacraient du temps au projet Débat 2000 dans leur ordre du jour, la plupart réservant simplement un espace pour un stand ou quelques minutes d'information entre deux sujets de l'ordre du jour. Le sujet synodal de l'époque (Baptême et cène) mobilisait de façon prioritaire les membres engagés de nos Eglises.
Cela nous rappelle, en tout état de cause, qu'un projet national initié par le conseil national suppose un temps de maturation et d'appropriation important. A cet égard, les relais d'information et les occasions de "promotion " de ce type de projet doivent être particulièrement soignés si l'on veut accélérer le processus. Le rôle
et la motivation des acteurs locaux On invoque parfois le manque de temps, l'inadéquation entre le matériel proposé et la capacité de la communauté locale à l'utiliser, la fragilité et la petitesse d'une Eglise locale, l'intellectualisme d'une démarche, mais l'on sent bien dans ces arguments, souvent isolés et peu nombreux, de la mauvaise foi (sans jeu de mot) et un manque d'ambition individuelle. Cette dernière remarque nous interroge sur la conception qu'un certain nombre de ministres de notre Eglise peuvent avoir de leur ministère relativement au lien de communion qu'ils devraient assurer avec " l'institution " en particulier pour soutenir un " projet national ". L'appropriation
de la démarche En ce qui concerne les 2000 débats, nous l'avons déjà dit, ce processus n'a pas fonctionné. Le lancement national n'est pas passé par les synodes régionaux. Si un travail d'appropriation n'a pas été effectué à l'échelon des Eglises locales ou des régions (s'appuyant notamment sur les brochures de communication diffusées massivement), alors le projet risque d'avoir été reçu et vécu comme un "machin" en plus du reste ("encore un truc du national" entend-on dire ici ou là). Lorsqu'une Eglise locale, un secteur, un consistoire, se sont donnés le temps et les moyens de réfléchir posément à un projet dans le cadre des 2000 débats, la dynamique née autour du projet est d'autant plus grande. Lorsque ce mécanisme d'appropriation n'a pas fonctionné, les projets imaginés restent plus modestes et moins originaux. Beaucoup de membres des Eglises locales restent en dehors de ces projets, se contentant au mieux de les "consommer", au pire de les ignorer. Les stocks impressionnants de pochettes cartonnées Débat 2000 qui restent dans certains secrétariats régionaux ou certaines sacristies ne sont-ils pas symptômes du même phénomène ?
Les objectifs locaux sont souvent flous et incertains, les moyens mis en œuvre restent souvent mal appropriés au projet, mais surtout l'absence de bilan et de réflexion à posteriori nous paraît très répandue. L'équipe de synthèse a du déployer beaucoup d'efforts pour obtenir des retours au niveau national sur les projets menés localement. Et l'on peut s'étonner de cette incapacité que nous avons à prendre le temps d'un bilan et d'une évaluation au terme d'une action qui se voulait souvent nouvelle et parfois audacieuse. Excès de modestie ? Crainte des conflits ? Manque de temps ? Paresse ?
La prise de parole dans l'espace public et la visibilité dans la cité ne souffrent pas une mauvaise communication. Or il faut bien reconnaître qu'en dépit d'un réel effort de communication mené par des Eglises locales, aidées dans leur tâche par le matériel national, la communication reste globalement un point faible de nos Eglises. Là encore, c'est un manque d'ambition et de stratégie de communication qui fait défaut. La qualité des outils de communications produits doit être soulignée dans de multiples lieux, mais l'absence de contacts avec la presse locale, avec les acteurs politiques, avec les personnalités locales, le défaut d'affichage dans les lieux publics, la non sollicitation des médias audio-visuels, sont à déplorer dans de nombreux cas. Cette insuffisance de communication prive encore trop souvent nos Eglises d'une assistance nombreuse et variée qui ne demanderait pas mieux que de découvrir le protestantisme réformé. Mais la communication au sein même de nos Eglises pourrait aussi faire l'objet de nombreuses observations. La qualité graphique du bulletin "Les Nouvelles des 2000 débats" n°1, n°2, …" est reconnue, ainsi que les affiches, dossiers d'animation fournis et autres matériels de communication. Certains, minoritaires certes, n'ont pas manqué de médire sur le coût de telles publications, allant même jusqu'à en refuser la distribution pour ne pas choquer les paroissiens " de base " (sic !). D'autres disent avoir été submergés d'outils sans réussir à suivre le déroulement du processus. D'autres encore se plaignent de n'avoir rien su. La communication reste un sujet sur lequel nous pourrions épiloguer sur des pages ! Il va de soi que le mécanisme d'appropriation du projet Débat 2000 est très largement passé par la communication, qu'elle fut nationale, régionale ou locale. Nos Eglises ne peuvent plus faire l'économie, y compris en interne, d'une constante vigilance sur la circulation de l'information. Là encore, les ministres, comme "permanents" de l'institution, jouent un rôle prépondérant.
Evidemment, le titre même du projet "Débat 2000 " incitait spontanément les communautés à entrer dans cette dynamique du débat. Outre l'effort de rencontre, la recherche de partenariats, l'invitation à sortir des murs qu'une telle dynamique appelait, c'est aussi au pari de mettre en débat des convictions que le protestantisme réformé était invité. Il s'agissait de risquer des paroles, risquer des points de vue, de faire entendre l'évangile dans des dialogues actuels, de relire théologiquement, sur fond de notre héritage protestant, des questions de société nouvelles… Or le silence des retours sur cette entreprise est éloquent. Comme si rien ne s'était passé dans les multiples conférences, cafés théologiques, expositions, manifestations culturelles où de multiples sujets ont pourtant été abordés. De nombreux débats ont eu lieu, mais personne ne peut dire véritablement en quoi des convictions protestantes ont été contestées, approuvées, renouvelées peut-être… Et c'est finalement cette pratique du débat qui se trouve questionnée.
Finalement, depuis les années 70, le débat théologique au sein de notre protestantisme francophone reste très policé et consensuel. Et l'on constate que les lieux de débats où le "peuple protestant" pourrait confronter ses propres convictions avec celles de multiples courants de pensées sont très réduits aujourd'hui. Les Eglises n'abordent que très rarement des sujets qui pourraient engendrer des désaccords profonds. Beaucoup de mouvements de jeunesse ou de groupes de jeunes qui fonctionnaient jadis comme des laboratoires théologiques et spirituels sont en déclin depuis plusieurs années. Si l'on en juge par le nombre de cafés théologiques qui se créent, l'aspiration à cette pratique du débat ne manque pas, mais il faut bien reconnaître que ces lieux de rencontre et d'échange ne font plus partie aujourd'hui de la sphère ecclésiale. Le peuple protestant serait-il donc, lui aussi, timoré pour exposer ses convictions (au sens de les risquer et de les mettre en débat) ? ou bien aurait-il perdu le sens de la "dispute" dans l'espace public ? Nous avons pourtant la conviction, et bien des Eglises l'ont vérifié tout au long du processus, que la parole des protestants garde une pertinence forte aujourd'hui. Les regards bienveillants, voire même curieux d'un grand nombre de nos contemporains sont une chance. Saurons-nous en prendre toute la mesure pour mieux participer aux débats de notre temps ? Le processus Débat 2000 aura peut-être donné envie à un plus grand nombre d'Eglises locales de le faire. Ce serait déjà un franc succès.
De ce foisonnement d'initiatives, quelles indications retenir touchant la communication d'une parole protestante aujourd'hui?
L'ensemble du processus Débat 2000 nous a rendus sensibles à de multiples interrogations qui traversent notre société. C'est d'abord par la réception de la parole des autres que nous avons été nous-mêmes enrichis et questionnés. Le vide laissé par l'effondrement des grandes idéologies qui ont marqué le vingtième siècle, et qui ordonnaient le monde autour d'un sens programmé, en définissant le bien et le mal, les bons et les méchants ; l'effritement des repères structurant la vie sociale, et le brouillage des interdits ; la fragilisation du lien social, qui pose en termes brûlants la question des règles de la vie commune, et des processus d'exclusion ; les perspectives inouïes, fascinantes et inquiétantes, ouvertes par le développement de la recherche scientifique dans des domaines tels que la biologie, la génétique, l'embryologie, etc. : autant de questions qui ont traversé nos débats, autant de facteurs aussi qui relancent des interrogations fondamentales au sein de notre société, notamment parmi ceux et celles qui sont le plus exposés. Il n'est pas étonnant que, dans ce contexte, les questions éthiques rencontrent un intérêt si vif. C'est souvent autour de l'une ou de l'autre de ces questions (la conjugalité, l'écologie, la bioéthique, la violence, etc.) que s'est noué le débat. Nos communautés, en particulier les théologiens, sont ici convoqués sur des terrains que nous n'avons pas nous-mêmes choisis. C'est sur ces terrains qu'une parole est attendue de nous, non une parole définitive ou normative, mais une parole qui cherche, qui interroge, qui puisse éclairer un aspect du débat. La poussée de la sécularisation relance elle-aussi de nouvelles interrogations. Elle engendre une indifférence religieuse croissante, une ignorance massive, mais elle génère par ailleurs de nouvelles requêtes de sens, d'appartenance, de repères. Dans notre société où si peu de lieux résistent, l'intérêt se porte vers des pôles de conviction, pourvu que ces convictions ne dévient pas dans une rigidité dogmatique ou une intolérance sectaire, mais s'offrent au dialogue autour de préoccupations communes. La théologie est ainsi de plus en plus sollicitée dans l'espace public. Elle émigre hors de ses champs traditionnels, elle échappe même aux seuls théologiens (cf. l'écho rencontré par la traduction de la Bible par des écrivains !), et devient partie prenante du débat public, dans les médias et dans de nombreuses manifestations. De cette expérience des "2000 débats" nous revient une image assez nuancée de ce contexte, image diverse, complexe. Sommes-nous en présence d'une nouvelle donne spirituelle ? Des questions radicales resurgissent. De nouvelles requêtes de spiritualité s'expriment. Le temps des certitudes fait place à celui de l'inquiétude et du questionnement. Les convictions deviennent plus modestes, moins assurées d'elles-mêmes. L'agnosticisme moins tranché, plus ouvert à d'autres points de vue. D'où l'intérêt suscité par les questions portant sur la place du religieux dans notre société, sur le dialogue entre les religions, ou sur la pratique de la laïcité.
L'inventaire des multiples initiatives engagées révèle une extrême diversité de langages : conférences et tables rondes, mais aussi théâtre, mime, chansons, contes, expositions, etc. Cette diversité témoigne d'une créativité de nos communautés que nous avons trop tendance à sous-estimer. En de multiples lieux, le projet de faire retentir une parole dans l'espace public s'est traduit par des initiatives originales, inventives. Le souci d'éveiller l'intérêt des autres nous provoquait à être imaginatifs. Parfois le désir de communiquer sur plusieurs longueurs d'ondes, non au plan du seul discours mais d'une manière qui atteigne d'autres registres de la personne, qui fasse par exemple appel à l'expérimentation, a donné lieu à des réalisations inédites. Ce recours à divers langages répondait d'abord à un souci de communication. Mais il n'est pas sans signification théologique : l'Évangile ne saurait s'accommoder d'une seule langue, d'un seul mode d'expression.Tout au long de la Bible la nomination de Dieu s'effectue au travers d'une polyphonie de langages : le récit et le poème, la prophétie et la sagesse, l'hymne et la loi, la parabole et la catéchèse. La relation avec Dieu se diversifie au travers de ces diverses modalités de langage : elle s'intériorise ou s'universalise, elle s'enracine dans une mémoire ou projette vers un futur, elle incite à un engagement concret, ou reconduit vers l'énigme et le mystère. Seul ce faisceau de langages peut attester ce qui est au-delà de tout langage, ce Dieu dont le nom même nous échappe, et se dévoile dans la figure de Jésus. Les deux mille débats réunis sont ainsi pour nos Églises un appel à l'imagination : sortir des habitudes et de la facilité pour donner corps à cette polyphonie. "Vivre dans le risque des traductions et expressions diverses des autres" (L.Simon). Une stimulation à l'inventivité.
Comment cette expérience fait-elle retour sur l'annonce de la Parole ? Que nous fait-elle découvrir, ou que nous confirme-t-elle, au travers de la rencontre de l'autre ? La communication est rarement immédiate. Elle exige un cheminement, parfois laborieux. Elle achoppe sur ce qui l'entrave. Il convient de relever ici le brouillage des représentations : le poids des incompréhensions et des préjugés accumulés concernant le message chrétien. Un des apports du dialogue est de faire apparaître l'épaisseur de ces malentendus. Tout le vocabulaire religieux ("péché", "grâce", "salut") est à cet égard piégé par les représentations et les connotations qui y sont attachées. La référence aux écrits bibliques est elle-même source de malentendus : des textes prélevés ici et là, des citations accolées les unes aux autres peuvent accréditer l'image d'un message intolérant, voire intolérable, légitimer la guerre sainte par exemple. Une lecture à plat du livre de Job peut alimenter l'idée d'un Dieu pervers, écrasant de sa toute-puissance un être humain réduit à l'état de victime innocente. Sous la poussée de la sécularisation, ce qui surnage du christianisme chez beaucoup, ce sont les débris d'un discours chrétien, des résidus de catéchisme ("le péché originel ! "), autant de sédimentations enfouies qui font écran. L'apport de l'exégèse et le travail de l'interprétation contribuant à renouveler la lecture des textes sont généralement ignorés, tout comme la réflexion des sciences humaines qui souligne l'importance symbolique de ces récits. L'un des fruits du débat est de contribuer à déblayer, autant que faire se peut, ce champ de malentendus. Déminer afin de rendre le dialogue possible. Faire apparaître par exemple comment des communautés chrétiennes peuvent aujourd'hui habiter ces textes, s'en nourrir, reconnaître leur "autorité" comme un bonheur, tout en entretenant un rapport critique avec eux.
De l'expérience du débat ressort -maintes réactions en témoignent- l'intérêt suscité par une parole protestante. Cet intérêt peut être de curiosité, tant le protestantisme reste ignoré dans notre société. Il peut être de sympathie, tant sont nombreux les liens tissés entre protestantisme et modernité (l'insistance sur la subjectivité de l'individu, l'attachement à la laïcité, la quête d'une authentique réciprocité entre femmes et hommes, etc.). Il tient aussi à la surprise ressentie à l'écoute d'une parole si différente de ce que la plupart imaginent. C'est ce décalage qui fait question : le décalage entre la parole entendue -souvent inattendue- et la représentation donnée que l'on pouvait en avoir. La singularité d'une parole protestante tient à une certaine manière d'articuler la conviction et l'interrogation. Elle s'ordonne autour d'une conviction centrale, celle d'une parole de grâce adressée à l'être humain : nous sommes aimés inconditionnellement, d'un amour qui ne doit rien à nos qualités ou à nos capacités, mais qui nous est donné par grâce (sola gratia), comme un don inaliénable. Grâce qui nous éveille à la gratitude d'être, et à la possibilité de nous assumer nous-mêmes avec nos limites et notre fragilité". Cette parole ne nous procure aucun savoir sur la vie ou sur la mort, savoir qui pourrait s'instituer comme norme pour la collectivité humaine. Elle n'est pas de l'ordre d'un savoir, mais de l'ordre d'une relation, d'une rencontre, d'une foi. Elle démasque la tentation toujours présente, au cœur de toute aventure humaine, de la toute-puissance, c'est-à-dire d'un sujet s'érigeant lui-même comme origine et fondement de sa propre existence. Elle invite à déchiffrer une promesse, ambiguë parce que jamais immédiatement lisible, qui accompagne la vie humaine, personnelle et collective, jusque dans ses impasses et ses échecs Ce message central de la Réforme -celui de la justification par grâce, par la foi seule- n'a rien perdu de son actualité. Il prend même une singulière résonance, pourvu que nous parvenions à le traduire dans les situations concrètes d'aujourd'hui, face aux nouvelles fatalités (la marchandisation de l'économie par exemple, qui étend son emprise sur tous les domaines de la vie et jusque sur l'être humain lui-même), ou face à la quête éperdue de sens au travers de la valorisation de l'agir et de la fascination de l'avoir. Certes l'Évangile sera toujours en décalage, et c'est ce qui fait la difficulté de le traduire dans les questionnements éthiques contemporains. Décalage entre la position qui nous est d'avance assignée et la parole que nous cherchons à faire entendre, et qui va souvent prendre à contre-pied nos interlocuteurs. Décalage entre des prises de position ou des réponses attendues de nous et une parole qui travaille à remonter en amont jusqu'à la compréhension de l'humain en cause, ou aux images de Dieu véhiculées. C'est ainsi, comme une parole décalée, que l'Évangile va peut-être se faire entendre dans sa différence. C'est ainsi qu'il va nous surprendre nous-mêmes, et nous déranger dans ce qui pourrait être la sécurité de nos credos. Le véritable défi ressenti à travers tous ces débats ne serait-il pas de retraduire les convictions fondamentales qui sont les nôtres en des langages nouveaux, d'énoncer notre compréhension de l'Évangile en des termes contemporains, peut-être d'allure assez laïque, au sein de notre culture ? Par exemple touchant la singularité de l'être humain, échappant à toutes les définitions qui voudraient le classifier ou le déterminer, et lui enlever par là son irréductible mystère... ou touchant le rapport à l'avenir, dans notre société où la confiance dans le futur est si gravement atteinte, et le sens de l'espérance si largement perdu... N'est-ce pas sur de tels lieux, et bien d'autres, qu'une parole protestante est appelée aujourd'hui à faire entendre sa note originale ?
Jusqu'à quel point sommes-nous prêts à nous laisser interroger par d'autres, sans nous sentir menacés par leurs critiques ? Jusqu'à quel point acceptons-nous que nos croyances puissent être contestées, ou modifiées, dans ce dialogue avec d'autres ? Nos convictions mêmes nous incitent à cette ouverture à la parole d'autrui. Car ce débat, la foi le porte en elle. La confrontation avec les objections et les doutes fait partie intégrante de la démarche croyante. Elle ne lui est pas étrangère. Elle l'habite au plus profond. De plus, la foi chrétienne n'est pas un catalogue de croyances. Elle est d'abord l'expérience d'une rencontre avec Dieu, d'un bouleversement de l'existence : c'est la foi comme relation, comme confiance, qui est le don du Saint-Esprit (fides qua creditur, comme disent les théologiens). Cette expérience ne saurait pour autant rester ineffable, elle va se dire dans le langage, se traduire en un certain nombre de convictions (fides quae creditur). Ces deux aspects ne sauraient être ni séparés, ni confondus. Parce qu'elles sont toujours à distance de l'objet qu'elles visent, ces convictions ne sauraient être définitivement " arrêtées". Elles resteront au contraire ouvertes à l'interrogation : rendent-elles vraiment compte du cœur de l'Evangile ? N'en désignent-elles pas qu'un aspect, toujours partiel ? Leur formulation n'est-elle pas toujours inadéquate pour nommer dans nos langages Celui qui est au-delà de tout langage ? Travail de reprise et de remise en question, qui est caractéristique d'une démarche réformée.
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