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4. QUESTIONS TRANSVERSALES

 

L'équipe a tenté de repérer les effets de Débat 2000 sur les Eglises locales, ainsi que les signes que toutes ces manifestations ont adressés aux responsables d'Eglises. Nous souhaitons maintenant reformuler une série de questions à partir des expériences vécues dans le cadre de Débat 2000. Questions théologiques ou plus concrètes. Questions ouvertes.

4.1. Aumônerie paroissiale et/ou mission de l'Eglise ?

Dans des catégories traditionnelles, l'aumônerie paroissiale suggère que l'on délivre une parole à des personnes déjà attirées ou convaincues, des personnes qui peuvent manifester une envie de confortation, de confirmation ; la mission, elle, veut susciter un besoin inattendu dans un "extérieur", ou aller à la rencontre d'une attente qui se formule difficilement ou autrement.

N'y a-t-il pas aujourd'hui de plus en plus de passage entre la première et la seconde de ces situations ? Passage dans les deux sens, selon les âges, selon les événements de la vie. Passage parce qu'on bouge plus qu'avant dans ses appartenances. Parce que des options très différentes ne sont plus forcément considérées comme incompatibles. Parce que la foi est confrontée à la non-foi des autres, tous les jours. Parce que la non-foi déclarée s'accompagne de paroles et d'actes de foi, souvent (on est obligé aujourd'hui de croire de plus en plus en ces technologies que le commun des mortels ne maîtrise pas). Passage enfin parce que les croyants actuels ont besoin de tout réapprendre (ce qui n'est jamais un mal).

Ceux qui ont quitté le catéchisme en s'ennuyant et qui reviennent jeter un coup d'œil lorsqu'ils ont un enfant… Ceux qui passent d'une confession à l'autre et veulent tout savoir de leur nouvelle appartenance… Ceux qui viennent trouver peut-être pas du religieux, mais des points de repères, des orientations. Et même les protestants depuis toujours qui souhaitent, encore, relire la Bible, en tirer quelque chose - quelque chose de plus, quelque chose de nouveau. N'a-t-on pas affaire, finalement, à un seul et même public ? Tous, protestants et autres, n'ont-ils pas besoin qu'on propose de nouvelles formulations aux "grandes affirmations de la Réforme" ? Qu'on fasse le point sur leur validité ?

Un pasteur s'interroge : " Qu'avions-nous à dire, à présenter sur la place publique, mise à part notre histoire ? " Est-ce une façon de dire que nous présentons un héritage mort ? Que nos pères furent très inspirés, mais que nous ne savons plus ce qu'ils ont voulu dire ? Avons-nous perdu la clef de leur monde (contexte, langage…) ou la clef de notre monde ?

Il est de bon ton de fustiger l'"ignorance" religieuse de nos contemporains. Ne faudrait-il pas plutôt choisir de voir dans les conditions de réflexion actuelles les symptômes d'un vaste lâcher prise où tout peut être dit, inventé et réapproprié autrement ?

On sent bien que le thème de l'évangélisation "travaille", ces dernières années. Mais comment s'y prendre ? Beaucoup d'intérêts, aujourd'hui, se jouent par relations de proximité, par contacts de confiance. Alors faut-il rêver la "mission" sur des terrains vierges (tant d'agnostiques qui souffrent dans nos grandes villes, tant de non-chrétiens, dans nos banlieues, qui pourraient entendre parler de Jésus…), et culpabiliser de ne pas savoir s'adresser à ces "masses" ? La mission commence peut-être lorsqu'un protestant ose inviter un collègue ou ami, philosophe ou militant, à un débat sur la mondialisation. Quand une grand-mère suggère à sa petite-fille étudiante que telle représentation théâtrale pourrait répondre à certains de ses états d'âme.

Cette mission-là, lorsqu'elle permet aux convaincus (ou à ceux qui croient l'être) de discuter avec des non-croyants, atteint alors plusieurs buts : évangéliser (peut-être) ; resserrer le tissu social (sans doute) ; distiller plus de débat, plus de questions, plus d'intelligence dans l'ensemble de la société (sûrement). Puisque les questions de transmission taraudent les responsables d'Eglises, on pourrait ici rapprocher mission et transmission, en retenant la dimension très relationnelle de ce dernier terme. Il s'agit moins de poser un emplâtre sur une jambe de bois que, pour citer encore une fois Jean-Claude Guillebaud, sollicité dans le cadre de Débat 2000, de "refonder la société". Actuellement, certaines Eglises se gargarisent de l'expression "donner du sens", apparemment peu conscientes du danger à donner du sens tout emballé. Refonder, n'est-ce pas un projet bien différent ?

A ce point du processus Débat 2000, on constate que les convictions n'ont guère "bougé". De tels mouvements de l'âme seraient certes difficiles à discerner, à quantifier. Et la dimension du temps joue. Et puis n'était-il pas d'abord question de sortir du mutisme ou du flou des convictions ? Peut-être par des engagements concrets, comme il a été suggéré dans un compte-rendu.

En effet, une question apparaît peu ou pas du tout : comment être chrétien à la fois dans ses convictions et dans sa vie ? On parlait de passages. Aujourd'hui, la grande interrogation est-elle : comment les affirmations de la Réforme parlent-elles avec mes mots, pour que j'y voie plus clair ? Ou plutôt : comment faire coller, dans les discontinuités incroyables de la vie actuelle, mes convictions et mes actes quotidiens ?

Dans une société où plus rien "ne veut rien dire", pourquoi mes actes devraient-ils dire, voudraient-ils dire quelque chose ? Sans tomber dans des recettes de cuisine quotidienne, quels engagements proposer qui puissent motiver ? Comment faire en sorte et faire comprendre que ce qu'on vit en Eglise devrait changer quelque chose à la marche du monde ? Par rapport à un certain fatalisme, comment faire pour que les "grandes affirmations" de la Réforme déjà évoquées débouchent sur quelque chose de visible ?

4.2. Communiquer,dites-vous ?

En matière de communication, les Eglises peuvent mieux faire ! C'est ce qui ressort de presque tous les comptes-rendus. Comme on le sait, il ne suffit pas de proposer un bon produit ou de créer un super-événement pour attirer du monde. Il faut le faire savoir dans les endroits stratégiques. Alors, qui vise-t-on ? La formule et les intervenants sont-ils adaptés au public choisi ? S'est-on fait à l'idée qu'on ne plaira pas à tout le monde ? A propos d'intervenants, il semblerait qu'ils soient parfois la solution facile pour dire qui nous sommes. Si on reproche parfois à l'Eglise catholique de s'en remettre à sa hiérarchie pour savoir ce qu'il faut croire, n'avons-nous pas tendance actuellement à faire parler nos théologiens à notre place ? Comme il a été souligné de façon plus générale, les gens assistent à de multiples débats télévisés, mais vivent rarement eux-mêmes le débat.

Aujourd'hui, tous ceux qui veulent compter (sociétés, magasins, etc.) sont amenés, pour attirer l'attention, à créer des "événements". Les Eglises suivent le mouvement -cela apparaît dans les comptes-rendus. Mais ensuite, comment font-elles passer le participant à l'événement (ecclésial ou autre) de l'extraordinaire à l'ordinaire ? La question s'est posée après les Journées mondiales de la jeunesse, par exemple, pour les catholiques. C'est la question du temps, du temps long, et du sens des itinéraires. Ne faire que de l'événement, n'est-ce pas se laisser piéger par le discours ambiant qui propose des émotions fortes, qui crée de la dépendance, mais ne construit pas ? Pourtant, on a vu que faire le bilan d'un événement ou se préoccuper de son suivi ne sont pas choses si faciles à envisager dans les Eglises locales !

On a relevé qu'il valait mieux dialoguer que d'"afficher". Et là, on peut souligner un paradoxe qui saute aux yeux en reprenant les notes de divers responsables : les protestants sont pris entre une grande pudeur de leurs sentiments religieux (on n'a pas l'habitude de parler de notre foi…) et une réelle satisfaction identitaire. Du repli à l'autocélébration… Peut-être n'est-ce pas si incompatible que cela ?

La communication des protestants semble parfois faire problème. Nous avons tant de nuances, de paradoxes à proposer ! Pas facile à résumer pour les médias, pas simple pour se présenter sur un tract. Comment être compris et se faire percutants ? Est-ce si compliqué d'être protestant ? !

Par ailleurs, les Eglises et, au-delà, les religions, savent-elles toujours prendre les précautions oratoires nécessaires pour parler de Dieu dans une société multiculturelle : en le présentant, en ne le considérant pas comme connu ou comme acquis pour les autres croyants ou les non-croyants ?

Parler de Dieu, c'est un peu parler de soi… On peut être tenté, parfois, de mettre en avant des "sujets de société" (violence, mondialisation…) pour n'effrayer personne, pour que tout le monde s'y retrouve. Faut-il s'ouvrir pour ne pas mourir et/ou proposer un langage qui marque une rupture avec tout ce qu'on entend par ailleurs ?

Comme on l'a vu, la théologie est de plus en plus souvent appelée à contribuer au débat public. Et l'on craint parfois qu'elle ne soit pas accessible à tous les publics. Faut-il utiliser un langage non religieux, qui parle au monde profane ? Le langage religieux est-il en soi refusé par la société ? Ou bien est-ce plutôt ce qu'on soupçonne derrière, c'est-à-dire les Eglises, que l'on ne veut pas voir reprendre trop de place ? De telles craintes n'ont pas encore totalement disparu dans l'opinion.

Il s'agit souvent de dire "ce en quoi nous croyons". Ne serait-il pas intéressant de se demander et de dire, aussi, ce en quoi nous ne croyons pas, ce en quoi nous ne croyons plus ? C'est une autre entrée possible pour aborder le monde, la foi, et les autres dans leurs interrogations.

On communique bien, certainement, lorsqu'on s'attaque à des thèmes qui font "tilt" et qui, l'air de rien, renouvellent nos formulations traditionnelles. Par exemple, des titres de conférences tels que : "Avons-nous besoin de sauveurs ?", ou encore "Que faire de nos envies de tuer ?" (proposés dans le cadre de Débat 2000) nous rejoignent vraiment dans nos soucis et nos espérances.

4.3. Eglises et responsables politiques

Chez certains responsables de projets dans les paroisses, il y a sans doute eu une crainte ou une réticence à contacter les pouvoirs publics. Serait-ce un reste de mauvaise laïcité, la peur de ne pas être pris au sérieux ?

Apparemment, tout de même, le temps est venu de passer au-dessus de ces méfiances. Et il semble que de très bons et fructueux contacts aient été établis dans le cadre de Débat 2000, entre Eglises locales et élus. Les responsables locaux souhaitent-ils que les Eglises prennent leur part dans la difficulté à faire face à des problèmes urbains immédiats : la place des jeunes, le rôle des communautés religieuses ? Les Eglises ne doivent pas se transformer en sapeurs-pompiers, mais n'est-ce pas très positif qu'on leur fasse cette confiance pour intervenir "autrement", là où le politique ne sait plus que faire ? Les Eglises, "partenaires dans la cité" (voir banlieue de Montpellier), voilà une belle vocation pour ce siècle.

On s'est réjoui, à tel endroit, d'"être un groupe ayant la capacité d'inviter de façon très large, et à qui la fonction de "modérature " du débat peut être confiée sans trop de réticences". C'est très intéressant, mais est-ce à dire que l'Eglise réformée est parfaite dans le rôle de l'arbitre ? Les conditions du débat, les conditions de la libre expression, cela va très bien aux protestants ; mais qu'ils n'en oublient pas de proposer !

Comment porter sur la place publique des sujets qu'on sent importants, mais qui ne sont pas dans l'air du temps ? Faut-il même tenter de discerner ce qui sera déterminant, urgent, grave, demain ? Ce serait sans doute prétentieux. Si déjà les protestants pouvaient faire entendre ce qu'aujourd'hui personne ne veut entendre, ils feraient "très fort". Il y a quelques années, ils ont été présents, par exemple, sur le thème de l'étranger (thème débattu dans les paroisses, soutien aux sans-papiers…). Si c'est une interpellation aux politiques, c'en est une aussi, et tout autant dérangeante, aux citoyens et aux paroissiens. Il n'est peut-être pas d'interpellation aux gouvernants qui ne soit d'abord une interpellation à nous-mêmes. Il est également nécessaire que les chrétiens s'interrogent avec les élus sur le sens même de la tâche politique, sur ce qu'implique être un "homme (ou une femme) politique".

Re-créditer le politique, c'est l'une des priorités que se donne l'Eglise réformée. En effet, en ces temps où chacun fait procès parce que le citoyen ne sait plus vers qui se retourner, ni avec qui négocier, les Eglises pourraient aider, notamment, à réfléchir sur les cohérences et incohérences, sur les effets de rouages dans la société, sur les complémentarités pour le meilleur et pour le pire. Dans un monde de coupables et de victimes, où le sentiment de culpabilité a sans doute beaucoup plus de place qu'on ne veut se l'avouer, elles pourraient redire ce que c'est qu'assumer une responsabilité ou se lier par un vrai contrat, par exemple. Elles doivent en tout cas convaincre leurs fidèles qu'il est juste et bon de se mêler de politique et d'être exigeants avec les élus.

Sur un autre plan que celui du débat avec des responsables politiques, quelques manifestations ont contribué à leur manière au "vivre ensemble", donc à la vie politique.

Deux ou trois opérations, par exemple, ont peut-être donné les signes d'un retour de l'intergénérationnel. Dans la vie de la cité, on se pose tous les jours cette question : comment recréer des relations entre jeunes en manque de repères et grands-parents pleins d'expérience et trop souvent isolés ? La société s'est tellement morcelée parce qu'on ne supportait plus nos différences de "jeunes", de "vieux"… qu'aujourd'hui de nouveaux ponts sont en train, tout doucement, de se créer entre les générations. Différemment, des moments proches des cycles de la vie ordinaire ont sans doute eux aussi renforcé le lien social : une fête du vin (avec prédication sur les noces de Cana, dégustation avec un professeur d'œnologie et une conférence sur la vigne et le vin dans la Bible) ; un culte des récoltes, traditionnel, mais sans doute rare en France (culte de reconnaissance, musique et partage des produits de la terre). On peut ici se poser cette question : pourquoi ne pas inventer des cultes proches de la vie quotidienne des gens, de leur vie professionnelle ou familiale ?

4.4. Art et foi : vers un renouveau protestant ?

On a souligné la diversité des langages utilisés dans le cadre des 2000 débats. Et si les paroisses ont tout de même très largement opté pour la formule "conférence", avec un ou plusieurs experts, il semble qu'on a un peu moins peur de rejoindre l'humain dans son besoin d'incarner ses convictions (spectacles, images etc.).

Dans la demande de spiritualité qui s'exprime çà et là se cache un "comment vivre et dire sa foi", ou "comment témoigner". Le grand succès du gospel actuellement manifeste l'attente d'un langage chaleureux, lié à une histoire, à une souffrance, à un vrai enjeu de la foi, et suscitant une émotion qui réunit au-delà des confessions et des origines culturelles. Bien plus qu'un phénomène de mode, le gospel est certainement provocateur d'événements spirituels…

A l'heure où les protestants s'autorisent à s'intéresser aux images et représentations spirituelles, où ils réfléchissent à de nouveaux gestes et symboles pour leurs liturgies, ne faut-il pas souhaiter qu'ils ouvrent, avec d'autres chrétiens peut-être, et même des croyants d'autres confessions, des chantiers de réflexion et d'expérimentation sur leur propre trésor imaginaire ?

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