Protestants.org
Fédération protestante de France

Accueil > dossiers > Protestants en débat pour 2007

 

Vive la politique!

Par Pierre Bühler

Y a-t-il un sens à adresser ainsi un vivat à la politique, se réjouissant de son existence et lui souhaitant longue vie et prospérité ? En tous les cas, une telle exclamation ne correspond en rien au sentiment dominant de nos contemporains, ou alors tout au plus au sens ironique, pour appuyer un constat désabusé : « Ah oui, vraiment, vive la politique ! » C'est que l'ambiance à l'égard de la politique est plutôt au « ras l'bol », à la fatigue.

Fatigué...

« Fatigué d'habiter sur la planète terre
sur ce grain de poussière, sur ce caillou minable sur cette fausse étoile perdue dans l'univers berceau de la bêtise et royaume du mal
où la plus évoluée parmi les créatures
a inventé la haine, le racisme et la guerre
et le pouvoir maudit qui corrompt les plus purs et amène le sage à cracher sur son frère
[...]
La liste est bien trop longue de tout ce qui m'écoeure depuis l'horreur banale du moindre fait divers
Il n'y a plus assez de place dans mon coeur pour loger la révolte, le dégoût, la colère
Fatigué, fatigué
fatigué d'espérer et fatigué de croire
à ces idées brandies comme des étendards
et pour lesquelles tant d'hommes ont connu l'abattoir
Fatigué, fatigué
[... ]
Fatigué, fatigué
fatigué de sourire, fatigué de pleurer
fatigué de chercher quelques traces d'amour dans l'océan de boue où sombre la pensée
Fatigué, fatigué. »

Ces quelques extraits d'une chanson de Renaud 1 expriment bien le sentiment actuel à l'égard de la politique. Si cette dernière est, selon l'expression célèbre de Bismarck 2, « l'art du possible », elle est aussi l'art de l'ambigu, des compromissions et des arrangements, des magouilles et des coups tordus. Parce qu'il s'agit de gérer les rapports de force entre les humains, elle génère la soif de puissance, la lutte acharnée des politiciens pour la détention du pouvoir et la corruption, même des plus purs. Les idées ne sont que des étendards, dit Renaud, qui justifient les abattoirs. C'est pourquoi la politique est sans cesse habitée par le problème du mal, le scandale de l'injustice, « la haine, le racisme et la guerre », suscitant « la révolte, le dégoût, la colère ».. C'est ce qui conduit aujourd'hui nombre de citoyennes et de citoyens à se distancer de la politique de manière résignée, à s'en désintéresser, abandonnant l'espace public à lui-même, pour vivre en retrait, privilégiant des valeurs et des biens privés.

La politique semble ainsi avoir perdu non seulement tout son intérêt, mais aussi toute sa dignité et sa valeur. Et pourtant, en cette année 2000, nous aurions de bonnes raisons de rendre hommage à la politique.

Un demi-millénaire digne de mémoire

Le désabusement risque de nous faire sombrer dans l'oubli, et c'est pourquoi, au passage des millénaires, il convient de faire mémoire pour un instant. Le demi-millénaire qui nous sépare de la fin du Moyen Age a marqué l'avènement d'une dignité toute nouvelle de la politique, en priorité dans les sociétés occidentales, mais aussi en beaucoup d'autres points du globe. Je veux parler de l'instauration de la démocratie moderne, qui a conduit à de toutes nouvelles formes de gouvernement. Certes, le processus fut lent et douloureux, accompagné d'un train de souffrances, de persécutions et de répressions - les huguenots en savent quelque chose, dans leur longue lutte contre l'absolutisme intolérant de la monarchie française. Mais la politique connut elle aussi, comme l'astrophysique, sa révolution copernicienne : le peuple ne tourne plus autour d'un souverain royal ou impérial ; il n' y a désormais qu'un seul souverain, le peuple, et c'est à lui d'assumer le pouvoir, même si cela se fait par délégation.

Cet avènement de la démocratie moderne, c'est aussi l'affirmation d'une dignité nouvelle des êtres humains, exprimée dans les Déclarations des Droits de l'homme, marquant que le pouvoir est désormais soumis à la reconnaissance des droits fondamentaux de la personne humaine et doit donc prôner des valeurs nouvelles telles que la liberté, l'égalité, la tolérance et le respect de l'autre. Sur cette base, les régimes démocratiques ont pu développer au cours des deux derniers siècles des sociétés soucieuses d'assurer à leurs membres leurs droits politiques et sociaux et donc d'instaurer entre eux des rapports d'entente et de solidarité.

Nous aurions la mémoire courte, si nous oubliions d'être reconnaissants pour tout ce que l'époque moderne nous a apporté. Mais - et cela marque bien toute la fragilité de la politique - nous aurions tort aussi d'oublier l'envers de la médaille, tout aussi digne de mémoire, mais sur le mode tragique. L'héritage du demi-millénaire moderne demeure très ambigu, car la démocratie est restée accompagnée par l'ombre menaçante des extrémismes. La Révolution française déjà a connu sa Terreur, et le XXe siècle a été marqué par l'horreur des totalitarismes de droite et de gauche, avec leur cortège de guerres, « d'abattoirs », de camps d'extermination et de goulags 3.. Aujourd'hui encore, ces tentations demeurent, sous la forme de l'extrême droite et de sa haine de l'étranger renaissant sans cesse de ses cendres 4, mais aussi sous la forme de ce que certains appellent « l'horreur économique » 5 , le néolibéralisme économique, bafouant les droits fondamentaux des êtres humains au nom de principes de rentabilité et de gain maximal.

Au terme de ce demi-millénaire, le meilleur semble accompagné du pire, et nous pourrions être tentés de conclure avec Coluche que « l'horreur est humaine » 6 ..

Au vu de ces constats mitigés, qu'avons-nous à dire du point de vue de la foi ?

Foi et politique: la double citoyenneté

Les ambiguïtés signalées jusqu'ici pourraient inciter les croyantes et croyants à dénoncer toute connivence avec le domaine des affaires publiques, déclaré impur, maudit, et à se retirer dans la communauté des purs. Cette tendance a constamment existé dans l'histoire du christianisme, notamment à la période de la Réforme. Elle conduit à un dualisme, séparant la foi et les affaires du monde. Mais, de l'autre côté, nous le savons, les Eglises ont toujours participé et participent souvent encore, de manière plus ou moins marquée, aux jeux du pouvoir, mêlant trop vite le spirituel et le temporel. On se souvient des vieux affrontements entre les deux glaives en vue de l'hégémonie. Dans cette perspective, on aboutit à un monisme, dans lequel les deux plans s'entremêlent, s'unissent ou se subordonnent l'un à l'autre.

Y a-t-il, entre ces deux écueils, une possible troisième voie ? J'estime qu'elle est celle que vise précisément la foi protestante et que j'appellerai celle d'une « dualité dialectique ». J'appelle ainsi une entité formée de deux dimensions qu'il faut tenir ensemble alors même qu'elles sont en tension irréductible l'une avec l'autre 7. Chez Luther, cette dualité dialectique s'articule dans la doctrine des deux règnes, tandis que Calvin parle de la juridiction spirituelle et de la juridiction temporelle. Pour l'exprimer de manière à souligner d'emblée la responsabilité des croyants, je m'inspirerai de l'épître aux Hébreux et de st. Augustin et parlerai de la double citoyenneté, spirituelle et séculière, des croyants.

En ce qui concerne la citoyenneté spirituelle, c'est-à-dire l'orientation fondamentale de la personne, le sens dernier de sa vie, le chrétien se comprend et s'assume devant Dieu, Dieu tel qu'il s'est manifesté dans l'Evangile de Jésus-Christ. C'est là qu'il reçoit une réponse à sa quête de reconnaissance et d'identité : justifié par la foi, il se sait accepté, reconnu tel qu'il est. « C'est la foi qui fait la personne », disait Luther 8 . Fort de cette conviction, il est libéré des contraintes des instances avant-dernières du monde : les autres, la société, l'histoire, le travail, l'action politique ne constituent pas des sources de justification ultime. Les utiliser comme telles reviendrait à en faire des idoles. C'est dans cet esprit que le croyant aborde sa vie concrète et y assume ses tâches, y relève les défis quotidiens lancés à sa responsabilité.

Cela vaut évidemment aussi pour ses fonctions civiques. En effet, en même temps que citoyen du règne du Christ, le croyant est citoyen à part entière du monde. Nous appellerons cela la citoyenneté séculière : le croyant prend en charge les responsabilités qui lui incombent selon les rôles et fonctions qu'il assume et utilise pour l'exercice de sa responsabilité les moyens dont le dote son humanité : l'intelligence, mais aussi l'émotion, la compassion, le discernement, la patience et le courage, la conscience des limites et l'humilité.

Les exigences sont telles que les instances du monde revendiquent sans cesse un statut dernier, ultime. C'est pourquoi la proclamation de l'Evangile libère le croyant de cette absolutisation et lui permet de « rendre à César ce qui revient à César » (Marc 12, 17 et par. 9 ), c'est-à-dire de prendre ces instances pour ce qu'elles sont, avant-dernières, et d'y oeuvrer non pour le salut, mais pour le bien des êtres humains et, test décisif, pour le bien des plus défavorisés.

Foi et amour

Cette double citoyenneté n'est pas en condition de transparence : la citoyenneté spirituelle ne se laisse pas simplement transposer dans la citoyenneté séculière, et inversement. C'est pourquoi il n'est pas possible de traduire de manière directe la foi dans un programme d'action chrétien, que l'Eglise aurait la tâche d'accomplir. L'articulation des deux plans s'effectue dans l'interaction dynamique entre la foi et l'amour.

Agissant comme un ferment, la foi travaille l'amour, le fait croître et mûrir, le motive et le libère, mais elle l'étoufferait dans sa créativité si elle lui dictait ce qu'il doit faire. En effet, l'amour serait bien pauvre s'il n'était que la simple application, un peu mécanique, des consignes de la foi. Il revient à l'amour de développer sa propre dynamique : il doit s'efforcer de comprendre les situations auxquelles il est confronté, interpréter les exigences qu'il s'agit d'y faire valoir et trouver les attitudes qu'il convient d'y adopter. La responsabilité éthique ne se laisse pas déterminer par la dictée d'un catalogue de choses à faire.

Le souci de la laïcité

De tout ce qui précède, il résulte que la tradition protestante a toujours prôné la reconnaissance de la laïcité des instances du monde : les affaires séculières doivent pouvoir être assumées sans la tutelle des religions et des institutions religieuse: Cet héritage de la Réforme permet de comprendre pourquoi, en régime protestant, l'Eglise n'a pas à « faire de la politique ». Bien sûr, cela ne signifie pas qu'elle doit s'en désintéresser. En effet, même si cela s'est souvent réalisé de fait dans l'histoire, la reconnaissance de la laïcité ne signifie ni pour les croyants, ni pour les Eglises, une attitude d'indifférence, de « laisser aller ». Bien au contraire, reconnaître la laïcité, c'est porter le souci constant de cette laïcité, parce que tant les croyants que les Eglises se savent responsables de l'espace public, de sa définition, de son aménagement et de son maintien. Pour concrétiser ce souci, formulons ici quelques points précis :

- Il y a tout d'abord le souci de l'instance politique en tant que telle et de l'usage correct de la fonction de gouvernement 10. Certaines pratiques politiciennes, manigances et compromissions scandaleuses ternissent et discréditent l'instance politique, ce qui pousse les citoyens à s'en désolidariser. La foi protestante marque ici son attachement à l'instance politique en rappelant les exigences d'une éthique de la politique.

- Ce souci va de pair avec celui du tissu social. A l'heure de la globalisation et de la déréglementation, les réseaux de la cohésion sociale sont de plus en plus démantelés, ce qui renforce la précarité des défavorisés et durcit la logique de l'exclusion. Une telle évolution ne saurait laisser les croyants et les Eglises indifférents.

- Si le politique et le social sont menacés, c'est peut-être bien à cause de l'emprise de plus en plus grande d'un économisme sauvage, prônant à tout prix le profit, la réussite et donc la rentabilisation comme but suprême. Le souci de la politique revient ici à rappeler l'exigence d'une priorité du politique sur l'économique et la nécessité d'une administration maîtrisée de l'économie.

- La cohérence propre à la foi protestante veut qu'au nom de l'Evangile, on accentue pour les affaires séculières l'importance de la loi. A cette théologie de la loi correspond comme relais séculier le souci du droit et de l'éthique. Ainsi se trouve rappelé qu'au lieu d'être le libre champ de toutes nos velléités de profit de réussite, de pouvoir, notre espace de coexistence est placé sous le signe des droits qui nous reviennent et des devoirs qui nous incombent.

L'exigence de la loyauté critique

Lorsqu'un Etat se définit comme un Etat de droit démocratique, soumet ses procédures et décisions à un cadre de référence constitutionnel et les inscrit donc dans un effort de justice, il est en droit d'attendre des citoyennes et citoyens qu'ils fassent preuve de loyauté à son égard. Cette loyauté, chère à la tradition protestante, constitue la base de confiance mutuelle nécessaire au bon fonctionnement de cet Etat : les citoyennes et citoyens s'inscrivent dans ses institutions, participent, en respectant les procédures et en se soumettant aux décisions prises.

Mais la justice d'un tel Etat n'est jamais parfaite, car l'Etat de droit démocratique n'est toujours que presque juste. Des écarts sont donc toujours possibles entre les principes premiers, la constitution, les lois et leurs applications. C'est pourquoi la loyauté des citoyennes et citoyens se doit d'être une loyauté critique. Lorsque les écarts deviennent intolérables, suscitent des injustices criantes, les citoyennes et citoyens se doivent, par loyauté, de marquer clairement leur avis critique. La critique n'a rien de déloyal en soi, même si certains ministres l'insinuent parfois, lorsqu'ils sont excédés par la contestation 11. Il est légitime de rappeler à l'Etat les principes dont il veut s'inspirer, et c'est l'acceptation servile des infidélités de l'Etat à l'égard de ses principes qui serait déloyale.

Une telle protestation peut se faire sous des formes légales. Mais s'ils l'estiment nécessaire, jugeant avoir épuisé sans succès toutes les voies légales, les citoyennes et citoyens peuvent marquer leur loyauté critique par des actions illégales revendiquant une légitimité supérieure, liée aux principes premiers du droit. C'est ce qu'implique le droit de résistance à l'oppression, inscrit comme droit fondamental dans la Déclaration française des Droits de l'homme et que l'on peut aussi désigner comme le droit à la désobéissance civile.

C'est cette possibilité que le Synode national de Nantes de mai 1998 a voulu marquer dans sa résolution en rappelant aux membres des Eglises « qu'ils portent toutes les conséquences de cette loyauté critique, sans exclure, en dernier recours, personnellement ou collectivement, des actions non violentes de désobéissance civile, même à l'égard de l'Etat de droit, lorsqu'il faut prendre acte qu'il trahit ses propres principes fondamentaux ou ceux du droit international» 12.

Quelques lignes directrices

Que résulte-t-il de nos réflexions, à titre de recommandations pour l'exercice de nos responsabilités politiques ? J'aimerais tenter de formuler ici de manière un peu thétique quelques éléments susceptibles d'orienter et d'enrichir nos engagements :

- La fonction politique est une fonction fondamentale pour la coexistence humaine et il vaut la peine de l'exercer, sous quelque forme que ce soit, comme citoyen, comme électeur ou comme élu, comme fonctionnaire, comme magistrat. L'adage dit que « la guerre est une chose trop sérieuse pour la confier aux militaires » ; nous pourrions dire de même : « la politique est une chose trop sérieuse pour la confier aux politiciens ».

- Autrement dit : nous sommes toutes et tous appelés à « faire de la politique » au sens le plus noble de ce terme. Ce qui signifie qu'il faut lutter contre la tendance actuelle au désintérêt et à l'abstentionnisme, pour accentuer l'exigence d'une participation active et créative.

- Comme nous avons à redire sans cesse le message premier de la Réforme : « Le sacerdoce, c'est vous, croyantes et croyants », nous avons à redire sans cesse le message premier de la démocratie moderne : « Le souverain, c'est vous, citoyennes et citoyens ! »

- Par un exercice vaillant et vigilant de nos fonctions politiques, nous avons à porter le souci de la société démocratique comme d'une société ouverte 13, en luttant contre toutes les tentations de fermeture, petites ou grandes. La société ouverte est une société qui instaure des lieux de débat, de rencontre et de convivialité créative, permettant à tous de vivre ensemble égaux et différents 14.

- Fondamentalement, le test décisif pour l'ouverture de la « société ouverte » demeure celui de l'accueil et de l'intégration des exclus, chômeurs, pauvres, personnes sans domicile fixe, personnes sans papiers, requérants d'asile, et c'est la tâche des citoyennes et citoyens que de soumettre ainsi leur Etat constamment à ce test de l'accueil et de l'intégration des « petits ». Les anges ayant aujourd'hui une haute cote de popularité, rappelons ici ce passage de Matthieu qui leur attribue la tâche de représenter les petits en dernière instance : « Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits, car, je vous le dis, aux cieux leurs anges se tiennent sans cesse en présence de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 18, 10)

- Un vieil usage linguistique veut que l'adjectif « réformé » s'applique à un soldat que l'on licencie, que l'on libère de son service. Nombreux sont les réformés qui, s'inspirant de près ou de loin de cet usage, ont démissionné de leur double citoyenneté, se désintéressant pour toutes sortes de raisons des affaires publiques, des institutions séculières, se contentant passivement d'un ordre établi, d'un statu quo autosuffisant. Contre une telle tendance, il convient de réaffirmer le travail en politique comme un mandat fondamental confié aux croyants pour qu'ils assument leur double citoyenneté comme un cheminement persévérant dans la cité terrestre. Cela signifie que le réformé n'est pas réformé au sens du soldat licencié, mais réformiste au sens du militant persévérant.

- Face aux dérives que connaissent les Etats démocratiques, les protestants devraient se souvenir de l'enracinement premier de leur protestantisme dans la protestation des princes à la Diète impériale de Spire de 1529. Le protestant est ainsi au sens premier de ce terme un protestant inlassable, comme cela nous est rappelé en toute simplicité par Renaud : « Je suis l'arrière-petit-fils d'un pasteur dont le père et le grand-père étaient pasteurs également. Bien que non-croyant, je revendique mon appartenance à cette communauté de coeur et d'esprit dont le nom "Protestants" sonne comme une identité.. Protester contre l'oppression, l'injustice, la misère, le racisme, la guerre, le fanatisme et l'intolérance, les dénoncer, les combattre, c'est véritablement ce qui donne un sens à ma vie. C'est ce qui me donne le sentiment d'être un humain et pas un serpent. Souffrir pour celui qui souffre me distingue du chien. Et de l'homme de droite. » 15

- L'exercice de la responsabilité politique a besoin d'un ressort spirituel, qui lui redonne sans cesse énergie et vitalité. Ce ressort est celui de l'humour, d'un humour qui vient sans cesse ouvrir une brèche dans les fatalismes, casser la logique unidimensionnelle des déterminismes et ainsi relancer la dynamique de la créativité. Même s'il doit parfois utiliser les outils de l'humour noir, comme c'est le cas chez Alexandre Zinoviev dans cette définition du pessimiste et de l'optimiste : « Le pessimiste dit : "Ça ne peut pas être pire ! " ; l'optimiste répond : "Mais si, mais si !" » 16

Fatigué – mais pas résigné…

« Fatigué », disait Renaud. Nous inspirant de ce que nous venons de dire sur l’humour, nous pourrions dire « fatigué, mais pas résigné ! », variant ainsi librement les formules de l’apôtre Paul en 2 Corinthiens 4, 8-9 : « Pressés de toute part, nous ne sommes pas écrasés ; dans des impasses mais nous arrivons à passer ; pourchasssés, mais non rejoints ; terrassés, mais non achevés ». Ainsi, nous sommes appelés à remettre sans cesse notre engagement politique sur le métier, résistant avec courage à la tentation de la résignation. La foi ne pousse pas à la capitulation, à la démission, mais appelle à ce courage, forte de la vieille conviction de Guillaume Le Taciturne que « nul n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer 17 ! Dans ce sens donc :

Vive la politique !

1 Dès que le chant soufflera, Paris, Livre de poche 9622, 1993, p. 188-190.

2 Comme c'est souvent le cas pour les expressions célèbres, il semble difficile de trouver une référence précise pour cette réflexion.

3 Claude Lefort a tout particulièrement travaillé cette dérive tragique de la démocratie dans le totalitarisme; cf. L'invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 1981.

4 Cf. le dossier en préparation de l'ERF sur La tentation de l'extrême droite. Conviction et responsabilité »

5 Viviane Forrester, L'horreur économique, Paris, Fayard, 1996.

6 L'horreur est humaine, Paris, Livre de poche 9655, 1992.

7 N'ayant pas de formulation meilleure pour l'instant, je m'inspire librement, dans la suite, de certains éléments de mon rapport synodal de Nantes, en mai 1998 : Cf Etranger, étrangers.

8 Ed. de Weimar, tome 39, 1, p. 282.

9 Cf., dans ce dossier, le texte de Jean-François Collange consacré à ce passage biblique.

10 Nous pourrions ici distinguer entre le politique et la politique, l'instance politique elle-même et ce que la politique des politiciens en fait.
Synodes, supplément au N° 6 du bulletin Information Evangélisation, Paris, ERF, 1998.

11 Cf. sur ce point le dossier de Réforme, N° 2778-2779 et N° 2780, autour de l'interview de M. Jean-Pierre Chevènement, suite au Synode national de Nantes.

12 Op. cit. (cf. note 7), p. 85.

13 Cf. l’ouvrage de Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis, Paris, Seuil, 1979, ouvrage de base pour penser les enjeux de la démocratie face aux totalitarismes.

14 Alain Touraine, Pourrons-nous vivre ensemble ? Egaux et différents, Paris, Fayard, 1997

15 Renaud bille en tête, Paris, Seuil, 1994 (Points, Virgule 153), p. 99s.

16 Cf. note 2.