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Source : Le MESSAGER (journal protestant alsacien) n°22 / 2005

LE MOUVEMENT COMPRENDRE ET S’ENGAGER A 10 ANS

Ciel ! Des chrétiens se mêlent de politique

LE MOUVEMENT COMPRENDRE & S'ENGAGER est né de l'initiative de quelques chrétiens alsaciens, convaincus qu'il fallait réagir à la montée des idées d'extrême droite. Le mouvement a fêté ses dix ans (…). Présentation et propos rapportés.

En 1995, au premier tour de l'élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen arrive en tête dans un grand nombre de communes d'Alsace. Des croyants de la région de Bouxwiller, inquiets du développement d'un état d'esprit qui flirte avec des thèses racistes et xénophobes, décident de se mobiliser. Des points fondamentaux de la foi chrétienne - notamment la dignité de tout être humain, créé à l'image de Dieu - sont en jeu. Ils rédigent un texte, intitulé « Comprendre et s'engager », qui deviendra la base de la charte du mouvement, invitent à le signer et organisent une veillée de prière. Plus de mille signatures sont récoltées et confortent les initiateurs du mouvement dans leur conviction que l'engagement social et politique n'est pas une option, qu'il est au coeur de la démarche du croyant. La dynamique s'élargit au-delà du protestantisme, au-delà de la région de Bouxwiller.

Des groupes de travail sont mis en place. L'objectif étant de mieux comprendre les réalités socio-économiques et les formes d'exclusion qui en découlent; d'analyser le facteur identitaire ; de suivre les évolutions de la situation sociale et politique; d'appréhender les mécanismes qui mènent à la peur et au rejet. Le tout, afin de s'engager pour établir un meilleur dialogue avec les électeurs concernés.

Engagés sur le terrain

« Il m'apparaît important de souligner aujourd'hui, précise le pasteur Marc Wehrung, que dès le départ il ne s'agissait pas seulement d'un mouvement militant, mais d'un mouvement spirituel et ecclésial, accompagné d'un groupe « Veiller et prier » qui organisait des réunions de prières et des moments liturgiques pendant le temps de carême.» « Prier n'est pas un acte de piété neutre », affirme d'ailleurs le pasteur Thomas Wild de la paroisse Saint Thomas à Strasbourg, engagé de la première heure. Ainsi, lorsqu'en 1997, à Pâques, le congrès du Front national est organisé à Strasbourg, Comprendre & s'Engager propose une action de jeûne et utilise ses « outils de travail » : relecture de la Bible, prière et invitation au débat. « Du jeudi saint jusqu'au dimanche de Pâques, pour­suit Thomas Wild, il y a eu une présence continue de chrétiens dans l'église, veillant, jeûnant, priant et célébrant » Pour Thomas, il s'agit d'un engagement personnel. En tant que pasteur, il ne fait pas de recrutement de paroissiens pour le mouvement. « Comprendre & s'Engager est pour moi un lieu où je peux articuler de façon cohérente mes positions politiques, démocratiques, européennes et chrétiennes. C'est vrai, certains paroissiens ont été gênés et se sont éloignés. Mais d'autres se sont rapprochés, heureux qu'une parole claire soit dite dans l'Église au sujet de cette idéologie. » Cette attitude positive et nuancée, on la retrouve chez Pierre Langenfeld, conseiller presbytéral de Saverne et dirigeant d'entreprise. Tout en affirmant que son appartenance à Comprendre & s'Engager est enthousiaste mais non militante, il s'est engagé avec son épouse dans un témoignage à long terme, sans rupture avec ses interlocuteurs, avec la conviction que les mentalités peu­vent évoluer, même si c'est difficile: « je crois dans toutes mes relations aux compromis positifs. La rupture n'est pas toujours évitable, elle est même nécessaire parfois, mais elle a toujours eu un parfum d'échec lorsque j'ai eu à en décider ainsi. Voilà pourquoi nous ne voulons ni prosélytisme, ni agressivité.»

Le mouvement se dote de porte-parole et d'une équipe de coordination, puis fait le choix, en 2001, de se constituer en association. Trois groupes se réunissent régulièrement à Bouxwiller, à Ingwiller et à Strasbourg, organisent des conférences, des interventions et des ateliers d'argumentation (voir encadré). Pour cette enseignante de Sarre-Union, où le vote extrémiste est très suivi, les conférences ont été l'occasion d'une véritable formation socio-politique lui permettant de mieux comprendre le phénomène.

S’inscrire dans la durée

Les prises de position du mouvement continuent de rencontrer un large écho, y compris dans les médias. Les militants de l'association les relayent, entre autre par la distribution de tracts, afin de rester au contact de tous les citoyens. « Matin brun », le livre à succès de Franck Pavloff, petite fable montrant jusqu'où risquent de nous mener nos «petites lâchetés», est traduit en alsacien par une membre du mouvement.

Pour que l'action du mouvement puisse, au-delà de l'indignation, s'inscrire dans la durée et en profondeur, les membres de l'association éprouvent constamment le besoin de s'appuyer sur une réflexion théologique solide. Ainsi, en janvier 2004, un colloque sur le thème « Foi chrétienne et extrême droite » s'est déroulé à Strasbourg, sous l'égide de la Fédération protestante de France. Sociologues, philosophes, théologiens, pasteurs, hommes et femmes de terrain se sont réunis pour partager leurs analyses et leurs réflexions (1).

Bien sûr, le mouvement suscite son lot de critiques et d'opposition. Certains sont farouchement contre l'idée de parler poli­tique au sein de l'Église. Marc Wehrung se souvient qu'à l'époque, il s'était senti interpellé au premier chef : « En 1994, le consistoire supérieur de l'Écaal venait d'adopter et de publier un texte important sur l'engagement politique des chrétiens et de l'Église. En tant qu'inspecteur ecclésiastique, il fallait que l'on sente que j'étais solidaire du mouvement - et pas seulement du bout des lèvres ! Même s'il a fallu, à l'occasion, subir des menaces, téléphoniques notamment... J'ai été étonné de l'écho que tout cela a eu, au niveau national, par exemple au sein du comité mixte catholique-protestant, du Comité permanent luthéro-réformé et de certains militants anti-racistes... »

« Nous avons conscience de toujours marcher sur la corde raide, confie enfin Pierre Kopp, pasteur à Schillersdorf-Mulhausen. Il nous faut lutter contre la récupération politique partisane. Ne pas tomber dans la diabolisation, toujours excessive et contre­productive. Veiller à ne pas nous comporter comme des « y'a qu'à », des « bien-pensants ». Et surtout, ne pas devenir un mouvement associatif coupé de l'Église. Notre vocation première est de partager la foi chrétienne qui nous anime, dans notre contexte, comme membres pleinement engagés dans nos Églises. »

Patricia Rohner - Hégé

(1) Le livre qui rassemble les actes de ce colloque est publié aux éditions 0livetan Comprendre les électeurs de l'extrême droite et s'en­gager pour une autre espérance , sous la direction de Fritz Lienhard et Isabelle Grellier. 224 pages, 23 €.