Le Dialogue interreligieux
Entre Dialogue et Violence
Actes du colloque organisé par la Fédération protestante de France
le dimanche 14 septembre 2003
La violence et la religion
Intervention de M. Bernard Kanovitch
M. le président, M. le pasteur, M. le rabbin, M. l’imam,
« Religion et violence ». Vous me voyez très perplexe et probablement bien incapable de traiter le sujet dans son ampleur. Il y a tant de violences. Je ne suis pas historien, je ne suis pas politicien plénipotentiaire, je ne suis pas juriste, je ne suis que médecin, même si en son temps et d’une façon quotidienne le médecin connaît ces situations de souffrance et de violence. Alors, au nom de la religion, comment apporter un point de vue de l’intérieur, de la communauté juive, une expérience, une réflexion sur la violence.
Vous me pardonnerez, Mesdames et Messieurs, peut-être de commencer par un souvenir personnel, bien ancien et bien récent. Ancien parce que j’étais petit garçon, très petit garçon pendant l’occupation allemande, et très récent parce que ces années de commémoration sont des années de soixantenaire ; il y a 60 ans que Drancy, le gouvernement de Vichy, Aloïs Brunner, les nazis opéraient en France. Ils ont arrêté dans nombre de familles juives, dans ma propre famille. Cette semaine j’étais à Drancy pour la commémoration du 60e anniversaire du départ du 59e convoi dans lequel étaient ma mère et ma sœur. Je rappellerai simplement que ma sœur était un bébé de quelques mois. Un survivant rappelait que le voyage entre Drancy et Auschwitz a duré 60 heures, ce qui signifie pour être violent avec moi-même et avec vous que les bébés ne sont pas arrivés vivants, dans ce wagon où 60 personnes étaient debout, wagon clos, scellé, dans lequel aucun vivre, médicament, assistance de quelque type que ce soit n’était fourni aux hommes et aux femmes. J’ai vécu toute ma vie avec ces souvenirs, en ajoutant que mon père avait été arrêté, déporté dans un convoi précédent, le convoi n°2, et que la violence perpétrée sous prétexte des religions a trouvé là un sommet probablement non égalé et, espérons-le, qui ne le sera pas.
Nos religions étaient-elles en cause ? Lorsqu’on étudie les religions, celles-ci ont un idéal de pureté, de fraternité, d’amour tel que la première réaction a été celle de l’imam ce matin de dire « la religion n’est pas en cause » ; la religion musulmane s’identifie à l’hospitalité. La religion juive s’identifie à l’unité, et la religion chrétienne s’identifie à l’amour. Ne serait-ce pas penser par dérision que ces valeurs-là sont justement celles qu’elles devraient cultiver et celles qui leur manquent. Un de mes maîtres enseignait que justement les religions s’identifient par une vertu qui est la vertu idéale qui serait ce vers quoi il faudrait tendre ; l’amour, l’hospitalité et l’unité, tant il est vrai que l’observation historique trouverait dans chacune des trois occurrences exactement le contraire. Sans être historien, la religion catholique n’a-t-elle pas été celle de l’esclavagisme ? Même si ce sont les musulmans qui ont été les promoteurs de cette idée d’esclavagisme, qui l’ont pratiquée et le font peut-être encore aujourd’hui. Mais la chrétienté s’est largement investie dans cette activité en Europe, bien sûr, en Amérique et en Amérique latine. La religion chrétienne n’était-elle pas celle de l’Inquisition et de ses bûchers ; on brûlait les livres, les autodafés étaient monnaie courante, et on brûlait aussi les rabbins, à l’occasion, qui défendaient le Talmud et puis on brûlait aussi les fidèles juifs parce qu’ils défendaient l’idée que manger du porc n’était pas convenable, que de ne pas révérer le Seigneur créateur de l’Univers était une idolâtrie qui ne convenait pas à la tradition juive. La tradition juive a-t-elle été exempte de violence ? Sans parler du contemporain dont on pourrait dire un mot si vous voulez, on aurait pu penser dans un premier temps que la société biblique a connu un âge d’or qui était ces fameuses 40 années du désert. Pourquoi ? La société juive de l’époque n’a aucun problème économique, il n’y a aucune violence à vouloir gagner sa vie à l’égard d’autrui, la manne est distribuée chaque jour, le double pour assurer l’observance de la fin de semaine, du repas sabbatique, aucune pression par conséquent qui pour les uns, pour les autres nous laisse à penser que nous transgressons à certains moments le dialogue, le rapport avec l’autre et certaines valeurs ; la société biblique est une société idéale. Et pourtant, les Hébreux se plaignaient à Moïse : « ah, la manne, tous les jours, tous les jours la même manne, c’est vraiment difficile à supporter ». Et puis l’eau, vous savez les démêlés de Moïse et du peuple juif avec l’eau. L’eau était amère, l’eau n’était pas à l’endroit où il fallait. Moïse, n’a-t-il pas été interdit de pénétrer dans la terre sainte, cette terre, non pas la terre promise, mais la terre donnée? « La terre que j’ai donnée à tes patriarches, à tes pères, Abraham, Isaac, et Jacob » (Deutéronome 24 : 3). Donnée, plus la conquête. Voilà une source de violence dont on parlera tout à l’heure. Dans cette société idéale, la violence régnait entre les individus ; il y avait les soucis des couples, les enfants, le fameux enfant rebelle ; à quoi était-il rebelle ? Il était rebelle à l’enseignement de son père. Actualisons un peu la situation à celle d’aujourd’hui. Combien d’enfants mériteraient-ils la peine de mort ? Ils n’obéissaient pas à leur père. Le Talmud a parfaitement bien expliqué que cette peine n’a jamais été appliquée, jamais elle ne le sera, et que la situation mériterait la sanction suprême sauf que jamais un tribunal n’autoriserait un père à mettre à mort son fils, comme d’ailleurs dans le sacrifice d’Isaac (Genèse 12 :18); le sacrifice d’Isaac n’étant jamais perpétré (il y a là un jeu de mots, jusqu’à 100 jeux de mots). C’est le ligotement d’Isaac, Abraham a ligoté son fils, le sacrifice n’a jamais eu lieu, le sacrifice a été ultérieurement, rapidement celui du bélier. Violence des textes, ironie des textes sans aucun doute, on voudrait que le monde fonctionne suivant cette charte de l’humanité que sont les 10 commandements, que sont le Coran et que sont tous les enseignements des Pères de l'Eglise, et tous ceux qui ont pensé avec une sainteté, avec une grandeur que l’essentiel était le rapport de l’homme à l’homme. Dans la tradition juive, le fidèle est dans un triple rapport permanent. Il est dans un rapport avec le Créateur, créature/Créateur, et la première rupture de cette relation est l’idolâtrie et celle-ci est violemment condamnée ; le fidèle est dans un rapport avec autrui et la rupture de ce rapport, c’est le meurtre ; le récit biblique commence dans la première fratrie, par un meurtre, Caïn tue Abel.
Aujourd’hui encore, les plus grands penseurs, le Midrash qui a illustré cette situation dans de nombreuses occurrences, ne savent pas pourquoi ce meurtre : “Caïn s’est levé et a tué Abel alors « qu’ils étaient aux champs » ; on n’en sait pas plus. Quelle était la querelle ? Quel était le différend ? Y avait-il à ce point de gravité, un antagonisme que l’un devait tuer l’autre ? Nous n’en savons rien.
Et enfin, troisième situation de la relation du fidèle, tout au moins dans la tradition juive, c’est sa relation avec lui-même. Et la rupture de cette relation, c’est la perversité, entendez par là la perversité des rapports sexuels, cela traite de la sexualité et particulièrement en arrière-plan le rapport violent, le rapport avec des animaux. Et c’est bien entendu ce rapport qui est traité dans la Thora avec la plus grande sévérité. Manifestation de la violence qui rend possibles toutes ces situations parce qu’elles sont réelles et rend possible la sanction (lesquelles n’ont jamais été perpétrées).
La société biblique est une société humaine. Elle récapitule l’ensemble des valeurs généreuses et l’inverse, humaines et l’inverse, charitables et l’inverse. C’est une société humaine qui a vécu tout au long de son histoire avec un schéma tout à fait particulier. Religion ? Ceux qui disent que le judaïsme n’est pas une religion ont sans aucun doute raison. Et ceux qui disent que le Coran, l’islam n’est pas une religion ont sans aucun doute raison également.
En matière de judaïsme, de quoi s’agit-il ? L’histoire du peuple juif est une histoire nationale ; c’est l’histoire d’une famille, Abraham, Isaac et Jacob. Cette famille descend en Egypte, elle vit l’expérience de l’esclavage, elle devient un peuple, il y a là passage d’une famille à un peuple et enfin le peuple reçoit l’ordre du retour, le retour en Canaan, sur cette terre donnée en la mémoire, comme dit le texte de la Bible, de tes pères Abraham, Isaac et Jacob. Au passage de ce retour dans la terre donnée, un événement majeur, le don de la Thora, la théophanie de Shavouoth où Moïse, pour le peuple juif, pour l’humanité entière, reçoit les 10 commandements. Les 10 commandements, comme l’a si bien dit notre maître ce matin le rabbin Michel Serfaty, se réduira pour l’humanité par les 7 lois noachides. L’essentiel y est. Il y a des obligations auxquelles le juif conscient, qui adhère, qui accepte, ne peut pas se dérober. L’humanité entière n’y est pas astreinte, mais elle n’en est pas moins astreinte à l’observance des valeurs qu’on dirait humanistes ; qui devrait attenter à son père ou à sa mère par exemple ? La France vient de vivre un drame sanitaire, et qu’est-ce que ce drame sanitaire ? C’est un drame humain du non respect des fils à leurs pères. En langage biblique, voilà ce que cela signifie. Cela signifie que les enfants sont partis et que les parents sont restés. Et quand ils sont revenus, les parents n’y étaient plus. La Bible connaît des situations comme celle-ci, même si l’actualité la définit de façon différente. Et cette loi noachide impose une loi morale, un code moral, humaniste, laïque, on pourrait dire avant le terme, sauf que la laïcité est peut-être devenue elle-même, comme dit Pierre Chaunu, la religion la plus intolérante, la religion la plus intégriste de toutes les autres.
Comment conclure un si rapide survol historique, un si rapide survol théologique, un si rapide survol philosophique et sociologique. Comme dans la tradition juive, je conclurai en vous racontant une histoire, peut-être deux. La première histoire se déroule dans le jardin d’Eden. Y a-t-il une situation rêvée meilleure que celle qui règne au jardin d’Eden ? Il y a quand même, observent les rabbins, de drôles de choses qui se passent dans le jardin d’Eden. Cependant, on n’entend pas Adam dire à Eve qu’il l’aime. Mangent-ils, ne mangent-ils pas ? Voilà de beaux arbres. C’est un peu mécanique et réducteur. On voudrait imaginer que dans un jardin aussi beau que les jardins de l’Alhambra ou d’autres jardins sublimes en ce monde que l’homme a construits, on entende autre chose que des problèmes culinaires. Et puis, puisque l’on parle de nourriture, Eve mange la pomme. L’histoire commence de façon dramatique à tous les niveaux. Celui-ci n’apparaît pas à l’instant même, est également un drame. A un moment, Dieu dit à Adam « mais où es-tu ? » Adam se cache, il sait qu’il a transgressé, il sait que sa femme a transgressé, il l’accusera d’ailleurs (Genèse 3 :12), « ce n’est pas moi, c’est la femme ». Ce n’est pas très élégant comme attitude ; c’est vrai, c’est elle historiquement. Pourquoi le serpent a-t-il tenté Eve et pas Adam ? Seul le bon Dieu le sait. Il y a là une relation qui est tout à fait étonnante et Dieu s’adresse à Adam et lui dit « où es-tu ?» Le texte biblique dit « Aiéka ? » « Où es-tu ? » Le simple lecteur dira : « comment Dieu ne savait-il pas qu’Adam était à l’intérieur du jardin d’Eden ? » Alors les rabbins ont dit : « ce n’est pas cela qu’il faut comprendre, il y a sûrement quelque chose d’autre qui se déroule dans cette histoire ». Et effectivement, le commentaire rabbinique est celui-là : Dieu ne dit pas à Adam : « où es-tu ? », il lui dit : « ah, tu as mangé la pomme, tu as maintenant la connaissance du bien et du mal » car l’arbre qui a donné cette pomme qui était interdit à manger, ce n’était pas l’arbre du milieu du jardin d’Eden qui était l’arbre de la vie éternelle, apparemment ni le serpent, ni Eve ne sont concernés, intéressés par l’arbre de la vie éternelle, mais ils sont concernés par l’arbre du bien et du mal. C’est le même arbre. Connaissant le bien, tu connais le mal. Pratiquant le bien, tu risques de pratiquer le mal ». Dieu dit à Adam dans cette même phrase « Aiéka ? », il lui dit « voilà, maintenant tu as mangé la pomme, tu as la connaissance du bien et du mal ». Il faut comprendre non pas « où es-tu ? », ce qu’il savait bien entendu, mais « où en es-tu ? » Et c’est je crois à ce stade-là que nous, nous devons nous poser la question de savoir si cet achèvement de cycle où les religions, les sociétés ont analysé l’extrême violence qu’a été la Shoah. Et parlant ici en milieu protestant, je ne pourrais pas ne pas faire référence encore une fois à la seule attitude humaine collective, je ne parle pas d’attitude individuelle vous le savez, la communauté juive vient de publier « Le livre des Justes » et Klarsfeld rappelait avec justesse que sur les 300 000 Juifs en France existant à l’époque du gouvernement de Vichy, 80 000 avaient péri pendant la période de la Shoah et que heureusement ont été sauvegardés un pourcentage beaucoup plus important que dans d’autres communautés nationales en Europe, en Hollande ou ailleurs grâce justement à l’attitude des Justes et plus généralement de la population française. La population française s’est massivement opposée à des déportations, des arrestations, des séparations de mères et d’enfants, des scènes que les préfets ont rapportées auprès des pouvoirs publics dans des camps de concentration de la région parisienne, à Pithiviers, Beaune-la-Rolande, Drancy mais également dans toute la France. Vous savez qu’il y avait une centaine de camps de regroupement, camps de concentration au sens le plus strict, cela a été un point qui a été très positif pour la communauté juive. Mais la communauté organisée qui a résisté à l’oppression des Juifs a été la communauté protestante et je ne résisterai pas au plaisir de rappeler une fois de plus l’attitude du Chambon-sur-Lignon où des collectivités entières, enfants en particulier, ont été sauvées grâce aux habitants de cette région.
Violence et religion est un sujet qui apparaîtrait à première vue comme un peu désespérant à aborder, tellement les religions ont un lourd passif de violence. Les cavaliers au service de l’islam ont certes transporté l’islam depuis Poitiers jusqu’aux fins fonds de l’Asie ; les moyens de conviction, malgré la parole du Prophète, je crois, de ne pas imposer la religion, de ne pas convertir de force, de ne pas faire violence à ceux qui ne croyaient pas à l’islam, ont été une succession de drames les uns après les autres. Alors faut-il pour autant désespérer ? Mon propos laisserait penser à cela. Quels seraient les éléments positifs à retenir dans ce que je viens de vous dire ? Où y a-t-il, je ne parle pas de telle personne, de telle déclaration, tel moment, telle circonstance, mais globalement, à quoi raccrocher aujourd’hui une argumentation qui permettrait de dire non, associer violence et religion serait véritablement intellectuellement et philosophiquement malhonnête. Je ne crois pas que l’on puisse argumenter de cette façon-ci. Vous l’avez compris, c’est avec le plus grand regret que je le constate. Il n’empêche que le moment actuel est un moment d’une extrême violence, due à certains adeptes de certaines religions, dont l’intégrisme, la lecture intégrale ou pire que cela, la lecture privative imposée aux autres aujourd’hui, et c’est vrai pour le protestantisme, c’est vrai pour le judaïsme, c’est vrai pour l’islam. Qui parle au nom de ces religions-là ? Personne ne parle au nom de l’islam, mais certains dans leur lecture des textes sacrés, imposeront leur compréhension et la phénoménologie de l’histoire aux autres. Et là est la violence. L’absence de liberté de critique, l’absence de liberté de comprendre le texte, de le réinterpréter à la lumière du XXe et du XXIe siècle maintenant et de faire qu’une société à la manière de la société de Dieu, c’est-à-dire de la société des religieux soit une société vivable. Je vous remercie.
I - Le dialogue interreligieux vu par l'islam, le judaïsme et le bouddhisme