Le Dialogue interreligieux
Entre Dialogue et Violence
Actes du colloque organisé par la Fédération protestante de France
le dimanche 14 septembre 2003
I - Le dialogue interreligieux vu par l'islam, le judaïsme et le bouddhisme
La violence et la religion
Intervention de Mme Mehrezia Maiza
Telle qu’elle est posée, la problématique appelle, selon mon avis, deux questions : qu’est-ce que la violence ? Qui en est responsable la religion ou les religieux, les croyants, les fidèles ?
La violence prend plusieurs formes : il y a une violence symbolique (ne pas saluer la personne en face, ne pas la regarder ou la regarder avec mépris, ne pas lui accorder sa place dans la société, nier sa présence, parler à sa place, lui confisquer sa voix, son choix…), toutes ces attitudes sont des formes de violence symbolique. Il y a aussi l’agressivité, la parole blessante, l’insulte qui rabaisse, le surnom qui ridiculise l’autre, qui est la violence « verbalisée » ces deux formes de violences touchent la dignité de l’être humain, puis il y a la violence physique qui porte atteinte à son intégrité physique.
Ces formes diverses de violence surgissent souvent quand on parle de religions, de rapport entre croyants et non croyants, entre majorité et minorité religieuses, de manière différente selon le niveau individuel ou le niveau collectif.
Au niveau individuel : les religions (celles se proclamant du monothéisme abrahamique et celles d’autres traditions : Bouddhisme, Hindouisme, Foi Bahaie, Foi Sikh…) offrent, en principe, des remèdes efficaces contre la violence. Rien que par le fait de rappeler que tous les êtres humains sont de la même origine, elles invitent par aillleurs à la miséricorde, la modestie, la fraternité. Nombreux sont les textes islamiques, tirés du CORAN[1] ou de la SUNNA[2] qui interdisent l’offense, l’insulte, qui incitent à la bonne parole, au respect de l’intégrité morale et physique de l’être humain, qui rappellent que la première qualité du croyant est d’être un vecteur de paix, de sécurité et de fraternité pour son prochain, dont voici deux exemples :
[1] Le livre saint des Musulmans, qui est considéré comme la parole de Dieu révélée à Mohammed par l’Archange Gabriel.
[2] Les paroles, les faits et les gestes du Prophète Mohammed, consignés dans des recueils, considérés comme source de savoir religieux et de loi pour les Musulmans ;
[3] Loqman est un sage dont le Coran nous parle comme exemple de piété et de bonne conduite. Selon les spécialistes des études comparées entre Coran et Bible, Loqman est le personnage nommé Baalam dans la Bible.
Par ailleurs, les éléments composant le culte dans toute religion aident aussi à lutter contre la violence à l’intérieur de soi-même et dans sa relation avec les autres. Si l’on prend l’exemple du rituel du pèlerinage musulman, où des milliers de pèlerins musulmans sont appelés à partager le temps et l’espace de prier, méditer, visiter des lieux saints, manger, se déplacer, acheter, vendre… autant d’activités qui les met les uns au contact des autres, situation susceptible de créer des tensions, des conflits, de la violence. Mais n’oublions pas que l’une des conditions nécessaires pour valider le pèlerinage est l’adoption d’un comportement pacifique envers les hommes, envers la nature et envers les animaux, le pèlerinage offre ainsi aux pèlerins musulmans un stage « de self control » où ils combattent avant tout leur propres penchants égoïstes et violents.
On peut même faire un constat général : les croyants, quelle que soit leur religion, en tant qu’individus, font de leur mieux pour éviter la violence, contenir leur colère, cultiver la bonne parole et le bon geste. Théoriquement, ils acceptent la diversité religieuse et reconnaissent l’altérité et la différence en matière de croyances.
Le prophète de l’islam déclarait maintes fois qu’il était envoyé pour enseigner aux gens comment adorer Dieu et non pour les contraindre à le faire, car le Coran leur rappelle que la diversité des races mais aussi des croyances est une loi voulue par le Créateur donc, on doit la respecter. Cet enseignement est commun à toutes les religions, du moins celles se proclamant de la tradition d’Abraham.
Mais quand les croyants agissent comme un groupe, une communauté, pour appliquer la loi à l’intérieur de la communauté, de gérer la vie sociale, la question du pouvoir… ou quand il s’agit de gérer les relations avec les autres communautés religieuses, la violence dans toutes ses formes est souvent omniprésente, et ce, même si les individus formant ces communautés sont convaincus que leur foi est contre la violence. Pourquoi ? Qui a la bonne version, la bonne lecture de la religion ? A qui la faute si les valeurs religieuses sont détournées et que la religion est instrumentalisée à des fins violentes ? S’agit-il de la religion qui est source de violences ou des croyants qui l’utilisent mal ?
Essayons de répondre à ces questions en prenant l’exemple de l’islam. Y a-t-il un islam tolérant et ouvert et un autre intransigeant et violent ? Regardons cette religion à travers les yeux d’un Américain converti à l’islam en visite au Caire et à la recherche du vrai islam[4]. Ce « touriste religieux » a accompli la prière du vendredi à la mosquée de l’imam Hussain[5], une mosquée populaire située juste en face de Al-Azhar, autre mosquée représentant l’autorité religieuse dans le pays et dans tout le monde musulman sunnite. Ce jour-là, la mosquée de Hussain rassemblait un grand nombre de fidèles, une foule hétéroclite comme d’habitude. Au cours du prêche et de la prière, cette foule donnait l’impression d’être homogène et compacte, image idéale de la « Umma » unifiée. Une fois la prière finie, cette foule commençait à se désagréger petit à petit et les différences entre les individus qui la constituaient devenaient de plus en plus visibles : l’imam qui a fait le sermon a regagné son bureau dans les locaux d’Al-Azhar emmenant avec lui l’image et le discours de l’islam officiel essayant de relier la fidélité aux sources et le respect des valeurs de la vie contemporaine. Les fidèles se dispersèrent : les uns ont pris des livres du Coran et se sont mis à lire silencieusement, d’autres se sont mis à faire des prières surérogatoires, offrant une image de sérénité et de paix ; d’autres ont formé des rangs dans la cour de la mosquée et commencèrent à se balancer en avant et en arrière en répétant les « dikhr », les prières de derviches soufis ; certains autres, hommes et femmes, se dirigèrent vers la tombe (symbolique) du Saint homme pour se lamenter et demander de l’aide, offrant une image de pauvreté et de désespoir. Devant la mosquée des jeunes portant la barbe ont le verbe haut, critiquant le sermon de l’imam, les derviches et la société entière, ils donnent une image plutôt agressive de la religion, inspirant la crainte et puis il y avait tout au long de la rue des librairies spécialisées dans les livres religieux. Le visiteur se sentait ébloui mai aussi inquiet ; une question s’imposait à lui : qui est le représentant du vrai islam ? Qui a la bonne version ? Comment des croyants de la même religion pouvaient lui inspirer en même temps des sentiments aussi contradictoires que la paix, la pitié et la peur ? Il trouva la réponse chez l’un de ses professeurs à l’université du Caire : l’Islam, c’est tout cela à la fois : chacun de nous prend de cette religion selon son besoin, sa personnalité, son éducation, ses intérêts… Certes il ne faut pas confondre les bouts pris par les uns et par les autres et l’ensemble de la religion musulmane. Mais il ne faut pas non plus oublier l’importance de ce que nous portons, de ce que nous ajoutons comme individus à la religion que nous proclamons comme la nôtre. Dans notre manière de témoigner de notre foi nous exprimons aussi nos revendications, nos ambitions, notre peur, notre violence. Tous ces éléments se trouvent amplifiés quand nous agissons comme un groupe et déterminent souvent le degré de violence, de paix, de sérénité, de rigueur, de modération de notre religiosité. Cela se reflète dans la relation avec l’autre, dans la même communauté ou entre communautés différentes. Pour illustrer ses propos le professeur donna l’exemple de deux familles de tradition soufie dans la haute Egypte qui se sont affrontées de manière très violente autour d’une question de partage de pouvoir spirituel entres deux Cheikhs – chacun d’eux se proclamant le vrai successeur du guide fondateur de leur tariqa[6] - alors qu’elles étaient censées donner l’exemple d’une vie spirituelle parfaite aux villageois. Leur désir de pouvoir était plus fort que leurs valeurs religieuses basées sur l’ouverture, la prière et la paix des âmes. Leur affrontement violent a brouillé l’image des soufis dans ce village. Mais peut-on affirmer, en se basant sur cette histoire, que le soufisme appelle à la violence ? Il en est de même pour l’Islam.
[4] Exemple cité par Farid Esac dans « On being Muslim, finding a religious path in a world of today”, Edt. Oneworld, Oxford, page 141,
[5] Mosquée dédiée à la mémoire de Hussain, petit fils du Prophète Mohammed, tué lors d’une bataille qui l’opposa aux autorités musulmanes officielles, dans le cadre d’un conflit politico-religieux entre musulmans concernant la légitimité religieuse et politique des gouvernants.
[6] Confrérie soufie (mystique musulman)
La religion fait vivre les gens mais eux aussi la font vivre : d’où la responsabilité de chacun du message religieux qu’il ou elle délivre. On peut toujours invoquer des textes religieux pour justifier sa violence par exemple, mais il ne faut pas oublier que ces textes sont lus, expliqués et mis en pratique par des hommes : les théologiens, les exégètes, les prédicateurs et les imams et l’intellectuel aussi. Ces religieux servent d’interprètes, de médiateurs et de transmetteurs de messages religieux aux individus et aux groupes. Ce sont eux qui produisent le discours contenu dans les livres (commentaires, exégèses, traités théologiques, livres éducatifs…). Et il suffit de feuilleter certains livres pour voir quelle image on a de l’autre ! Image ? Plutôt « illusion » ou «stéréotype» que nous présentons comme « vérité », qui nous rassure, qui justifie notre peur de l’autre et qui nous pousse parfois à passer de la violence symbolique à la violence effective contre elle ou lui, croyant agir par devoir religieux.
Là on se demande quel rôle le religieux doit jouer ? Le rôle du religieux consiste avant tout à réconforter le groupe, surtout en période de crise ou de conflit, et à assurer sa cohésion ; mais ce rôle ne doit pas le conduire à se taire ou à ne pas dénoncer assez fort la violence des membres de sa communauté, surtout si les victimes appartiennent à une autre religion et surtout pas à la justifier, car là, il trahirait le message essentiel de sa religion.
Un religieux qui dénonce la violence de sa propre communauté risque d’être mal compris ou accusé de porter atteinte à la cohésion de la communauté, mais il faut prendre ce risque pour rester fidèle à l’esprit de la religion, en l’occurrence : l’Islam. Ce que je dis à propos du religieux s’applique aussi à l’intellectuel. Pour illustrer mes propos, je donne deux exemples :
Le premier est un religieux, Farid Esac, théologien Sud-Africain d’origine pakistanaise qui a dénoncé le procès des trois chrétiens (l’enfant Salamat Masih, son père et son oncle) qui auraient insulté le prophète de l’Islam, ce qui provoqua des émeutes contre eux et contre tous les chrétiens vivant dans le village. Farid Esac démontra que cette accusation est plutôt une allégation faite par un gamin gâté (le fils du propriétaire terrien musulman du village) contre Salamat Massih pour se venger de lui car il a gagné une course de pigeons voyageurs qui les a opposés. Pour Esac, le religieux du village est inféodé au père du garçon riche, l’accusateur. Il a failli à sa mission en reprenant cette accusation et en montant les gens contre leurs voisins chrétiens et il a contrevenu à une valeur fondamentale de la religion musulmane, la justice. Il a rappelé à l’occasion que l’un des versets les plus longs du Coran est celui révélé pour innocenter un habitant de Médine de confession juive, qui a été accusé injustement par un musulman du vol d’un bouclier.
Le deuxième exemple est celui d’un intellectuel musulman (très impliqué dans le dialogue interreligieux) Mohamed Talbi, qui exprima sur les pages de l’Intelligent[7] (ancien Jeune Afrique) son indignation face à l’acharnement des religieux « rigoristes » nigérians contre Amina Lawal, cette femme accusée d’avoir eu des rapports sexuels hors mariage. Il marque ainsi son refus de la violence au sein de la société musulmane, même si elle accompagne l’application de la loi. La communauté d’Amina, ou plutôt une partie de cette communauté veut appliquer la loi religieuse sur elle, à savoir la lapidation, de manière abrupte et violente. Talbi dénonça cette attitude « obscurantiste » qui se limite à une lecture « littéraliste » du texte religieux et oublie que la finalité de cette loi est de réaliser le repentir et de faire réaliser les méfaits du péché et non d’envoyer le plus vite possible « les coupables » à la mort. C’est au nom de ce même islam que les juges d’Amina invoquent, que Talbi demande l’annulation de son arrêt de mort. Pour étayer son point de vue il donne l’exemple du Prophète Mohamed qui était enclin à la clémence et au pardon et qui enseignait aux musulmans que l’essentiel c’est la repentance de celui ou celle qui transgresse un interdit religieux. La peine n’est pas une fin en soi.
[7] Voir l’Intelligent , numéro de la première semaine d’octobre 2002
Et pour que la boucle soit bouclée, je reviens au dialogue entre les religions qui peut être une réponse à la violence, qui peut la contrer et même l’éradiquer à condition qu’il soit fait dans cet esprit « dialoguer avec l’autre comme égal, savoir aller au-delà de l’image qu’on a de lui pour l’accepter tel qu’il veut être dans sa foi et non tel qu’on veut qu’il soit, l’écouter, le respecter dans la réciprocité. Cela peut se réaliser si on suit les niveaux de dialogue interreligieux à savoir commencer par un dialogue de base, à la fois interculturel et interreligieux pour mieux faire connaissance, puis passer au dialogue interreligieux proprement dit pour vivre ensemble et œuvrer ensemble sur une base de valeurs humaines communes, et enfin le dialogue théologique pour confronter les notions, les certitudes, faire avancer la réflexion, se rendre compte de la relativité de la vérité, accepter l’autre, et peut-être unifier les valeurs… ce dialogue est difficile, et doit être pratiqué par des personnes ayant l’expérience de la rencontre pour être fructueux et mener au dialogue spirituel : savoir cheminer vers Dieu ensemble mais chacun à sa façon.
C’est notre but dans la Conférence mondiale pour la Paix à travers nos différentes activités et surtout à travers le programme de l’éducation à la paix dont la devise peut être : pour avoir la paix, préparons la paix.
Pour conclure, j’aimerais bien citer Mustafa Ceric (Mufti de la Bosnie Herzégovine et Président International de la Conférence mondiale des Religions pour la Paix) qui est l’un des artisans du processus de réconciliation religieuse dans son pays. Il appelle au pardon et au dialogue avec l’ennemi d’hier pour pouvoir vivre ensemble dans l’avenir. Il veut éradiquer la graine de la violence de sa communauté et des autres communautés pour que la religion ne soit pas le refuge des criminels mais le havre des ceux qui aiment la paix. Je me rappelle surtout sa prière pour les victimes de Srebenica « Nous prions Dieu pour que nos cœurs endeuillés soient encore capables de ressentir de la miséricorde pour ceux qui ont tué nos frères et sœurs, que notre soif pour la justice soit accompagnée par un respect de la vie humaine et pour que les larmes des mères de Srebenica lavent et guérissent les blessures de ce pays, toutes les blessures ».[8]
[8]Prière faite à la fin de sa intervention lors de la rencontre des Musulmans Européens à Graz, Autriche, du 12 au 15 juin 2003.