Le Dialogue interreligieux
Entre Dialogue et Violence 

Actes du colloque organisé par la Fédération protestante de France
le dimanche 14 septembre 2003

Le Dialogue interreligieux 
Intervention de M. le Rabbin Michel Serfaty

Parler de dialogue : c'est penser à des réunions d’hommes de foi en situation de face à face qui évoluent vers une situation de côte à côte. Ensemble, ils sont appelés d'abord à rendre grâce au Saint-Béni Soit-Il de les conduire à une telle situation d'échange et de regard mutuel.

Dialoguer aujourd'hui, pousse les juifs dans une réflexion nouvelle sur ce que représentent les autres religions à côté du judaïsme et de la place de ces religions dans le dessein divin. Le juif porte un regard nouveau sur les autres religions parce qu’il ne s'est à ce jour interrogé sur les autres religions qu'à travers le prisme des lois noachides, notion propre au judaïsme. Aujourd'hui, les religions fonctionnent selon des schémas et des processus nouveaux qui dépassent pour beaucoup d'entre eux le cadre classique des lois noachides.

En tant qu'homme, le juif religieux se voit placé dans un face à face avec autrui différent de lui pour dialoguer avec lui, pas seulement au titre de leur humanité et de leur appartenance à la même espèce, mais aussi parce qu’il est conduit à une décision religieuse qui lui fait accepter de dialoguer avec un représentant d'une autre religion et d'une religion différente du judaïsme.

Le dialogue exige du juif de s'employer à identifier autrui, à découvrir sa culture et sa personne en vue d'une meilleure compréhension du religieux autre que le juif. A travers le travail de la compréhension, il s'attachera à ne jamais oublier ni perdre de vue l'idée fondamentale du respect d'autrui, homme libre, qui a choisi une autre voie pour atteindre le salut. Ce travail est également celui de la reconnaissance de ce que l'autre religieux est dans son être spirituel comme de sa capacité à véhiculer un autre message.

De telles démarches ne sont pas sans conséquences, d'une part sur le juif lui-même, de l'autre sur le religieux autre que le juif. Le dialogue interreligieux semble être lié à une prise de conscience qu'une voie nouvelle s'ouvre et qu’elle impose un effort sur soi, un effort qui doit conduire le juif à l'abandon de toute posture de supériorité ou de toute position de privilégié. Le juif ne peut se prévaloir que de l’antiquité de son lien au Dieu d'Israël, au Dieu des Patriarches, par rapport aux chrétiens et aux musulmans, alors que par rapport aux autres religions, il ne peut se prévaloir d'aucune posture, ou privilège. Il pourra toujours revendiquer son particularisme, mais sans doute sera-t-il conduit à reconnaître aux autres religions leur unicité et leur particularisme.

Dialoguer avec les autres religions n'est pas sans difficultés. Le juif reconnaîtra l'existence de courants de résistance internes au sein de sa communauté. Il a conscience que pour bon nombre de juifs religieux le dialogue peut être vu comme une démarche inutile et sans objet. Cependant, d’autres juifs non moins religieux ayant pris conscience de la nécessité du dialogue considèrent celui-ci comme une démarche naturelle, une démarche qui doit dans un avenir sans doute difficile à déterminer, devenir une démarche spontanée. En attendant, il est inutile de nier les tendances ethnocentristes toujours existantes. On peut nourrir l'ambition de les gommer ou de les mettre de côté, mais sans trop d’illusions. On doit reconnaître en effet qu'au sein de chaque communauté religieuse, et c'est aussi le cas du judaïsme et des juifs, la foi et la vie religieuse sont vécues avec des intensités variables qui exercent des effets sur l'être religieux et sur ses relations avec les autres religions.

Dans la démarche du dialogue interreligieux, le juif distingue son rapport au chrétien de son rapport aux autres religions. L'évolution des relations judéo-chrétiennes depuis les années 50, tant au sein de l'Eglise catholique qu'au sein des Eglises protestantes, a atteint un tel rapprochement que la relation de dépendance des chrétiens à l'égard des juifs n'est plus à démontrer. Certes, l’on admettra dans le sens inverse que le regard des juifs sur les chrétiens est au début d’un processus d'une meilleure appréhension variant d’un continent à l’autre. Au sein de l'Etat d'Israël par exemple, le dialogue interreligieux ne connaît pas le même succès que celui qu'on lui connaît en Occident et aux Etats-Unis. Alors qu'en Israël il est à ses débuts, dans le reste du monde il est devenu une nécessité et il se fonde sur l'idée que Synagogue et Eglise, catholique et protestante, ont besoin mutuellement pour être compris de dire sinon l'identité, au moins la grande parenté de leur message.

Synagogue et Eglise se trouvent sur la même rive. Face au reste de l'humanité, il leur revient en quelque sorte de se présenter ensemble. Synagogue et Eglise sont les dépositaires d'un héritage commun, celui de la littérature biblique, de la Torah, des Prophètes, mais également une large partie de la littérature rabbinique qui en est issue, en particulier celle contemporaine de Jésus. Synagogue et Eglise peuvent aujourd'hui envisager une lecture juive des Evangiles comme étant de la même nappe que la littérature rabbinique contemporaine de Jésus. Textes bibliques confondus, version massorétique ou textes pseudépigraphiques ou néotestamentaires, resteront éternellement autant pour la Synagogue que pour l'Eglise des sources communes de réflexions et des sources communes de prières.

En somme, juifs et chrétiens semblent appelés à vivre une double expérience : celle du Dieu en quête de l'homme, du Dieu qui dit :"Où es-tu " homme ? Ou encore : "Où est ton frère ?" d'une part ; l'expérience de l'homme qui cherche éternellement à lever le mystère divin, parce qu'il ne cessera jamais de poser la question à Dieu : "Quel est ton nom ? ", pour mieux comprendre ou mieux approcher la substance du divin, de l'autre. A ce stade, nous sommes assurément dans une sphère tout à fait spécifique aux relations judéo-chrétiennes.

Le dialogue avec les autres religions est d'une toute autre nature. Peut-il s'inspirer du dialogue judéo-chrétien ? Au plan des relations humaines et pour vivre ensemble, il y a lieu de s'en inspirer et d'en tirer tout ce qui concerne l'établissement de relations humaines fondées sur la justice, la liberté et la paix. Au plan théologique, le dialogue du judaïsme avec les autres religions ne peut être rapproché de celui que le judaïsme entretient avec le christianisme. Vraisemblablement, le judaïsme pourra se rapprocher des autres religions, pour ce qui concerne quelques valeurs morales communes ; quant aux rites, aux pratiques, aux croyances fondés de part et d'autre sur des textes respectifs, ils resteront spécifiques à chacune des religions et seront perçus comme des « objets culturels » intéressant à connaître.

Enfin, le dialogue entre judaïsme et islam. Il est d'une nature également autre que celle qu'entretient le judaïsme avec le christianisme. C'est un dialogue à peine commençant et qui attend d'être construit. Il ne peut l'être en l'absence de volonté commune et réciproque pour le construire. Doit-il lui aussi s'inspirer des relations judéo-chrétiennes ? Il y a lieu de ne pas tomber dans le piège qui consisterait à faire de ces relations un modèle de relations. Entre le judaïsme et l'islam, des valeurs communes, des valeurs morales sans doute, existent mais il reste à définir les espaces sur lesquels juifs et musulmans peuvent s'entendre autant que les sphères sur lesquelles ils se situeront séparément sans obligatoirement se rejoindre. L'étude de leurs théologies respectives doit pouvoir favoriser une meilleure connaissance réciproque en vue d’un respect mutuel, alors que l'étude des pratiques respectives doit pouvoir mettre en valeur l'intérêt présent dans chacune des deux religions comme le sens des commandements, et l’attachement aux pratiques et aux prescriptions religieuses.

Autour de ces grandes lignes on pourra ouvrir le dialogue et échanger entre nous durant cette journée de rencontre.

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I - Le dialogue interreligieux vu par l'islam, le judaïsme et le bouddhisme

II - La violence et la religion