![]() |
Protestants.org Fédération protestante de France |
|---|
Accueil > Dossiers > Les Eglises issues de l'immigration
Nos Églises ont été fortement impliquées dans le mouvement missionnaire pour l’évangélisation des pays du Sud au 19 ème siècle.
Au cours du 20 ème siècle, nous avons œuvré dans le cadre des dialogues œcuméniques pour un rapprochement entre les différentes traditions théologique.
Ces deux défis se rejoignent maintenant dans les relations que nous serons capables d’établir, dans une perspective de koinonia, avec les Églises du Sud qui arrivent chez nous.
Deux données bibliques nous permettront de baliser cette rencontre.
Cette référence est incontournable lorsque nous réfléchissons aux relations entre les traditions religieuses différentes.
Dans le récit de Actes 2, le miracle de l’Esprit fait que chacun entend la parole des apôtres dans sa langue maternelle. Le miracle peut se comprendre du côté de l’émetteur ou du récepteur. Soit les apôtres parlent plusieurs langues à la fois soit chacun entend la parole des apôtres dans sa langue maternelle. Pour une personne, la langue maternelle, c'est celle que parlait sa maman, celle de son intimité. Le vrai miracle de ce jour, c’est que 3.000 personnes se sont converties à partir d’une prédication qui ne faisait que dire que Jésus était le Messie attendu par Israël.
Si on veut que l’évangile parle à l’intimité des personnes et qu’il soit autre chose qu’un vernis de spiritualité, il doit parler à leur langue maternelle. Cette affirmation dit l’importance et la beauté de cette langue, de la culture de chacun : « dans une situation de diaspora, le maintien de l’inculturation acquise outre-mer implique une haute valorisation des cultures du tiers-monde 6.» C’est ainsi que nous comprenons l’émergence de ces Églises qui ne sont pas que des échecs de l’accueil des Églises européennes. Il existe une tradition spirituelle africaine, coréenne, malgache… de même qu’il existe une tradition spirituelle française : réformée, baptiste ou salutiste – surtout ne croyons pas que nos propres Églises ne sont pas aussi ethniques ! Qu’est-ce que la CEEEFE sinon la possibilité offerte à nos compatriotes de vivre leur spiritualité dans leur langue maternelle même à l’étranger ? Cette lecture nous conduit à ne pas considérer les GE2I comme des ghettos ethniques mais comme des nouveaux lieux d’évangélisation qui enrichissent la diversité des langues qui vivent l’évangile dans notre pays.
Lorsqu’un immigrant arrive dans un pays, il apprend la langue qui y est parlée. Au bout d’un moment, il arrive à penser dans la langue du pays, puis à rêver dans cette langue. La langue de la foi est la plus enfouie dans la personne. Dans ses épîtres, à deux reprises, Paul s’émerveille de pouvoir appeler Dieu Abba, ce qui est une expression de cette intimité.
Le message de Pentecôte est que cette diversité de langue ne se vit pas au détriment de la communion. Ce jour-là, l’Église est le rassemblement des hommes et des femmes qui entendent chacun l’évangile dans sa langue maternelle. Nous pouvons étendre cette image à la relation entre les Églises et demander à l’Esprit qu’il nous permette de vivre en communion fraternelle tout en ayant chacun sa langue, spirituelle, théologique, culturelle. Il ne suffit pas de confesser que nous croyons à l’Église universelle, il nous faut encore vivre ce que nous confessons.
Le défi spirituel porté par Paul a été l’ouverture du christianisme au monde grec. Il s’est battu contre une orthodoxie représentée par l’Église de Jérusalem qui souhaitait que tous le chrétiens rentrent dans ses propres cadres, ceux du judaïsme. Il a été inflexible dans sa défense de la liberté de pouvoir vivre la foi chrétienne dans la culture grecque, contre l’Église de Jérusalem. Ce qui fait dire à François Vouga : « Les traits apparemment sectaires que l’on prête à la pensée de Paul… sont exactement le contraire de ce que l’on pense : non pas l’expression d’un intégrisme ou d’une prétention autoritaire à l’exclusivité, mais bien au contraire la défense de la société ouverte constituée par l’Évangile 7. »
Le compromis de la rencontre de Jérusalem nous invite à percevoir la diversité comme une richesse. Dans l’épître aux Galates, Paul termine le compte-rendu de cette rencontre ainsi : « Lorsqu’ils reconnurent la grâce qui m’avait été accordée, Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main droite à Barnabas et à moi, en signe de communion : ainsi nous irions, nous vers les païens, et eux vers les circoncis ; nous devions seulement nous souvenir des pauvres, ce que je me suis empressé de faire 8. » En nous souvenant que la différence entre les Églises de Paul et celle de Jérusalem était radicale, probablement plus forte que la différence entre les dénominations protestantes de nos jours, nous trouvons dans ces versets un modèle de diversité dans lequel chacun bénit l’autre sur son chemin tout en faisant ensemble ce qu’ils peuvent : s’occuper des pauvres.
Cette analogie nous déplace car, si, dans nos théologies respectives, nous aimons nous considérer comme les enfants spirituels de Paul, dans notre relation avec les GE2I il faut voir que nous occupons plutôt la place de l’Église de Jérusalem ! Ce déplacement nous conduit à voir les GE2I comme une richesse qu’il nous appartient d’accueillir.
Pour poursuivre l’analogie, les Églises grecques sont initialement issues de l’évangélisation partie de Jérusalem, et quelques décennies plus tard ce sont elles qui viendront en aide à Jérusalem avec la collecte organisée par Paul. Comment pouvons-nous actualiser la supplique de Paul dans l’épître aux Romains lorsqu’il demande aux chrétiens de Rome de prier avec lui pour que l’offrande qu’il apporte à Jérusalem soit bien accueillie 9 ?
Après l’œcuménisme avec les autres dénominations chrétiennes (catholique et orthodoxes) et l’œcuménisme intra-protestant, l’émergence des GE2I nous conduit à considérer un nouvel œcuménisme, interculturel. Dans ces relations, les identités théologiques et culturelles se croisent, ce qui fait, par exemple, qu’un réformé parisien pourra se sentir plus proche d’un presbytérien camerounais que d’un pentecôtiste alsacien. Comme toute rencontre, le dialogue est source d’enrichissements mais aussi de difficultés de communication et d’incompréhensions. Les oppositions se focalisent autour de la question de la mission et du témoignage.
Un pasteur africain juge les Églises françaises : « Voici qu’un ultra-laïcisme contemporain proclame l’interdit sur l’évangélisation. Dans cette logique, le protestantisme n’assure plus qu’une présence socio-politique au monde. Celle-ci fausse alors les ressorts mêmes de sa propre croissance. Sa croissance, il ne la doit qu’à des mouvements de type Gitans et Africains. Face à une telle dérive ultra-laïciste, on trouve ces Églises chrétiennes d’expression africaine pour annoncer la parole de Dieu dans le métro, dans les rues à toute personne indifféremment, sans considération de race 10. » De nombreux africains relisent la situation de nos pays à travers la vision des ossements d’Ézéchiel : « La puissance du Seigneur me saisit ; son Esprit m’emmena et me déposa dans une large vallée dont le sol était couvert d’ossements. Le Seigneur me fit circuler tout autour d’eux, dans cette vallée : ils étaient très nombreux et complètement desséchés 11. » Des étrangers vivants en Europe trouvent une ressemblance frappante entre la vision du prophète et l’état du christianisme dans notre pays. Ils considèrent que l’Europe occidentale a été transformé en désert spirituel par le processus de sécularisation et qu’elle est devenue une vallée remplie d’ossements desséchés, privés de chair et d’esprit. Dans certaines Églises, cette image a été transformée en programme missionnaire sous le nom de « La vision de la vallée ». Le zèle évangélisateur des africains les a conduits à créer des associations au nom évocateur comme GATE aux Pays-Bas (acronyme de : the Gospel from Africa To Europe) ou DAWN en Belgique (Discipling A Whole Nation). Ces sigles sont des métaphores qui expriment une ambition missionnaire. Cela étant, nous pouvons relever que si ces Églises arrivent à toucher les populations immigrées, elles ont plus de difficultés dans leur ambition évangélisatrice vis-à-vis des "gaulois". Ce qui montre que la différence culturelle joue dans les deux sens.
Les chrétiens de ces Églises ont un arrière-fond culturel qui n’accorde pas la même valeur aux lumières. Ce qui fait que les européens les regardent parfois avec un brin de condescendance. Comme le fait remarquer Sjaak van’t Kruis : « En général, nous utilisons des mots comme encore dans leur cas : "Les peuples du Sud croient encore au miracle", "Ils ne mettent pas encore en question l’existence de Dieu". Nous avons trop tendance à voir le monde entier à partir de notre perspective postmoderne sans jamais la questionner 12. »
Dans leur pratique, les Églises occidentales conçoivent la mission comme le fait de poser des signes de paix, de justice et de droiture : la mission est le travail qui vise à pacifier – dans le sens du shalom biblique – et humaniser le monde. Dans cette perspective, la mission ne s’adresse pas qu’aux personnes mais aussi aux institutions et aux gouvernements. L’Évangile comme message de salut est visualisé par l’engagement des Églises dans les programmes de développement. Les théologiens du Sud dénoncent cette conception qui a tendance à réduire la foi chrétienne à une idéologie du développement et à relire leur compréhension du Royaume de Dieu à partir du paradigme des lumières. Cette approche finit par paralyser la mission dans sa vocation première qui est la communication de l’Évangile comme une bonne nouvelle pour les personnes.
Carmine Bianchi écrit que cette différence peut se relire à partir d’un changement de fondement anthropologique. Depuis les lumières, le sujet se définit à partir de sa raison. Le cogito cartésien qui a fondé notre rapport au monde est aujourd'hui contesté par la pensée post-moderne qui poserait plutôt la maxime : « j’expérimente donc je suis » laquelle est plus en consonance avec la pratique des GE2I 13. Même si nous pouvons contester ce nouveau fondement – et il est possible de le faire théologiquement – nous ne pouvons ignorer sa réalité pour un nombre de plus en plus important de contemporains.
Face à cette réalité, soit nous nous enfermons dans la théologie exclusive de notre langue maternelle soit nous nous situons dans une perspective inclusive. Pour ce faire, Carmine Bianchi nous invite à revisiter les métaphores que nous utilisons pour évoquer l’Église. Plutôt que l’image du corps du Christ, nous pouvons, suite aux théologies féministes, découvrir la fécondité de l’image de l’Église comme hospitalité. L’évangile de Luc est structuré autour de huit conversations à table. Sur ces huit repas, quatre sont centrés autour du Royaume de Dieu et de son inclusivité : le Seigneur de ce Royaume est celui qui à sa table, en particulier les derniers arrivés, les marginaux, les étrangers.
Si nous reprenons cette image à notre compte, elle nous invite à déposer nos certitudes théologiques afin d’exercer notre hospitalité pour ce qui advient à notre temps, à nos Églises, à notre protestantisme.
Cette métaphore nous semble particulièrement riche si nous nous souvenons de l’ambivalence du mot hôte en français qui désigne à la fois celui qui reçoit et celui qui est accueilli. Cette ambivalence est pleine de sens car elle induit que l’accueillant et l’accueilli sont le revers et l’avers d’une réalité unique qui est celle de la rencontre. Comme dans tout partage, les rôles pouvant s’inverser plusieurs fois.
6 Marc Splindler, « L’implantation d’Églises d’outre-mer en Europe », Chrétiens d’outre-mer en Europe, op. cit., p.23
7 François VOUGA, « La société ouverte et ses ennemis : Saint Paul, fondateur de l’universalisme pluraliste », La tentation de l’extrême droite, Lyon, Réveil publications, 2000, p.38.
8 Ga 2.9-10.
9 Rm 15.30-32.
10 Dominique Kounkou, « Les Églises chrétiennes d’expression africaine en France », Chrétiens d’outre-mer en Europe, op. cit., p.224. Dans le même registre, Daniel Calero Davyt donne l’exemple des Églises suédoises lorsque leur pays a accueilli dans les années 70 50.000 réfugiés sud-américains fuyant les dictatures du Chili, d’Argentine et d’Uruguay. Les Églises protestantes ont fait un travail diaconal remarquable sans jamais inviter les réfugiés à rejoindre leur vie paroissiale (cf. « The spanish ministry of the Church of Sweden », Document du colloque "Unis dans la diversité", 2004, p.80).
11 Ez 37.1-3.
12 Rapport de groupe « mission, evangelisation, testimony, individual conversion, presence in society, new ways of being church », Document du colloque "Unis dans la diversité", 2004, p.50.
13 Carmine Bianchi, « A God who welcomes strangers and crosses frontiers », », Document du colloque "Unis dans la diversité", 2004, p.24.