Développement durable et devenir de l'homme : un enjeu pour la paix
Colloque, Centre de Recherche sur la Paix
Institut Catholique de Paris
10 décembre 2003

Les enjeux économiques et éthiques
   Du développement durable

Interventions de
Jean Arnold de Clermont

 

 

Qu'est-ce que peut dire le théologien, c'est-à-dire toute personne qui cherche à interpréter la Parole de Dieu pour aujourd'hui, après un exposé aussi complet sur le paysage et le contexte historique et conceptuel du développement durable? Il est tenté par le silence, aveu de son incompétence; pourquoi faudrait-il que la théologie ait quelque chose à dire sur tout, et dans des domaines qui relèvent de la gestion de notre bien commun, donc, a priori, plus du politique que du spirituel. Mais comme il ne sait pas se taire, il risque de se précipiter vers des concepts généraux, l'amour, la paix, la justice, la création …
C'est d'ailleurs ce que je fais en tout premier lieu, parce que nous sommes sollicités de mettre en relation le développement durable, le devenir de l'homme et la paix.

Or pour la Bible, si la paix signifie comme en français, l'absence de guerre ou la bonne entente entre les gens et les nations, si elle est le plus souvent garantie par une alliance, le mot 'shalom' offre une gamme de sens beaucoup plus large, qui évoque l'intégrité, la plénitude, le caractère complet ou intact de quelque chose; il représente ainsi le bonheur, la prospérité, la santé, la sécurité, tout ce qui va bien. "Si Dieu est avec moi et me garde sur la route où je vais, s'il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, et si je reviens sain et sauf chez mon père, alors le Seigneur sera mon Dieu." C'est ici la prière de Jacob à Beth-El. Et la formule qui la conclut: "revenir sain et sauf" signifie littéralement "revenir en paix".
Le pain, le vêtement, la sécurité …. C'est à dire la paix.
(Je lis dans un document de la Fédération protestante de France sur le développement durable:" L'émergence du concept de développement durable tente cette synthèse harmonieuse entre l'économique, le social, le culturel et l'environnemental, dans une perspective de solidarité planétaire et intergénérationnelle". Si ce n'est pas la paix, celle qu'esquissait la prière de Jacob, cela lui ressemble étrangement.)

La paix représente, aussi, le bien ultime, l'objet même de l'espérance du peuple et le cœur de la prédication prophétique. Elle est associée au roi idéal… Aussi le Nouveau testament en reprendra le concept en affirmant qu'elle est réalisée par Jésus Christ pour les siens.

C'est donc autour de ces quelques notions sur la paix "biblique" que je m'avance à commenter le thème de notre rencontre: "développement durable et devenir de l'homme, enjeu pour la paix" en essayant, cette fois-ci, c'est promis, je n'y succomberai plus, de ne pas me laisser tenter par des concepts trop généraux.

Je voudrais insister particulièrement sur ce que la Bible nous dit lorsqu'elle parle de la paix comme une étroite relation à Dieu. En effet de quel homme s'agit-il à chaque fois qu'il est question de paix? D'un homme livré à lui-même, fabricateur et inventeur d'outils, producteur et consommateurs de biens matériels, dominateur sur la création…? Tel est bien l'homme, mais ce n'est pas de cet homme que parle la Bible dès qu'elle évoque la paix. Elle parle d'un homme qui se situe dans une alliance avec Dieu, d'un homme qui est son lieutenant, usufruitier des biens qui lui ont été confiés, et qui trouve "hors de lui" la paix. Il en sait l'origine en un Dieu créateur et rédempteur (connu comme créateur parce que révélé comme rédempteur !).
C'est par conséquent d'un homme fragile qu'il est ici question non d'un dominateur. Il se sait limité par ce Dieu qu'il reconnaît au-dessus de lui, initiateur de l'alliance. Il est responsable devant lui.

C'est dire que si l'homme méprise ou ignore cette dimension proprement spirituelle, qui est de n'être pas son propre maître mais de trouver hors de lui ses références , il œuvre à son propre anéantissement. Comme l'écrit Jean Paul Gabus: "La question posée à juste titre par les écologistes 'qu'en est-il de la survie de notre espèce et de manière plus globale de notre planète' peut-elle vraiment trouver sa solution, tant que cet homme moderne refusera de prêter attention à la Parole de son créateur, qui à chaque génération retentit avec la même urgence:

"Regarde…. J'ai mis devant toi la vie et la mort ; la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie afin que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur, ton Dieu, en l'écoutant et en t'attachant à lui : c'est lui qui est ta vie, la longueur de tes jours, pour que tu habites sur la terre que le Seigneur a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob."(Deut, 30, 16-20)*

J'aimerais, enfin, ouvrir une deuxième ligne de réflexion. La relation à Dieu que je viens de rappeler comme fondement d'une attitude responsable, ouvre à la relation aux autres. La verticalité de l'alliance de Dieu avec l'homme, ouvre cet homme à l'horizontalité de l'alliance avec ses égaux devant Dieu ( cf. Genèse 1-2, qui fondent tout autant la solidarité que l'altérité humaine) . Je parle là d'un regard très concret qui m'est donné par ma foi sur l'humanité (et ce que j'expérimente dans la foi ne concerne pas les seuls porteurs de cette foi, mais l'humanité telle que le rédempteur me donne de la regarder !) . Quand je me suis trouvé uni par la prière, et l'écoute de la parole, côte à côte avec des Centrafricains ou des Congolais, j'ai appris qu'ils étaient avec moi, cogérants, co-usufruitiers, co-lieutenants, co-responsables, de la création. Là encore, il ne s'agit pas d'une vision humaniste et généreuse, mais d'une relation de solidarité ouverte par notre commune appartenance à un peuple que Dieu s'est donné comme vis-à-vis et objet de son amour.

Je reviens à mon point de départ. Le théologien a-t-il quoique ce soit de particulier à dire sur le développement durable et le devenir de l'homme? Ce n'est pas sous l'angle scientifique qu'il peut apporter quelque chose, même s'iln'a aucune méfiance à l'égard de la science. Ce n'est pas sous l'angle moral: de quelle sagesse particulière serait-il porteur, même s'il ne récuse pas la morale et les principes de droit? Il me semble que ce ne peut-être que sous l'angle de la vision que la Parole de Dieu lui donne sur lui-même et sur l'humanité. Dans un double mouvement d'alliance ; l'alliance que Dieu établit avec la création et qu'il scelle en Jésus Christ - ainsi l'humanité a une fin dans la réconciliation avec Dieu et avec elle-même - et l'alliance des êtres humains entre eux, établit comme frères et sœurs en humanité co-responsables de la création qu'Il leur a confiée.
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[1] Jean Paul Gabus, "L'amour fou de Dieu pour sa création", Les Bergers et les Mages, 1991