Développement durable et devenir de l'homme : un enjeu pour la paix
Colloque, Centre de Recherche sur la Paix
Institut Catholique de Paris
10 décembre 2003

Les enjeux économiques et éthiques
   Du développement durable

Interventions de
Jacques Varet (*)

 

I. Dans les débats qui ont précédé la table ronde :
 

1) Concernant la mondialisation, il faut souligner l'importance qu'a pris l'exploitation des matières premières minérales, notamment des ressources énergétiques fossiles, dans le développement accéléré de nos sociétés au cours des dernières décennies. C'est un enjeu considérable pour le développement durable sous plusieurs angles :

- d'une part, le développement même de notre société dite moderne a reposé sur la combustion, par une ou deux générations, de ressources accumulées dans la planète terre au cours de plusieurs centaines de millions d'années ; l'exemple même de la " non durabilité " ;
- d'autre part, de " développement " ne concerne qu'une fraction des hommes de la planète, ceux qui ont su s'approprier, par la technologie, la science, le droit ou la guerre, l'usage de ces ressources ; un exemple frappant d'inéquité ;
- enfin, les impacts environnementaux de ces choix commencent à être reconnus, grâce aux travaux scientifiques placés sous les instances des Nations Unies (le GIEC) ; tous reconnaissent la réalité du réchauffement de l'atmosphère dû à l'augmentation des gaz à effet de serre résultant de la combustion des ressources fossiles.

Ainsi, alors que la science donne maintenant à l'homme une vision claire de la répartition des ressources de la planète, en même temps qu'il peut en apprécier la finitude, elle lui permet de mesurer l'impact environnemental de leur consommation. Si le scientifique peut alerter, c'est au politique de prendre des décisions. Or elles sont si lourdes, les changements induits sont si importants, que seule une démarche étique - notamment fondée sur l'approche spirituelle de l' " usufruitier " citée par J.Ph.Barde - peut amener à choisi la route du développement durable (au lieu d'en parler sans le faire).

2) Concernant la mise en œuvre des politiques de développement durable, il faut souligner la nécessité de se doter des institutions nécessaires au niveau multilatéral. Outre les niveaux d'action individuels, des collectivités locales (avec notamment les " Agenda 21 "), des entreprises, des états ou de régions comme l'Europe, le caractère global de nombreux problèmes nous y contraint. Qu'il s'agisse du commerce, du travail, des ressource minérales et énergétiques, dont on connaît la répartition très inégale des gisements et des utilisations dans le monde, ou des impacts environnementaux de la production et des usages, il est nécessaire de se doter d'instances de régulation efficaces. C'est à dire ayant un impact sur l'ensemble des décisions, y compris celles concernant le commerce international. C'est une responsabilité pour laquelle les chrétiens, qui croient à l'unicité de Dieu et à l'universalité de l'Eglise, doivent travailler conjointement.

3) Sur le sujet de l'eau (accès à tous, prix, gratuité). Il faut que le prix de l'eau soit tel que le consommateur soit à même d'en reconnaître la valeur. Le prix de l'eau distribuée doit non seulement prendre en compte les coûts de purification de l'eau distribuée et celui de l'épuration des eaux usées, mais aussi le coût de maintenance de la qualité de la ressource. En effet il est essentiel que l'eau de source, celle des fontaines, cette eau gratuite là reste d'une qualité telle qu'elle puisse rester potable. Or nous n'en prenons pas le chemin ; partout, et notamment en France, la qualité de l'eau de surface, et même de l'eau souterraine continue à se dégrader, en particulier à cause des pollutions diffuses. Un développement durable suppose que des mesures adéquates soient prises pour que non seulement la qualité de l'eau naturelle ne se dégrade pas, mais encore pour reconquérir sa qualité lorsqu'elle est dégradée. " Et si le sel perd sa saveur ? " nous questionne Jésus, mais que deviendrions nous si l'eau perdait son sens biblique de pureté ?

4) Sur la question de la perception de notre société occidentale par d'autres, notamment le monde musulman, il faut souligner la confusion existant entre le système économique dominant et le monde judéo-chrétien. Pour un musulman qui vit dans un pays qui ne fait aucune distinction entre pouvoir politique et pouvoir religieux (c'est le cas de la plupart des pays musulmans), il est impossible de dissocier le système économique et politique occidental et ses traits choquants (la domination de l'argent, le culte de la richesse, du plus fort, la publicité…), du monde judéo-chrétien avec lequel il se superpose. De ce point de vue, les chrétiens (comme les juifs) ont une responsabilité essentielle parce que leur protestation est tragiquement muette.

II. Participation à la table ronde finale : selon trois axes, basés sur trois catégories d'expériences personnelles.

1) Nécessité de disposer de données fiables sur l'état de l'environnement, une dimension qui n'est pas "internalisée" par l'approche économique classique, ni les outils statistiques dont elle dispose. Pour ce faire, il faut se doter de systèmes d'observations, de mesures, et d'informations sur les milieux naturels et les pollutions qui soient fiables et accessibles au public. Ces nouveaux " services publics " doivent être placés sous la responsabilité d'organismes scientifiques dotés des moyens nécessaires. Il faut en effet connaître, comprendre, prévoir, se représenter le monde réel et partager la connaissance.
Par exemple, le brgm s'est réorienté ces dernières années vers l'appui scientifique aux politiques publiques de développement durable. Une brochure " pour une terre durable " décrit pour tous les publics les fondements de cette démarche (voir le site http://www.brgm.fr/).
De même, un espace remarquable comme le Parc des Cévennes (le seul parc national habité de France) cherche à constituer un exemple d'espace d'expérimentation réel du développement durable (voir le site http://www.bsi.fr/pnc/).
L'IFEN était un établissement public indépendant chargé de la production de l'information sur l'état de l'environnement en France sur le modèle de l'Agence Européenne de l'Environnement, qui est indépendante de la Commission. Cela m'amène à regretter, en tant que "père fondateur" de l'IFEN, que le gouvernement ait pris la décision de supprimer cet établissement public pour en faire un service administratif rattaché directement à la ministre... On perdra ainsi cette notion d'indépendance du "pouvoir régalien" (relative certes, mais qui était quand même "garantie" par un conseil d'administration, un conseil scientifique et un comité des usagers). Et on s'éloignera un peu plus des concepts de " bonne gouvernance " qui devraient caractériser la mise en œuvre du développement durable.

2) Souligner l'importance du rôles des associations (intervenant après Christian Garnier, vice-président de France Nature Environnement, la tâche est plus facile !). Elles fournissent, avec les scientifiques, des données complémentaires et exercent une fonction sociale irremplaçable, à coté des administrations, des entreprises et des politiques. En effet elles jouent un rôle de veille et d'alerte. En s'inscrivant dans plusieurs champs (de l'environnement, de l'action sociale, de l'aide au développement) elles constituent des réseaux extrêmement complémentaire.
Par exemple, l'association 4D fait depuis 10 ans un travail de mobilisation et de formation sur la mise en œuvre du développement durable. (voir le site http://www.association4D.org/). Elle a exercé un rôle passionnant de coordination des diverses associations françaises participant au sommet de Johannesburg (Collectif Jo'burg). A ce titre, et de manière complémentaire des établissements publics scientifiques, les collectifs inter-associatifs contribuent à un travail de "veille étique", d'autant qu'il existe des réseaux européens et nord-sud qui commencent à constituer un "maillage" prometteur...
De manière plus courante, elle organise des débats et assiste les collectivités dans la mise réalisation des Agendas 21 locaux. L'intérêt de ce travail est qu'il a un impact sur le processus social.
En effet le développement durable n'est pas un concept figé, ni même l'application d'une recette. C'est la mise en œuvre d'un processus de changement social, environnemental, économique et culturel.

- 3) Enfin, il faut parler aussi, puisque nous sommes ici du rôle des associations d'un autre type : les Eglises(et plus généralement les associations cultuelles). Ainsi, la Fédération Protestante de France (que représentait ce matin J.A. de Clermont, mais il n'en a pas parlé en limitant son propos à une approche strictement théologique) a mis en place un groupe de travail " Environnement et Développement Durable " dans le cadre de sa commission " Eglise et Société ". La FPF a ainsi produit un document, diffusé sur son site (http://www.protestants.org/), dans le but d'approfondir le sujet et de générer des contributions des communautés... On pourrait ainsi espérer contribuer à structurer ainsi une dimension nouvelle de la "veille étique", notamment si nous parvenons à coupler ce travail de réseau avec celui qui se développe déjà au niveau européen dans le cadre de la KEK, ou au niveau du Conseil Oecuménique des Eglises.
De ce point de vue, les français ne sont pas très en avance sur leur voisins scandinaves, suisses ou allemands... On a eu de bons penseur précurseurs (Jacques Ellul, Théodore Monod...), mais on a été moins forts pour l'organisation collective !
Outre le dossier FPF, il faut mentionner le travail mené par les réseaux d'églises protestantes en Europe d'une part (ECEN), canadiennes et américaines d'autre part (sur le Climat, face à Bush !), en tentant d'esquisser ce que pourrait être la contribution spécifique au "maillage étique" des réseaux d'églises, notamment pour apporter et faire partager des fondements spirituels d'attitudes responsables (individuelles et collectives).

En conclusion, il faut souligner la complémentarité de ces réseaux. On doit toujours souligner le caractère fructueux du dialogue entre approches et sensibilités différentes. En se référant notamment à John Cobb (les théologien américain contemporain du " process "), nous devons souligner notre responsabilité dans la dénonciation d'un modèle occidental dominé exclusivement par l'argent comme seule référence, alors que le reste du monde (notamment musulman) le perçoit comme une expression du christianisme... Si nous ne savons pas dénoncer avec force cette confusion, nous resterons la cible d'autres Djiadh ! L'importance du dialogue inter-religieux est essentielle de ce point de vue. Dans la mesure où il n'a pas été encore commencé, il ne peut être que fructueux !
Il ne s'agit pas seulement de l'application du principe de précaution (une "veille éthique" pour notre propre protection, pourtant indispensable et chère à Corine Lepage ! ) mais de travailler concrètement à l'élaboration collective de modèles et de processus alternatifs.
Pour conclure, si la veille est nécessaire, elle ne suffit pas. Elle doit alimenter l'analyse et l'action.


* Directeur de la prospective au BRGM, président du conseil scientifique du parc national des Cévennes, vice président de l'association 4D (Dossiers et Débats pour le Développement Durable), membre de la commission "Eglise et Société" de la Fédération Protestante de France, et à ce titre chargé du groupe de travail "environnement et développement durable " de la FPF; fondateur de l'IFEN en 1991.