Fédération protestante de France
Commission Eglise et Société

Annexe 3
L'Europe et les relations Nord-Sud

 

Dès l'origine, la Communauté Economique Européenne a inscrit au nombre de ses priorités une politique ambitieuse d'aide au développement. De la signature du Traité de Rome en 1957 à la conclusion des Accords de Lomé en 1975, elle a fait œuvre de pionnier en établissant avec un grand nombre de pays du Sud un modèle de partenariat dont les principes de base échappaient au cadre classique des politiques d'aide alors mises en œuvre dans les rapports Nord-Sud. A chacun des renouvellements de ces accords d'association, elle s'est attachée à en élargir et à en préciser les objectifs, à en améliorer les mécanismes et à en accroître les moyens, afin de mieux appréhender les réalités du sous-développement et de tenter de leur apporter la meilleure réponse possible.

Dirigée en priorité vers les pays du Sud qui entretenaient de longue date des relations privilégiées avec les Etats membres de la Communauté, cette politique d'aide est cependant venue buter sur les effets de la mondialisation des rapports économiques. Sans doute celle-ci n'a-t-elle pas entraîné pour les pays en développement des conséquences à tout coup négatives, le développement des infrastructures de transport et de communication ayant parfois aidé à la mise en place des réseaux de solidarité et créé les conditions d'un commerce plus équitable. Mais on sait bien que dans le même temps, la mondialisation a contribué à élargir le fossé entre les riches et les pauvres et à décourager les tentatives de politiques nationales de développement, freinant du même coup les efforts de démocratisation amorcés dans certains pays du Sud.

L'Union Européenne a eu sa part dans cette évolution, qui a contribué à réduire la portée des efforts qu'elle déploie par ailleurs pour aider les mêmes pays du Sud à survivre. Au moment où l'Union se prépare à accueillir des pays d'Europe centrale et orientale qui connaissent eux aussi d'importants retards de développement, elle doit être attentive à ne pas se laisser détourner du devoir d'assistance que lui impose sa condition de deuxième puissance économique mondiale.

Dans ce contexte, la Fédération Protestante de France, dans le droit fil des positions défendues au plan mondial par le Conseil Œcuménique des Eglises, et en Europe par la Conférence des Eglises Européennes, attend de l'Union qu'elle fasse de la lutte contre l'extrême pauvreté dans le monde l'un des axes majeurs de sa politique d'aide au développement.

L'établissement d'un ordre économique mondial juste et durable ne passe certainement pas par la généralisation du modèle de consommation des pays industrialisés, ni par la priorité donnée aux seules politiques de croissance, ni par la multiplication des accords régionaux de libre-échange.

Sans doute l'Europe doit-elle poursuivre à l'égard des pays du Sud une politique généreuse d'aide financière et d'annulation de la dette. Mais il ne servirait à rien de majorer cette aide si l'Union poursuivait par ailleurs une politique économique et commerciale particulièrement préjudiciable aux intérêts des pays en développement. Il y a entre autres une incohérence grave à se faire auprès de ces pays l'apôtre d'un développement durable comportant notamment des mesures de protection sociales et environnementales, et à fermer dans le même temps son marché aux produits de ces pays. C'est, on le sait, l'une des conséquences dommageables de la politique agricole commune dans son état actuel, politique qu'il importe de réformer à bref délai pour mettre en accord le discours généreux de l'Union avec la réalité des échanges Nord-Sud.

L'Union Européenne ne peut pas davantage négliger son dialogue politique avec les pays en développement, mettant l'accent sur la nécessité de progresser dans la voie de la démocratie et de la défense des droits de l'homme, des libertés publiques et de l'Etat de droit, quand bien même reconnaitrait-elle que cette évolution ne peut qu'accompagner les progrès du développement économique et social d'un pays.

De même l'Union doit-elle sans cesse rappeler qu'il n'est pas de développement durable sans préservation de la paix, les pays industrialisés ayant le devoir de prêter chaque fois que possible leur concours au maintien ou à l'établissement de relations pacifiques entre pays du Sud, et plus encore de s'abstenir de toute livraison d'armes susceptibles de servir à d'autres fins que de défense du territoire national ou de rétablissement de la paix sous mandat international.

L'Europe doit enfin s'attacher à favoriser la participation de la société civile à la gestion de l'aide, en créant notamment les conditions qui permettront aux O.N.G. locales, ainsi qu'aux églises, qui accomplissent souvent dans les pays du Sud une utile tâche de médiation, d'exercer pleinement leurs responsabilités. L'éthique y trouvera certainement plus facilement son compte qu'à travers une gestion strictement gouvernementale de l'aide attribuée.

L'Union qui, quelle que soit sa puissance économique et commerciale, n'a aucune prétention à l'hégémonie, se fera l'avocat des pays du Sud dans toutes les instances internationales qui consacrent tout ou partie de leurs débats au développement durable. Dans la grande confrontation entre Nord et Sud, ainsi qu'entre pays du Sud, qui naît de ces débats, l'Europe est seule, au nom des valeurs qu'elle défend autant que de ses intérêts bien compris, à pouvoir s'engager dans un travail de médiation qui ne se satisfasse pas des déclarations creuses auxquelles conduisent généralement ces débats. Il y a là pour l'Union Européenne, qui dès l'origine a fondé la communauté de ses membres sur les valeurs de paix et de solidarité, un grand enjeu pour le 21ème siècle.