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1965 ou la préhistoire des ministères féminins

Propos recueillis par Danielle Morel-Vergniol * pour le Journal Ensemble de l’Eglise réformée de France , région Sud-Ouest, Novembre 2002

Paulette Stiegelmann a fait partie des premières femmes consacrées au ministère pastoral après la décision synodale de l’Église réformée de France en 1966. Pourtant son ministère avait commencé bien avant cette date et, avec d’autres, elle a travaillé pour y arriver.

1966, même pour les plus jeunes, c’était “hier”… voici quelques réflexions livrées par Paulette sur cette période historique.

- Que faisiez-vous ensemble, c’est-à-dire entre femmes désirant être reconnues comme pasteurs, dans la période préliminaire à 1965 ?
Nous avons eu des rencontres entre Françaises et Suissesses, des réunions d’“assistantes de paroisses”, titre que nous avions toutes à l’époque, même si nous assumions toutes les responsabilités pastorales.
- En poste, étiez-vous seule ?
Après mes études de théologie, on m’a proposé un poste à Oléron parce qu’il fallait un pasteur pour les estivants. Le Conseil régional m’a seulement demandé de choisir le pasteur que je voulais comme répondant. Avec obligation que ce soit ce pasteur qui préside, chaque année, l’assemblée générale. Après deux ans de travail, j’ai constaté que je faisais tout, que j’avais une fonction tout à fait pastorale et que j’aimerais bien que mon ministère soit reconnu par l’Église.
- Est-ce que le titre d'assistante de paroisse vous convenait ?
Avec les paroissiens, il n’y avait pas de problèmes, mais je tenais à ce qu’il y ait une reconnaissance officielle par mon Église. J’en avais besoin pour moi-même, pour savoir personnellement où j’en étais. Mais je pensais aussi aux autres femmes qui se trouveraient dans la même situation. Encore que lors des rencontres d’assistantes de paroisse, il y en avait un certain nombre qui étaient satisfaites de leur sort même si elles devaient se contenter d’être secrétaire de paroisse. À l’époque, cela représentait une trentaine de personnes.
- Qui étaient les autres femmes ? Quelle était leur formation ?
En fait nous n’avions pas toutes fait les mêmes études. Quand j’ai demandé à faire de la théologie, on m’a signifié que je pouvais, soit faire les “ministères féminins” à Genève, soit suivre quelques cours pour devenir assistante. On pouvait aller à Montpellier pour que toutes les femmes soient au même endroit. On ne pouvait pas aller à Paris où il y a bien eu cependant quelques femmes mais sans projet ministériel. Pour avoir un ministère il fallait choisir Genève ou Montpellier. À Genève, cela durait deux ans.
À Montpellier le cursus était normal sauf qu’on nous répétait que nous ne pourrions pas devenir pasteurs. Il y avait des consignes assez cocasses, notamment lors des exercices concernant les actes pastoraux. En cas de mariage par exemple, on n’avait pas le droit de revêtir la robe pastorale. Mais on pouvait concevoir la cérémonie.
- Qui étaient vos vis-à-vis ?
Le pasteur Babut, qui était président de la Commission Des Ministères à l’époque, venait nous rencontrer, tout malheureux de devoir nous dire qu’il ne pourrait pas nous donner un autre poste que celui d’assistante de paroisse ou de missionnaire. Il le regrettait, mais c’était comme ça (années 1953-54).
- Malgré tous ces obstacles, le fait qu’elles ne pourraient pas exercer, il y a quand même toujours eu des candidates en théologie ?
Oui, mais il y avait aussi dans nos rencontres des femmes plus âgées qui avaient été formées aux ministères féminins chez les diaconesses. Une des sœurs avait espéré créer une formation au ministère féminin à côté du noviciat de la communauté. Ça n’a duré que quelques années. Les femmes étaient plutôt formées sur le tas, puis réquisitionnées.
- Au cours de ces réunions, comment s’est fait le passage de la réflexion entre le fait que des femmes étaient étudiantes en théologie et le fait que l’Église prenne en main les débats qui ont mené à l’acceptation de la consécration pour les femmes ?
Il y a eu une insistance flagrante de la part de Tania Metzel et de moi-même. On ne se connaissait pas à l’époque, on ne s’était jamais écrit, jamais parlé mais, sans le savoir, l’une et l’autre nous avons bombardé de lettres les autorités concernées pour expliquer que nous exercions un ministère pastoral, que nous étions heureuses de l’exercer et qu’il manquait juste que notre ministère soit reconnu. Toutes les premières réponses étaient négatives. Je me rappelle ce président de région, très intéressé par le travail des femmes, très proche de nous, comprenant que nous étions dans le vrai mais qui m’a dit un jour : ne vous faites pas d’illusions, il est impossible que vous deveniez pasteur. Ensuite, c’est le pasteur Babut qui est venu me voir à Oléron et qui m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas trop en demander… tout en reconnaissant que nous exercions un vrai ministère pastoral…
- Quand les choses ont-elles commencé à changer ?
Un jour, il m’a annoncé une bonne nouvelle : une commission était créée pour étudier la question ! Là, on a commencé à avoir quelqu’espoir… mais il n’y avait aucune femme dans la commission. Chaque trimestre, un théologien était invité. Enfin on m’a demandé de venir dans le groupe et ça a été affreux ! On disait que ça ferait reculer l’Église, que la femme était trop fragile pour exercer un ministère, bref beaucoup de réactions assez pénibles à entendre. Enfin il y a eu les synodes régionaux, puis le national en 1965 mais, à cause d’un défaut juridique la décision a été reportée en 1966.
Le doyen Cadier m’a dit : “Je pars à ce synode mal à l’aise à cause de vous parce que j’ai toujours voté contre l’accession des femmes au pastorat, mais comme vous êtes mon amie, je vais être obligé de voter oui !”. On l’a vraiment chahuté à cause de son vote “parce que j’en connais quelques-unes…”
- Comment la décision synodale d'admettre les femmes au ministère pastoral a-t-elle été reçue ?
Certains n’ont pas du tout accepté la décision synodale. Dans la région de Nice où j’étais, des pasteurs ont cessé de me saluer après la décision ! C’était très pénible. J’ai compris alors que les laïcs étaient prêts à accepter mais pas les pasteurs de notre génération, ni d’ailleurs les plus jeunes… mais c’était surtout ceux de notre génération qui étaient contre. On ne peut pas savoir qui des pasteurs ou des laïcs a voté pour ou contre.
- À cause de la concurrence directe ?
Peut-être à cause de l’idée que les femmes pouvaient faire des visites, du secrétariat, de l’école biblique, mais pas le reste. En fait les problèmes des premières femmes médecins ou avocates étaient semblables. Mais l’Église réformée est un microcosme par rapport à la société.
- Y a-t-il des arguments qui t’ont ébranlée ?
Non, mais qui m’ont peinée. Certains voulaient poser beaucoup de conditions, le célibat par exemple. Pour moi, j’avais décidé de ne pas me marier, mais c’était personnel, il ne fallait pas en faire une règle. Malgré la décision, restait l’idée qu’il ne fallait pas qu’une femme soit seule dans un poste pour qu’il y ait complémentarité. Or pour moi, ça s’est très mal passé et je n’ai pas été seule dans ce cas. Plusieurs se sont trouvées dans des situations difficiles parce qu’elles avaient exercé un ministère pastoral seules auparavant, et elles avaient l’impression d’un retour en arrière à cause de pasteurs qui ne comprenaient pas bien la situation.
- C'était vraiment aussi dur de se faire accepter ?
Pour ma part, j’étais à Nice, avec trois autres pasteurs dont un ne comprenait pas mais acceptait, et deux qui me voyaient comme leur domestique. Durant quatre ans de ministère je n’ai célébré aucun mariage, je ne faisais que les enterrements et on ne me confiait pas tous les catéchumènes. Trois ans sur quatre, je n’ai pas célébré la sainte Cène… il fallait essuyer les plâtres ! Pendant des années, même après ma consécration qui est intervenue très vite après la décision synodale, j’ai préféré me taire par prudence dans les synodes, pour passer inaperçue.
- Et après la consécration, comment avez-vous vécu les choses, d’autres femmes ont été consacrées, il y a eu davantage d’étudiantes, vous avez continué à vous rencontrer entre femmes ?
Un couple nous a beaucoup aidées, André et Francine Dumas : ils avaient organisé à Taizé une rencontre de femmes travaillant dans l’Église, deux par catégorie, deux assistantes de paroisse, deux femmes de pasteur, deux travaillant au diaconat, deux militantes jeunes femmes… pour discuter de la consécration. Cela nous a beaucoup aidées de voir ce couple s’intéresser à cette question, la considérer comme une étape importante pour la vie de l’Église. On a senti que quelqu’un prenait les choses au sérieux.
- Les années 1960, c'est aussi les débuts de l'œcuménisme avec les catholiques. Est-ce que votre situation y a joué un rôle ?
Si on a “servi” à quelqu’un, c’est bien aux catholiques. Je n’ai jamais reçu autant de lettres de catholiques qu’à cette période de ma consécration, même de religieuses catholiques. On m’écrivait, “comment avez-vous fait ?” Une religieuse est venue me voir, j’ai été reçue par les Carmélites de San Remo où une novice m’a dit : “Je viens de Toulon, je suis heureuse de vous rencontrer. J’ai souvent prié pour des vocations féminines dans l’Église et je suis exaucée chez les protestants”, c’était touchant.

 

* Ne pas reproduire sans autorisation et mention du nom de l’auteur.