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Livret à destination des églises chrétiennes
en vue du Temps liturgique pour la création
(1er septembre - 4 octobre)

REFLEXION THEOLOGIQUE

 

LA PLACE ET LE ROLE DE L'ETRE HUMAIN DANS LA CREATION

Réflexions bibliques et théologiques
à partir de la Genèse

 

        On sait qu’il existe deux récits de création au début de la Genèse : celui qui est organisé en sept jours, et que les spécialistes nomment « sacerdotal » (Genèse 1, 1 – 2, 4a) ; celui de Genèse 2, 4b-25, que les mêmes spécialistes nomment « yahviste ». Les chapitres 3 et suivants, qui rapportent la désobéissance d’Adam et Eve et ses conséquences sont aussi à prendre en compte car ils précisent la portée de ce qui précède. Sans nous attacher à la lettre de ces récits, nous en dégagerons la portée théologique pour le sujet qui nous intéresse : la signification de la création et la place de l’homme dans celle-ci, le projet de vie qu’on y découvre.

        Selon Genèse 1, Dieu créa par sa parole, et, pour les premiers éléments, il le fit en ordonnant une séparation : lumière séparée des ténèbres, eaux inférieures séparées des eaux supérieures. En d’autres termes, le créé est bien une création, c’est-à-dire qu’elle n’est pas Dieu, ni même divine d’une manière ou d’une autre. Les astres eux-mêmes, que l’on prenait jadis pour des être vivants, et qui, de ce fait, étaient divinisés et adorés, font partie des réalités créées et se voient attribuer des fonctions, celles d’illuminer et de présider au jour et à la nuit. Le créé n’entretient donc pas de lien ontologique avec Dieu, dont il n’est ni une émanation ni un dérivé. Le fait que les choses se font par la parole et sur ordre donné implique une distance entre le créateur et le créé. Et le récit ne saurait justifier une dérive qui consisterait à s’engager dans une quelconque adoration ou même une vénération de ladite création. Si le chrétien a Dieu pour Père, il n’a pas la terre pour Mère. Et c’est à bon droit que la tradition chrétienne tient le monde pour profane. J’ajouterai que seul Dieu est créateur et que la fonction de l’homme lui-même n’est pas définie en ces termes.
        L’acte de création par la parole distingue et sépare, avons-nous dit. Il est une sorte de mise en ordre. Il sépare ce qui, confondu, serait dangereux : la lumière et les ténèbres ; les eaux du haut des eaux du bas : quand elles se confondent, elles produisent le déluge. Cet acte s’oppose au chaos. Bien que ces mots ne figurent pas, on peut dire qu’il s’agit de transformer le chaos en cosmos, d’introduire l’harmonie et la paix.

        La réalité nous montre pourtant que, sur ce point, la création n’est pas parfaite, puisqu’il existe une tendance des éléments à retourner au chaos, toujours menaçant ; et cela, non pas toujours à cause de l’activité humaine, mais bien en fonction de règles propres. Il y a là, il faut en convenir, une grande interrogation au plan théologique, liée au problème du mal.
        Si les êtres humains sont associés à la gérance de cette création, leur objectif, objectif premier peut-être, est de poursuivre la lutte contre le chaos, en d’autres termes d’améliorer cette création dans ce qu’elle a d’imparfait. En tout cas, il n’est pas de le provoquer …

        Chaque élément, ceux qui ont été séparés comme ceux qui ont été introduits (plantes, luminaires, animaux), a sa nature, son rôle et sa valeur propres. Sa valeur propre : Dieu proclame bonne chaque étape de la création (ce qui est différent de parfait). En d’autres termes, chaque élément a une valeur, en tant qu’il a été créé par Dieu ; et non pas en tant qu’il peut être utile à l’homme, comme on l’a souvent pensé, et comme il semble qu’on le pense souvent encore aujourd’hui.

        Si l’être humain est le sommet de la création, comme tout le montre dans ce récit – nous y reviendrons – il n’en est pas moins une partie : lui aussi est créé. En Genèse 1, 29-30, il se nourrit des produits de la terre, comme les animaux. Et si l’on se tourne vers le second récit, on voit qu’il est « terrien », tiré par Dieu de la terre, d’où son nom : Adam. L’être humain appartient au monde créé, il est, lui aussi, une créature, en solidarité avec le reste de la création. Cette idée de solidarité me paraît très importante, et il me semble que ce statut de créature solidaire devrait nous rappeler certaines limites ; celles, du moins, que nous impose cette solidarité. C’est un certain anthropocentrisme qui est mis ici en cause.

        L’être humain est le sommet de la création ; cela se voit dans la fin du premier récit. Il est créé le dernier, au sixième jour, après les autres, et il est dit de lui des choses qui ne le sont pas des autres être vivants : il n’est pas créé sur ordre de Dieu, mais à l’issue d’une délibération de celui-ci avec lui-même ; il est créé à l’image de Dieu ; on précise qu’il est créé mâle et femelle ; et il reçoit explicitement pour mission de remplir la terre et de la dominer.

        La notion d’image de Dieu a été comprise de nombreuses façons, mais les spécialistes de l’Ancien Testament ont montré que, dans ce contexte, il s’agissait d’une fonction de représentation. La vocation de l’homme est de peupler et de dominer la terre ; elle est de représenter Dieu sur la terre et d’exercer l’autorité en son nom.

        Ce n’est pas autre chose qui est montré dans le second récit, celui qui débute en Genèse 2, 4. Tout, au début, concerne la relation entre l’être humain et la création. Avant que l’homme ne fût créé, la terre, nous dit-on, était inculte « car il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol ». C’est alors que Dieu fit l’homme, à partir de la terre, et le plaça dans le jardin d’Eden « pour cultiver le sol et le garder ». C’est tout de suite après qu’il lui dit de manger de tous les arbres, à l’exception de celui de la connaissance du bien et du mal, une figure symbolique qui signifie la connaissance de toutes choses. Lorsqu’il en aura mangé, au chapitre 3, une rupture de communion s’établira entre Dieu et l’être humain, qui se traduira par l’instauration de difficultés relationnelles entre les humains eux-mêmes, allant jusqu’au meurtre, celui d’Abel par Caïn. Il s’agit d’ailleurs d’un passage difficile à comprendre - pourquoi Dieu agrée-t-il l’offrande d’Abel et pas celle de Caïn ? - mais qui montre comment le sentiment d’injustice engendre la violence. La rupture se traduira aussi par un rapport devenu problématique entre ls humains et le sol, « maudit » à cause d’Adam : « C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol, car c’est de lui que tu as été pris. » Le travail est devenu pénible.

        Dans l’esprit du texte, il y a un lien entre trois perturbations de relations : avec Dieu, avec le monde créé, entre les être humains. Ce qui atteste que l’on ne peut séparer spritualité, rapport à l’environnement et relations sociales. Le processus concilaire œcuménique « Justice, paix, sauvegarde de la création » (JPSC) a eu raison dans son intuition de lier justice, paix et préservation de l’environnement.
       
        Selon la vocation qui lui a été adressée, l’homme est donc limité par Dieu qui se trouve au-dessus de lui. Cela explique la portée du verbe « dominer », souvent compris de manière problématique à cause de la brutalité possible qu’il implique, car cela bride les aspirations humaines à la toute-puissance, une certaine forme de démesure qui intervient lorsqu’il ne se connaît pas de limite, mais se prend lui-même pour la référence ultime. C’est ce que l’on nomme en théologie le péché, un mot qui n’apparaît certes pas dans le texte, mais une notion qui est en réalité centrale pour notre sujet. Car le péché, c’est la rupture de la juste relation à Dieu ; c’est l’homme qui se divinise, qui se fait dieu à la place de Dieu. Et le récit biblique présente la relation difficile des hommes entre eux, de même qu’avec le sol, comme une conséquence de ce péché.

        Si, dans la foi, l’homme se perçoit comme limité par Dieu, il se reconnaît également comme responsable ; et cela en deux sens.
        Devant Dieu lui-même, tout d’abord. L’homme exerce une incontestable autorité, qui lui a été remise, et qui est symbolisée par le fait que Dieu lui amène les animaux afin qu’il les nomme. Celui qui donne le nom exerce en effet une autorité sur celui qu’il nomme. Mais cette autorité n’est pas absolue, car l’homme est comme appelé à rendre compte de la manière dont il l’exerce. Il ne devrait donc se comporter ni comme un propriétaire ni, encore moins, comme un tyran. La création n’étant pas un bien propre, il ne peut en abuser. Et des individus ou des groupes sociaux ne sauraient s’en approprier les biens au détriment des autres, ce qui est l’injustice, et fut déjà mis en évidence, au quatrième siècle, par un auteur comme Ambroise de Milan.         On a proposé de dire que l’homme devait se comporter comme un gérant, une expression assurément adéquate : l’homme est un gérant de la création devant Dieu. Certes cette formule n’est qu’une métaphore, car il ne s’agit pas de rendre des comptes concrets, mais bien plutôt d’une attitude spirituelle. Une attitude faite de sens du relatif et de la responsabilité, et même, disons-le, de sens du service. Car le Christ, image de Dieu et Seigneur, s’est aussi présenté comme un serviteur.

Ce qui nous amène au second sens dans lequel l’homme exerce sa responsabilité. Il concerne la création, non pas seulement l’humanité, mais bien l’ensemble de la création, dans sa globalité, tant dans son présent que dans son futur.

Cette vision théologique de la juste place de l’être humain dans la création n’est nullement incompatible avec la recherche scientifique et ses applications techniques, avec ce que l’on peut appeler le progrès, pour autant que celui-ci ne devienne pas une sorte d’idole dont on ne ferait pas la critique. C’est en accord avec sa vocation divine que l’être humain use de la création et qu’il y applique les ressources de l’intelligence qui lui a été donnée. La difficulté, c’est que plus il progresse dans la connaisance, plus il est tenté de progresser aussi dans la croyance en sa toute-puissance. Encore que les impasses auxquelles il est parvenu l’aient conduit, par la raison, à se mettre en cause sur ce point. Cela dit, l’activité humaines et la science sont bonnes en principe, même si elles se révèlent ambiguës dans leur mise en œuvre ; et elles aideront à dépasser les difficultés auxquelles je viens de faire allusion. Une science bien orientée et qui ne serait pas, elle aussi, une idole placée au-dessus de tout.

Cela ne se fera pas sans des changements de comportement, en particulier dans les styles de vie, comme l’a rappelé l’assemblée œcuménique de Bâle à laquelle j’ai fait allusion, mais aussi celle qui l’a suivie en 1997 à Graz, en Autriche. C’est ce que recommande encore la Charte œcuménique européenne adoptée le 22 avril 2001 à Strasbourg. C’est là que la notion théologique et spirituelle de conversion prend tout son sens.

        Au terme de ces réflexions, on peut conclure que c’est une forme de spiritualité qui nous est proposée, une spiritualité qui procède de la foi en Dieu. Pratiquement, trois couples de principes théologiques et éthiques se dégagent, qui déterminent la place de l’être humain dans la création : distinction et solidarité, limitation et responsabilité, autorité et service. Ces couples de principes peuvent sous-tendre une réflexion et un engagement en faveur de la paix, de la justice et d’une gérance avisée de l’environnement, dans un partenariat avec nos frères en humanité.

 

Jean-Marc Prieur,
Professeur à faculté de Théologie Protestante de Strasbourg