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Livret à destination des églises chrétiennes |
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UNE ETHIQUE DE LA SOLIDARITE
L’infini de l’éthique vient du fait que nous ne pouvons fixer à notre convenance des points d’arrêt à nos liens, à nos liaisons avec les autres formes de vie, pour peu que nous commencions à y réfléchir. Non seulement il y a extension à l’infini des êtres concernés, mais extension des tâches. C’est comme une pierre qui, détachée de la montagne, roule sans s’arrêter jusqu’au fond de la vallée.
Il faut du temps jusqu’à ce qu’un homme reconnaisse l’infinité du domaine de l’éthique. Car il se meut d’abord dans le monde clos de sa tribu et sa pensée est elle-même close ; il ne reconnaît comme des semblables que ses congénères. Quant à tous les autres êtres vivants, qu’ils soient de l’espèce humaine ou qu’ils appartiennent à d’autres règnes, il s’imagine spontanément qu’il a le droit de leur causer des dommages ou même de les exterminer, selon ses avantages ou son bon plaisir.
Il croit donc à l’origine qu’il pourra en rester là et qu’il n’a un devoir de solidarité que vis-à-vis de ses compatriotes en quelque sorte. Mais une évolution se fera, son sens éthique et ses conceptions vont s’ouvrir, il devra reconnaître que les différences qu’il observe entre des individus ne sont que relatives et qu’elles ne l’autorisent pas à exclure les uns ou les autres du genre humain ni, par là-même, du champ de l’action morale. Ainsi l’idée d’humanité émerge dans sa conscience et lui impose une série d’égards et d’obligations.
Mais ce n’est pas encore là qu’il fera halte. Il sera conduit à se demander si la frontière qu’il a tracée entre les humains et les autres créatures signifie qu’il n’a aucun lien de solidarité envers celles-ci ou si, au contraire, il doit la transgresser pour les secourir au besoin et favoriser leurs conditions d’existence.
Les hommes, on le constate bien sur soi-même, hésitent à franchir ce dernier pas. Ils sont bien enclins en des circonstances données à soulager les peines de telle ou telle créature, parce qu’elle leur est proche, qu’ils la trouvent utile, bénéfique ou sympathique. Mais ils ne voudront pas comprendre leur comportement comme l’expression d’un devoir moral, ils y voient seulement une libre et occasionnelle manifestation de leur bon cœur. Avec obstination on s’accroche à ce dogme : l’éthique ne s’applique qu’au champ des relations humaines. Et ceci alors même que dans ses propres conduites on ne s’en tient pas là et que l’on commence à découvrir au-delà de l’idée d’humanité l’idée plus vaste de notre solidarité avec tous les vivants, de même que derrière les collines piémontaises l’on découvre le massif de la haute montagne.
Pourquoi restons-nous néanmoins attachés à une position anthropocentrique, devenue objectivement et rationnellement indéfendable ? Parce que reconnaître notre appartenance à l’ensemble du monde vivant et donc notre devoir, notre responsabilité envers lui, c’est se jeter dans l’infini, c’est entrer dans une éthique sans rivages, qui échappe à notre besoin de maîtrise et de mesures.
Albert Schweitzer
(Die Weltanschauung der Ehrfurcht vor dem Leben
C.H. Beck, Munich ;
traduction inédite Jean-Paul Sorg)