« TOI PAUVRE INSENSÉ »
Prédication sur Luc 12, 13-21 de Martin Luther King à l'Eglise baptiste de Mont Pisgah, Chicago, le 27 août 1967 *
In : Bulletin du Centre protestant d’Etudes, sept. 1988
Traduction de Janine Philibert
A mon ami le Dr Wells, aux responsables et aux membres de l'Eglise baptiste missionnaire du Mont Pisgah, mes frères et sœurs chrétiens. Croyez bien que j'aurais besoin de tout ce qu'il me reste à vivre pour me rendre digne de la belle, de la chaleureuse introduction que vient de faire cette aimable personne, membre de votre communauté. Ces paroles, je les reçois avec humilité ; elles renouvellent mon courage et redoublent l'énergie dont j'ai besoin dans le combat pour la liberté et la dignité humaine. Je suis profondément reconnaissant envers votre pasteur qui m'a invité parmi vous, comme je lui suis reconnaissant de m'avoir soutenu dans mes modestes efforts. Vous savez, j'ai appris depuis longtemps qu'on ne peut s'en sortir seul dans ce monde. On a besoin d'amis, on a besoin de quelqu'un sur qui s'appuyer, de quelqu'un qui vous console aux heures les plus sombres. Et ma gratitude va à tous les amis de Chicago, et aux nombreux ministres de l'Evangile qui m'ont apporté cette sorte d'appui et d'encouragement.
Vous le savez aussi, nous sommes engagés dans un combat difficile. Il y a 104 ans, Abraham Lincoln signait la Proclamation d'Emancipation qui affranchissait les Noirs des liens de l'esclavage physique 1. 104 ans ! Et les Noirs ne sont toujours pas libres ! 104 ans ! Et nous avons encore des Etats, comme le Mississippi et l'Alabama, où on lynche, où l'on assassine des Noirs à volonté. 104 ans! Et nous constatons, tragiquement, que l'immense majorité des Noirs de notre pays sont en train de périr sur un îlot solitaire de pauvreté au milieu du vaste océan de la prospérité matérielle. 104 ans! Et 50 % des familles noires de notre pays connaissent encore des conditions de logement bien au-dessous de la normale, le plus souvent dans des appartements au sol nu où ils cohabitent avec rats et cafards. 104 ans! Et alors même que nous vivons dans une nation fondée sur le principe que tous les êtres humains ont été créés égaux, certains en sont encore à discuter pour savoir si la couleur de la peau d'un homme détermine son être et sa personne.
1 La fameuse Déclaration d'Emancipation date de 1863. King y a fait souvent allusion, d'un point de vue rhétorique aussi ; cf. le discours «Je fais un rêve» (I have a dream) de Washington en août 1963, in: «Je fais un rêve». Textes choisis, Paris, Centurion, 1987, p. 52-53 (anglais: p. 58), dont j'ai rendu compte dans le Bulletin du CPE, 39, No. 8 déc. 1987. p. 17-24, «Lectures au présent. »
Eh bien, cela nous montre que nous avons encore un long, très long chemin à parcourir. Et je vais encore avoir besoin de vos prières et de votre soutien. Parce que la période devant laquelle nous nous trouvons maintenant est plus difficile encore que celles que nous avons vécues dans le passé. Mais ce matin je ne suis pas venu à Pisgah pour y faire un discours sur les Droits civiques. J'en fais très souvent ; je fais d'innombrables discours sur les Droits civiques. Mais avant de devenir leader des Droits civiques, j'étais prédicateur de l'Evangile. C'était ma première vocation et cela reste mon engagement fondamental. Vous savez, tout ce que je fais dans le domaine des Droits civiques, je le considère en réalité comme faisant partie de mon ministère. Je n'ai pas d'autre ambition dans la vie que d'exercer aussi bien que possible le ministère chrétien. Je n'ai pas l'intention de briguer la moindre responsabilité politique. Tout ce que j'ai l'intention de faire, c'est de rester prédicateur. Et ce que je fais avec beaucoup d'autres dans ce combat provient de ma conviction qu'un prédicateur doit avoir le souci de l'être humain tout entier. Pas seulement de son âme, mais de son corps. C'est très bien de parler du ciel. Mais il faut parler de la terre. C'est très bien de parler des longues robes blanches que nous revêtirons là-haut, mais je veux avoir de quoi m'habiller et me chausser dés ici-bas. C'est très bien de parler du pays où coule le lait et le miel, au ciel, mais ici-bas je veux avoir à manger. C'est même très bien de parler de la nouvelle Jérusalem, mais il va falloir un de ces jours nous mettre à parler de la nouvelle Chicago, de la nouvelle Atlanta, de la nouvelle New-York, de la nouvelle Amérique. Toute religion qui proclame son souci des âmes, mais ne se soucie pas des taudis qui dégradent les âmes, des conditions économiques qui les paralysent et des autorités locales qui peuvent les perdre, est une religion stérile et morte, une religion bonne à rien 2 qui a besoin de sang neuf.
2 « is a dry dead do nothing religion».
Je viens donc à vous ce matin pour parler de quelques-uns des grands moments de la pensée de l'Ecriture en général et du Nouveau Testament en particulier. Et voici le sujet de ma prédiction : un jour, jésus traita un homme d'insensé. Pourquoi ? Pourquoi jésus a-t-il appelé un homme insensé ? Souvenons-nous ensemble d'un petit récit dramatique tiré de l'Evangile selon saint Luc, récit très significatif par ses implications, et dont la conclusion est riche de sens 3. C'est l'histoire d'un homme que, d'après l'échelle habituelle des valeurs, on peut considérer comme ayant réussi. Et pourtant Jésus le traite d'insensé. Si vous lisez cette parabole, vous découvrirez que le personnage central du drame est un homme riche, très riche, dont la ferme a produit d'énormes récoltes. En fait, dit notre récit, ces récoltes étaient même si abondantes que l'homme ne savait plus qu'en faire. Il se dit alors qu'il ne lui restait qu'une solution : construire de nouveaux greniers plus grands pour y conserver toutes ses récoltes. Puis, en y repensant, il se dit: « Je vais faire encore autre chose, une fois ces nouveaux greniers construits, j'y entreposerai tous mes biens, toutes mes récoltes, et je dirai à mon âme: mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années. Prends du bon temps, mange, dors et réjouis-toi. » Ce frère pensait que c'était là le but de la vie. Or, la parabole ne s'arrête pas sur la résolution prise par cet homme, mais sur la parole que Dieu lui dit : « Insensé ! Non pas l'année prochaine, non pas la semaine prochaine, non pas demain mais cette nuit-même ton âme te sera redemandée. » Et alors, ayant atteint la prospérité, le summum de la prospérité, l'homme mourut.
3 Luc 12, 13-21.
Réfléchissons à cette parabole. Pensons à cet homme. S'il vivait à Chicago aujourd'hui, on le considérerait comme un caïd. Il aurait un immense prestige social et une énorme influence. On le traiterait avec respect, parce que possesseur de quelque chose qu'on appelle l'argent. Et c'est cet homme-là qu'un paysan galiléen a eu l'audace d'appeler insensé ! Mais, attention ! Jésus n'a pas traité cet homme d'insensé parce qu'il aurait fait rentrer malhonnêtement tout cet argent. Rien dans la parabole n'indique que l'homme était malhonnête et qu'il aurait abusivement gagné cet argent en exploitant autrui. Il semble, en fait, que c'était un gros travailleur, débrouillard, économe, et doté d'un minimum d'humanité, apparemment. Ce n'est donc pas parce qu'il aurait gagné de l'argent par des moyens malhonnêtes que Jésus le traite d'insensé. Ni parce qu'il était riche. D'ailleurs, jésus n'a jamais prononcé de condamnation universelle contre toutes les richesses. Un jour, il est vrai, un jeune notable riche vint lui poser des questions sur la vie éternelle, et jésus lui a dit de vendre tout 4. Mais c'était alors un traitement chirurgical individuel que Jésus prescrivait dans ce cas précis : il n'avait pas fait de diagnostic universel. Vous savez que Jésus a raconté aussi une autre parabole, celle d'un homme très riche appelé Nevés 5, qui finit par aller en enfer. Cependant rien non plus dans cette parabole n'indique que Nevés était allé en enfer parce qu'il était riche. En fait, quand il arriva en enfer, il eut une conversation avec un homme qui se trouvait au ciel. A l'autre bout de cette ligne téléphonique à longue distance entre l'enfer et le ciel, se trouvait Abraham. ... côté ciel. Eh bien, relisez l'Ancien Testament : Abraham était un homme très, très riche ! Il ne s'agit donc pas là d'un millionnaire en enfer parlant à un pauvre dans les cieux, mais d'un petit millionnaire en enfer s'adressant à un multimillionnaire au ciel. Jésus n'a donc pas traité cet homme d'insensé à cause de son argent. Essayons donc ensemble de déchiffrer la vraie raison pour laquelle Jésus a traité cet homme de fou.
4 Luc 18, 18-27 et parallèles.
5 Luc 16, 19-31, la parabole du riche et de Lazare. « Il y avait un homme riche » ( v. 19). Note de la TOB: «Quelques témoins anciens lui donnent un nom : Nevès».
S'il le traite de fou, c'est tout d'abord parce qu'il a séparé les moyens par lesquels il vit des fins pour lesquelles il vit. Vous savez que chacun d'entre nous vit dans deux sphères : la sphère du privé, la sphère intérieure, et la sphère publique, extérieure. La sphère intérieure, c'est le domaine des fins spirituelles qui s'expriment dans l'art, la littérature, la religion, la morale. L'extérieure, c'est l'ensemble des moyens, des outils qui nous permettent de vivre : la maison que nous habitons, l'auto que nous conduisons, les vêtements que nous portons, l'argent que nous accumulons ; bref, toutes les choses matérielles qui sont nécessaires à notre existence. Mais le problème, c'est que nous devons toujours faire la distinction entre les deux domaines. Eh bien, l'homme de la parabole est insensé parce qu'il n'a pas fait cette distinction. Il a fait de sa voiture quelque chose de plus important que Dieu. Il n'est pas fou d'avoir acheté une Cadillac, il est fou parce qu'il adore cette Cadillac. L'autre jour à Atlanta, une femme a eu un accident d'auto ; lorsque son mari a reçu le coup de téléphone lui annonçant l'accident, la première question qu'il a posée a été de savoir quels dégâts avait subi sa Cadillac ! Aucune question sur l'état de sa femme ! Cet homme-là est un fou. Parce qu'il a laissé sa voiture devenir plus importante qu'une personne. Dans la vie, nous devons savoir que nous avons d'abord à chercher le Royaume de Dieu. Alors tout le reste, vêtements, maisons, autos, nous seront donnés par surcroît. Mais le problème, c'est que beaucoup de gens ne parviennent pas à donner la priorité aux choses les plus importantes. Ils n’établissent pas la moindre ligne de démarcation entre les objets de la vie et les finalités de la vie. L'homme de la parabole était fou d'avoir laissé les moyens nécessaires à son existence prendre le pas sur les finalités même de sa vie ; fou d'avoir donné la place maximale au minimum, et minimale au maximum ; fou d'avoir laissé sa technologie distancer sa théologie ; fou d'avoir fait passer ses désirs, sa mentalité, avant sa moralité. Prisonnier de son attachement à ses moyens d'existence, il était devenu incapable de trouver le chemin des vraies valeurs. Il ne faisait aucun don aux Droits civiques ; il regardait l'humanité souffrante en spectateur sans se sentir concerné; sa bibliothèque contenait peut-être des livres passionnants, mais il ne les lisait jamais. Il avait peut-être de beaux disques de musique ancienne, qu'il n'écoutait jamais. Et peut-être offrait-il à sa femme des manteaux de vison et des voitures décapotables, mais il ne lui donnait pas ce dont elle avait le plus besoin, de l'amour et de l'affection. Il donnait probablement de quoi manger à ses enfants, mais il ne s'en occupait pas. Il ne les aimait pas vraiment. Il regardait sûrement la beauté des étoiles, mais cela ne le touchait guère. Il avait entendu parler des grandes œuvres de la philosophie ou de la poésie, mais il ne les lisait ni ne les comprenait vraiment - ou ne voulait pas les comprendre. Ainsi cet homme méritait bien son titre, il était perpétuellement insensé, car dans sa vie, il avait laissé les moyens l'emporter sur les fins.
Deuxièmement, cet homme était fou de n'avoir pas reconnu sa dépendance vis-à-vis d'autrui. Si vous relisez cette parabole dans l'Evangile de Luc, vous constaterez que sur les 60 mots que notre homme utilise, il emploie Je et Moi plus de 50 fois ! Cet homme est fou de tellement dire Je et Moi qu'il n'est plus capable de dire Nous et Notre. Il ne reconnaît pas qu'il ne peut rien faire de lui-même. Il parle comme s'il pouvait construire lui-même un grenier ou cultiver lui-même la terre, oubliant de reconnaître que la richesse de l'un est toujours le résultat de la richesse commune. Peut-être n'avez-vous jamais pensé qu'avant d'avoir quitté la maison, le matin, vous êtes déjà tributaire de la plus grande partie du monde. Vous vous levez, vous allez à la salle de bains et vous saisissez un éponge : elle vous a été procurée par un insulaire du Pacifique. Vous prenez une serviette : elle vous vient de Turquie. Le savon vous vient de France. Une fois habillé, vous vous précipitez à la cuisine, et le petit café que vous allez prendre vous est arrivé d'Amérique latine ; si vous préférez du thé, il a été cueilli en Chine, ou du cacao, en Afrique occidentale. Vous recevez vos toasts des mains d'un paysan parlant anglais, sans oublier le boulanger. Avant même la fin du petit déjeuner, vous vous trouvez dépendre de plus de la moitié du monde. L'homme dont nous parlions tout à l'heure n'avait pas pris conscience de tout cela; mais vous, mes amis, je veux que vous ne l’oubliiez pas. Peu importe où vous êtes aujourd'hui : quelqu'un vous a aidé à y arriver ; peut-être une personne ordinaire, faisant un métier ordinaire d'une façon extraordinaire. Quelques-uns d'entre vous ont pu faire des études; mais vous n'y êtes pas arrivés tout seuls. N'oubliez pas ceux qui vous ont aidés. Tenez, par exemple. Vous connaissez cette femme superbe, qui incarne toute la beauté de la race et de la culture noires, Marian Anderson 6. Certains d'entre vous l'ont vue. Marian a débuté comme petite fille dans la chorale de l'Eglise baptiste de Philadelphie, en Pennsylvanie. Puis vint le jour glorieux où elle réussit à percer. Un soir qu'elle chantait au Carnegie Hall avec l'orchestre philharmonique de New-York - de sa voix sans pareille - elle termina le concert par un Ave Maria ; ce fut tellement beau que le public la rappela à plusieurs reprises et qu'elle finit par chanter Nobody knows the trouble I see 7. Sa mère, qui était assise dans le public, se mit à pleurer. Des larmes coulaient sur ses joues et la personne assise à côté d'elle lui demanda: « Mrs Anderson, pourquoi pleurez-vous? Votre fille a un tel succès ce soir, et demain les critiques vont la couvrir de fleurs. Pourquoi donc pleurez-vous? » Mrs Anderson, en larmes, la regarda et lui répondit; «Je ne pleure pas de tristesse, mais de joie.» Et elle ajouta: « Peut-être ne vous en souvevez-vous pas ... mais moi, je me rappelle que lorsque Marian était petite, je travaillais comme cuisinière. J'avais les mains toutes abîmées, les sourcils froncés. Je travaillais là pour que Marian puisse continuer ses études. Et je me souviens qu'un jour, Marian, vint vers moi et me dit : « Maman, je ne veux plus te voir travailler comme ça ». Je lui répondis: « Ma chérie, ne t'inquiète pas, je le fais pour toi, car je sais que toi, tu feras de grandes choses ». Bien des années plus tard, quelqu'un demandait à Marian : « Miss Anderson, quel a été le plus beau jour de votre vie ? Est-ce celui où vous avez débuté au Carnegie hall ? Marian répondit « Non, pas du tout ». « Est-ce celui où vous avez chanté devant les rois et les reines d'Europe ? » « Non », dit-elle. « Est-ce alors le jour où le grand Sibélius, de Finlande, déclara que sa demeure était trop petite pour contenir une voix si ample ? »
« Non, non, ce ne fut pas ce jour-la ». « Peut-être alors le jour ou Toscanini déclara qu'une voix comme la vôtre, il n'y en a qu'une par siècle ? » - Non, dit-elle, sûrement pas ». «Mais alors Miss Anderson ? » Elle leva les yeux et d'une voix tranquille: « Le plus beau jour de ma vie, dit-elle, ce fut celui où j'ai pu dire à ma mère: « Maintenant, maman, tu peux t'arrêter de travailler ». Marian Anderson avait pris conscience qu'elle avait pu devenir ce qu'elle était parce que quelqu'un l'y avait aidée.
6 Marian Anderson, célèbre cantatrice noire.
7 Spiritual connu: « Personne ne sait le chagrin que j'ai eu ».
C'est cela, en un sens plus large, qui doit se passer dans notre monde d'aujourd'hui. Nos frères blancs doivent se rendre compte de ce que, jusqu'à présent, ils n'ont pas su voir. Car, voici le grand problème auquel notre nation fait face dans le domaine racial: c'est l'homme noir qui dans une large mesure a produit la richesse de cette nation. Or, cette nation n'a pas encore compris qu'il lui faut partager sa richesse et son pouvoir avec ceux-là même qui l'ont faite ce qu'elle est. Je sais ce dont je parle ce matin. Ce sont les Noirs qui ont fait la richesse de l'Amérique. Dès les origines, nous étions là ; et c'est pourquoi, je vous le dis tout net, je ne vais pas m'en aller ailleurs. Ils peuvent bien nous conseiller de partir - certains parlent même d'un Etat séparé, ou de retourner en Afrique ! J'aime beaucoup l'Afrique, c'est la patrie de nos ancêtres. Mais je ne la connais pas. Mon grand-père et mon arrière grand-père ont trop fait pour construire ce pays pour que je puisse parler de le quitter. Oui, nous étions là, avant même que les Pères Pélerins aient accosté à Plymouth, en 1620. Avant que Jefferson ait gravé à tout jamais dans l'histoire les paroles majestueuses de la Déclaration d'Indépendance, nous étions là. Avant qu'aient été écrites celle de notre hymne national, nous étions là. Durant plus de deux siècles, nos ancêtres ont travaillé cette terre sans gagner le moindre salaire, Ils ont cultivé le coton et la canne. Avec leurs mains et leurs dos, ils ont travaillé à construire des docks et des usines d'une solidité à toute épreuve, et les demeures impressionnantes du Sud. Et maintenant, ce pays nous dit que nous ne savons pas construire! Les Noirs sont exclus de presque tous les métiers de la construction, lesquels restent blancs comme neige. Et pourquoi ? Parce que ces métiers sont payés 6, 7, 8, 9 et même 10 dollars l'heure, et qu'on ne veut pas que les Noirs touchent cela. Mais moi, je pense que si l'on ne fait pas rapidement, et massivement, quelque chose dans ce domaine, le même jugement va retomber sur l'Amérique : « insensée que tu es ! » L'homme de la parabole prétendait ne pas savoir que faire de ses biens ; il en avait trop! Oh, comme je souhaiterais avoir pu le conseiller! Je lui aurais indiqué de nombreux lieux où aller, de nombreuses choses à faire. Car il y avait des ventres affamés à nourrir, des poches vides à remplir. Aujourd'hui, mes amis, l'Amérique est riche. Nous avons nous aussi nos greniers, et chaque jour notre riche pays en construit d'autres plus grands. Nous dépensons chaque jour des millions de dollars pour stocker nos surplus de denrées comestibles. Mais laissez-moi dire à l'Amérique: je sais où vous pouvez stocker toute cette nourriture sans dépenser un sou : dans les estomacs rétrécis des millions d'enfants de Dieu, en Asie, en Afrique, en Amérique latine et dans notre propre pays, qui tous les soirs vont au lit le ventre vide. Oui, que de fous autour de nous, qui ne reconnaissent pas combien ils dépendent d'autrui !
En dernier lieu, cet homme a été insensé de n'avoir pas pris conscience de sa dépendance par rapport à Dieu. Avez-vous remarqué qu'il parle comme s'il pouvait ordonner le rythme des saisons ? Comme s'il pouvait faire pleuvoir sur le sol pour le rendre fertile ? Comme s'il avait le pouvoir de faire tomber la rosée ? Il était fou, car il a fini par agir comme s'il était le Créateur et non une créature. Mais la folie de cet homme, elle sévit encore aujourd'hui. En fait, les choses en sont venues à un point tel que certains aujourd'hui parlent même de la mort de Dieu ! Moi, ce qui me préoccupe, c'est qu'on ne m'en a même pas informé ! J'aurais aimé au moins assister aux funérailles de Dieu ! Alors, je voudrais bien leur poser une question, à ces gens-là : quel officier de police a constaté le décès ? Combien de temps a-t-il été malade ? A-t-il succombé à un infarctus, ou est-il mort d'un cancer ? Ces questions, personne ne leur a donné de réponse. Je continue donc à croire et je sais que Dieu est vivant. Tant qu'il y a la justice, Dieu est vivant. Certes, il y a certaines conceptions de Dieu qui doivent mourir. Mais pas Dieu. Dieu est le nom suprême de la vie. Il n'est pas un adjectif, il est le sujet suprême de la vie. Il n'est pas verbe, il est la clause suprême, indépendante, et non une clause dépendante. Toutes choses dépendent de lui, mais lui-même ne dépend de rien. Un jour que Moïse se trouvait aux prises avec cette question, Dieu l'envoya déclarer à son peuple : «Je suis t'envoie » ; Moïse, perplexe, lui rétorqua : « Que dois-je donc dire au peuple? » Dieu répondit: « Va, et dis leur que je suis t'a envoyé. Et si tu as besoin d'un peu plus d'information, fais-leur savoir que mon seul nom est je suis celui que je suis » 8. Dieu, cet être unique dans l'univers, peut seul dire: « Je suis » et s'arrêter là. Chaque fois que moi, je dis «je suis », je dois ajouter « Je suis à cause de... » : à cause de mes parents, à cause de mon milieu, à cause de mon hérédité ; et chacun d'entre vous doit ce qu'il est à cause que quelque chose. Mais Dieu, la vie, l'instant suprême. Dieu, la puissance qui tient l'univers entier dans la paume de sa main, est le seul être qui peut dire « Je suis », un point c'est tout. Et ne jamais y revenir. Ne soyez pas assez fous pour l'oublier ! Vous savez, beaucoup de gens oublient Dieu. Ils ne le font pas systématiquement, comme certains l'ont fait à travers leurs théories, ou à travers cette théologie de la mort de Dieu, mais ils se laissent prendre simplement par d'autres choses. Tant de gens se laissent prendre par leurs comptes en banque ou leurs voitures coûteuses qu'inconsciemment ils en oublient Dieu. Tant de gens en viennent à être si éblouis par les lumières de la ville allumées par la main de l'homme qu'ils en oublient la grande lumière cosmique qui se lève chaque matin à l'est et, telle une princesse se promenant dans son palais, s'avance majestueusement dans le bleu du ciel en y peignant tout en technicolor. Voilà une lumière que l'homme n'aurait jamais pu faire ! D'autres personnes sont tellement occupées à contempler les gratte-ciels des grandes villes qu'ils en oublient de penser aux montagnes qui embrassent le ciel comme pour baigner leurs sommets dans le bleu altier. Cela non plus, l'homme n'a jamais pu le faire !
8 Exode 3, 14.
D'autres encore - et ils sont nombreux ! - s'intéressent tellement à la télévision et aux radars, qu'ils en oublient de penser aux magnifiques étoiles qui ornent les cieux, telles des lanternes suspendues là pour l'éternité, telles des broches d'argent piquées dans l'admirable coussin bleu du ciel. Encore quelque chose que l'homme n'aurait jamais pu créer. Tant de gens, en définitive, en sont arrivés à s'imaginer que par leurs propres efforts ils vont pouvoir faire advenir un monde nouveau, oubliant que la terre appartient au Seigneur, et toute sa plénitude. Alors ils finissent par aller et venir indéfiniment sans Dieu.
Mais ce matin je vous le dis, mes amis : il est impossible d'en finir avec lui. Tout notre savoir moderne n'ôtera pas un iota à l'être de Dieu ; et de même, le microcosme atomique ou l'immensité des espaces interstellaires, de l'espace intersidéral, ne pourront jamais le rendre insignifiant. L'homme moderne a beau vivre dans un univers dont on calcule les distances en années-lumière, dont les étoiles sont à des milliards de kilomètres de la terre, et que les planètes sillonnent à des vitesses incroyables, il ne peut que s'écrier avec le Psalmiste : « Quand je vois les cieux, œuvre de tes mains, et tout ce que tu as créé, qu'est-ce donc que l'homme pour que tu penses à lui et le fils de l'homme pour que tu te souviennes de lui ? » 9 Dieu est toujours là. Un de ces Jours, vous allez avoir besoin de lui. Les problèmes de la vie vont se mettre à vous submerger, et les déceptions à déferler comme un raz de marée à votre porte; si vous n'avez pas une foi profonde et patiente, vous n'arriverez pas à vous en sortir.
9 Psaume 8, 4-5.
Je le sais par expérience. Les vingt-cinq premières années de ma vie ont été très confortables : 25 années de bonheur, pendant lesquelles je n'ai eu aucun souci. J'avais une mère et un père merveilleux, qui avaient les moyens de donner tout le nécessaire à leurs enfants. J'ai pu faire mes études, sans être obligé de quitter l'école pour travailler. Et je n'étais pas loin de dire que, pour moi, la vie avait été comme un magnifique cadeau de Noël. Bien sûr j'étais pratiquant. J'ai grandi dans une communauté chrétienne, je suis fils de pasteur, petit-fils de pasteur, et arrière petit-fils de pasteur. Mon père est pasteur, mon grand-père était pasteur, mon arrière grand-père était pasteur, mon seul frère est pasteur, le frère de mon père est pasteur - j'imagine que je n'ai pas eu tellement le choix ! J'ai donc grandi dans l'Eglise, ce qui avait un sens très réel pour moi, mais c'était une sorte de religion héritée, et je n'avais pas fait l'expérience sur les chemins solitaires de cette vie. Tout allait bien, et si je rencontrais un problème, je pouvais toujours appeler papa. Mon père terrestre. Et les choses s'arrangeaient.
Mais un jour - je venais de terminer mes études -, je fus appelé à prêcher dans une petite Eglise du Sud, à Montgomery, dans l'Alabama. Tout marchait bien dans cette Eglise, et ce fut une expérience merveilleuse. Or, une année après, une dame nommée Rosa Park décida que ça suffisait comme cela et elle refusa de céder sa place dans un bus. Vous ne vous en souvenez peut-être pas, parce que cela remonte à plusieurs années, mais cet événement marqua le début d'un mouvement où l'on vit 50 000 Noirs, hommes et femmes, refuser catégoriquement de monter dans les bus de la ville. Pendant 381 jours, nous sommes allés à pieds côte à côte. Voilà ce que nous avons à apprendre, ici, au Nord. Les Noirs doivent apprendre à agir ensemble. Nous sommes restés solidaires. Nous avions lancé notre appel, et pas un seul Noir ne prit le bus. De ma vie, c'est la chose la plus extraordinaire que j'ai vue! Alors les gens de Montgomery me demandèrent d'être leur porte-parole. Et quand le président de la nouvelle organisation qui venait de se créer (Montgomery Improvement Association) me demanda de diriger le boycott, je ne pus refuser. Et nous avons commencé le combat ensemble. Les premiers jours, tout se passa bien, mais dix ou quinze jours après, quand les Blancs de Montgomery comprirent que nous étions déterminés à agir, ils commencèrent à nous faire des coups tordus, comme par exemple à lancer des coups de téléphone anonymes, au point que parfois,, je recevais chaque jour plus de quarante coups de fil, menaçant ma vie, celle de ma famille ou de mes enfants. Pendant quelque temps, je pris la chose avec courage.
Mais une nuit, je ne l'oublierai jamais, il était tard, aux environs de minuit - et l'on peut faire d'étranges expériences à minuit - j'avais été retenu par le Comité d'organisation. Quand je rentrai, ma femme était couchée, et je tombai de fatigue dans mon lit, pensant prendre un peu de repos avant de reprendre le travail le lendemain. Et c'est alors que le téléphone sonna. Je pris l'appareil, et j'entendis une horrible voix qui disait en substance : « Ecoute, sale Nègre, on en a marre de toi et de ton merdier. Si dans trois jours tu n'as pas quitté cette ville, on te fait sauter la cervelle, et ta maison avec ». J'avais souvent entendu cela avant, mais je ne sais pourquoi, cette fois-ci ces paroles m'atteignirent. Je me retournai et j'essayai de dormir, mais en vain. J'étais atterré, égaré. Je me levai pour aller à la cuisine me faire un peu de café, pensant que cela me calmerait un peu.
Je me mis alors à réfléchir à beaucoup de choses. A la théologie et à la philosophie que je venais d'étudier à l'Université, en essayant de trouver des raisons philosophiques et théologiques à l'existence et à la réalité du mal et du péché, mais la réponse ne vint pas tout à fait de ce côté-là. Assis à cette table, je pensais à la belle petite fille née un mois auparavant. Nous avons quatre enfants maintenant, mais à l'époque nous n'en avions qu'un. Soir après soir, j'accourais à la maison pour admirer son doux petit sourire. Maintenant assis à cette table, je pensais à cette petite fille, et je me disais qu’elle pouvait m'être enlevée d'un instant à l'autre. Je pensais à ma femme aussi, si dévouée, si consacrée, qui dormait là, à côté. Elle aussi pouvait m'être enlevée, ou peut-être est-ce moi qui allais lui être enlevé; et tout cela, maintenant, je ne pouvais plus le supporter. J'étais au bout du rouleau. Et quelque chose alors me dit: « Tu ne peux pas appeler ton père ce soir; il est à Atlanta, à 175 kilomètres d'ici. Tu ne peux même pas appeler ta mère. Tu ne peux plus qu'en appeler à ce quelque chose, à cette personne dont ton père t'a maintes fois parlé. Cette force qui peut ouvrir un chemin là où il n'y a pas d'issue 10. Je me rendis compte alors qu'il fallait que la religion devienne pour moi une réalité, et que je connaisse Dieu pour moi-même. J'inclinais la tête devant cette tasse de café - ça, je ne l'oublierai jamais ! Et je me mis à prier. Je priai à haute voix cette nuit-là, et je dis : «Seigneur, me voici - essayant de faire ce qu'il faut faire. Je pense que j'ai raison. Je pense que la cause que nous représentons est juste. Mais, Seigneur, je dois avouer qu'aujourd'hui je suis faible, je suis en train de craquer, de perdre courage. Je ne peux pourtant pas laisser les gens me voir ainsi, parce que s'ils me voient faible et découragé, eux aussi vont commencer à faiblir. Interviens, Seigneur, et donne-moi la force nécessaire 11 pour que je puisse demain matin me présenter devant le Comité exécutif avec le sourire. » A cet instant j'entends une voix intérieure me dire: « Martin Luther, lève-toi. Lève-toi pour le droit, lève-toi pour la justice, lève-toi pour la vérité. Et je serai avec toi. Même jusqu'à la fin du monde ». Oui, je vous le dis, j'ai vu l'éclair. J'ai entendu le grondement du tonnerre. J'ai entendu les forces du mal se jeter sur moi, essayant de s'emparer de mon âme. Mais j'ai entendu la voix de Jésus me disant de poursuivre le combat. Il promit de ne jamais m'abandonner, de ne jamais me laisser seul. Non, jamais seul. Jamais seul. Il a promis de ne jamais m'abandonner, de ne jamais me laisser seul. Et maintenant je marche, en croyant en lui. Vous aussi, il vous faut le connaître, connaître son nom. Et savoir l'appeler par son nom. Vous ne connaissez peut-être pas la philosophie. Vous ne pouvez peut-être pas dire avec Alfred North Whitehead qu'il est le « principe de concrétude », ou avec Hegel et Spinoza qu'il est le « Tout absolu ». Vous ne savez peutêtre pas dire avec Platon qu'il est « le bien architectonique » ou avec Aristote qu'il est « le premier moteur immobile ». Mais si vous le connaissez, vous allez pouvoir en parler en poètes. Vous commencerez à comprendre que nos frères et nos sœurs du passé avaient raison. Parce qu'ils le connaissaient comme un rocher au milieu d'une contrée déserte. Comme un refuge au temps de la famine. Comme ma source d'eau quand je suis assoiffé. Comme mon pain au sein de la disette. Et alors, même si vous ne pouvez pas dire cela, vous allez parfois avoir à dire: il est tout pour moi.
10 «That power that can make a way out of no way».
11 Il manque une ligne dans le texte original.
Si vous croyez cela, si vous le savez, vous n'aurez plus jamais à marcher dans les ténèbres. Ne soyez pas insensés. Ne sois pas fou ! Reconnais plutôt que tu es dépendant de Dieu. Quand les jours deviennent sombres et les nuit lugubres, dis-toi bien qu'il y a là-haut un Dieu qui règne. Ainsi, je ne m'inquiète pas pour demain. Je suis parfois las et fatigué, le futur m'apparaît difficile et troublé, mais je ne suis pas fondamentalement inquiet, parce que j'ai foi en Dieu. Il y a bien des siècles, Jérémie posait cette question: « N'y a-t-il pas de baume en Galaad, pas de médecin là-bas ?' 12 Il s'interrogeait, parce qu'il voyait si souvent souffrir les hommes justes et bons, et prospérer les méchants. Longtemps après, nos arrières grands-parents esclaves eurent à leur tour à affronter les injustices de la vie : jour après jour, rien d'autre n'apparaissait à l'horizon, que le fouet en cuir du surveillant, les longues rangées de cotonniers dans la chaleur étouffante ; mais ils firent une chose étonnante : se reportant des siècles en arrière, ils se saisirent du point d'interrogation de Jérémie et en firent un point d'exclamation. Alors ils purent chanter: «Il y a un baume en Galaad pour guérir les blessés ! Il y a un baume en Galaad pour guérir l'âme malade du péché ! 13
12 Jérémie 8, 22.
13 Spiritual paraphrasant le texte de Jérémie : « Il y a un baume en Galaad pour rétablir les blessés. Il y un baume en Galaad pour guérir l'âme malade du péché ».
Il est une strophe que j'aime beaucoup : « Quelquefois, je me sens découragé » 14. Oui, J'ose aujourd'hui vous avouer que parfois le courage me manque. A Chicago j'étais découragé. Quand je traverse le Mississipi, la Géorgie et l'Alabama, je suis découragé. A vivre chaque jour sous les feux de la critique la plus acerbe - qui me vient même des Noirs ! - je me sens parfois découragé. Oui, « parfois je me sens découragé, et je me dis : mon œuvre est vaine. Mais alors l'Esprit sain fait revivre à nouveau mon âme ». Oui, « il y a un baume en Galaad pour guérir les blessés ! Oui, il y a un baume en Galaad pour guérir l'âme malade du péché ! »
14 Autre strophe de ce même Spiritual : « Quelque fois je me sens découragé. Et je me dis : mon œuvre est vaine. Mais alors l'Esprit saint fait revivre à nouveau mon âme.
Que Dieu vous bénisse.
* Thou Fool, Traduit de l'original par Henry Mottu, avec l'aide de Janine Philibert, d'aprés Martin Luther King, Jr., Center for Nonviolent Social Change, Atlanta, Géorgie (Archives du Centre King). Une prédication plus ancienne portant sur le même texte a paru en français in : La force d'aimer (Paris, Casterman 1964 ), chap. 7: « l'homme insensé », p. 89-99.