Exclusion et mondialisation
" Que les Eglises et les associations soient plus dans la contestation "

 

David Berly est le directeur adjoint du CASP (Centre d'action social protestant)
et directeur du CASPOTEL (Hôtel d'accueil d'urgence) du 12ème arrondissement.


Ressentez-vous la mondialisation dans votre travail ?

Je fais tout le temps le lien, c'est toujours présent. Ma première opinion est positive. L'abolition des frontières c'est pourvoir circuler, que se rencontrent les différences, aller d'un bout à l'autre de la terre. Je ne me m'agrippe pas à des regrets anciens, au temps de la lettre en papier. Cela dit, je suis blessé des aboutissements de la mondialisation dans mon quotidien. Quand je vois le nombre de gens qui n'ont pas les moyens financiers pour vivre, je me dis que la mondialisation se retourne contre eux. Ce sont les victimes et pas les bénéficiaires de la mondialisation.

A mon niveau social, j'en suis un bénéficiaire. Les gens que j'accueille en sont les victimes. Le concept a quelque chose de positif, source de plus de justice. Dans la réalité, cela profite aux riches et se retourne contre les plus pauvres.

Au quotidien, comment cela se manifeste ?

Enormément d'histoires. Je pense à cette femme d'origine marocaine, elle a un enfant de trois ans, elle a un cancer très particulier, très grave. On lui donne une autorisation de séjour... mais pas le droit de travailler. Forcément, demain elle sera à nouveau dans la rue. C'est d'un sadisme diabolique. Donner juste une autorisation pour des soins mais laisser les gens mourir en ne donnant pas les moyens de vivre. C'est la même chose que je vois des algériens accueillis ici. Au regard de la situation de leur pays, les pays n'ont aucun courage politique et ici en France ils doivent vivre dans la clandestinité. Cette mondialisation est très cruelle.

A côté de cela, je lis dans les journaux les profits que se partagent les administrateurs des plus grandes sociétés du monde. Je ne comprends pas que l'on continue un développement qui ne mette pas les plus pauvres au centre. La mondialisation pourrait être un bon outil pour placer au centre non seulement le profit mais aussi les plus pauvres, pour que pour les plus exclus le monde soit plus vivable.

La mondialisation vous semble être en cause dans l'arrivée des demandeurs d'asile que vous accueillez de plus en plus nombreux ?

Les départs du sud sont le fruits des situations politiques, de persécution, des gens qui fuient la pauvreté extrême. Je ne fais pas la différence entre ces causes. Je trouve très positif qu'on puisse se déplacer dans le monde entier et chercher une solution ailleurs, à condition qu'ailleurs on soit vraiment accueilli ! Je suis vraiment pour un droit d'aller et venir plutôt qu'essayer de contrôler les échanges. Le droit de rentrer permettrait aussi un vrai doit au retour. Je suis sûr que ni les pays pauvres ni les pays riches n'y seraient perdants et que cela permettrait un vrai partage des richesses. On le voit, la réglementation à sens unique (juste le droit de partir de France) ne porte pas de fruits. Cette logique est sèche, aride, stérile.

Parmi les gens que vous accueillez, voyez-vous les victimes des plans de licenciements " boursiers " dont on parle aujourd'hui ?

Je vois plutôt aujourd'hui les victimes d'une nouvelle pratique économique qui consite à embaucher les gens, certes en Contrat à Durée Indéterminée mais à temps partiel (20 h. / 25h. par semaine) et sur des petits salaires réduits à proportion. Certes, cela fait baisser les chiffres du chômage. Mais cela permet surtout aux entreprises de les exploiter au maximum. Dans ces conditions, les gens ne peuvent pas vivre décemment. Ils ne gagnent pas assez d'argent pour avoir accès à un logement et ils ne font que survivre.

C'est une nouvelle catégorie, les pauvres en CDI. Des sociétés comme Carrefour ou Auchan sont les spécialistes dans leurs embauches de caissières. Personne n'est embauché à temps plein, quasiment tous le monde à 20 heures et mais il faut être présents aux heures de " pointe" aux caisses, ce qui en plus empêche de prendre un autre travail. Je trouve cela très pervers, cela devrait être interdit. Je m'enrage contre cette liberté des dirigeants de faire à ce point ce qu'ils veulent. Elle réduit la liberté et le niveau vital de leurs salariés.

Mais est-ce un résultat de la mondialisation ?

Je fais le lien entre la mondialisation et un certain esprit marchand, un système de profit. Il est partout répandu et se répand encore. Chaque année, le nombre de demandeurs d'asile d'asile double. Jusqu'à récemment, il y avait 90% de personnes seules, aujourd'hui plus de la moitié sont des familles. Que des gens prennent le risque de quitter leur pays avec des enfants, alors qu'avant seul le père partait, c'est le signe d'une énorme détresse, d'une aggravation des situations dans le monde. Le seul remède à cela, c'est que les fruits de la mondialisation soient mieux partagés, équitablement.

Avez-vous l'impression d'avoir une prise quelconque là-dessus ?

Le commerce équitable, AITAC, la Confédération Paysanne, je vois cela comme des signes de ce qui pourrait être fait, mais cela me semble tellement marginal pour l'instant. Et en tant que chrétien j'ai mal à mon église et je suis toujours étonné qu'elle soit aussi muette sur l'écologie ou la mondialisation. Pourquoi l'église n'est pas plus fédérative au niveau mondial de l'expression des plus pauvres ? Syndicat des plus pauvres ? A part la théologie de la libération, je ne vois pas trop ce que fait l'église là-dessus. Pourtant l'église est déjà un système mondialisé qui pourraît, en une traînée de poudre, devenir un contre pouvoir très puissant si elle acceptait de fédérer les victimes. En plus, elle y retrouverait le renouveau qu'elle cherche en vain.

J'avais été très intéressé quand il y avait eu une démarche oecuménique en la matière, autour du COE et de la démarche " Justice, paix, sauvegarde de la création ". Il me semble que cela avait été une bonne amorce, un regard tout à fait adapté aux problèmes de la société et de la mondialisation.

Ne vous semble-t-il pas qu'il y a un grand écart entre votre réalité quotidienne et cette mobilisation sur la mondialisation ?

La voix des églises est encore quelque chose d'entendu à travers le monde, je ne prendrai comme exemple que le voyage que vient de faire le pape en Grèce et en Palestine. Entre cette parole des églises et le terrain, il faut des actions. Ma rencontre d'Algériens, ici, m'a incité à aller en Algérie, à y rencontrer les églises, les militants politiques, les intellectuels, les journalistes, à aller dans les villages, à vivre avec les gens des quartiers pauvres. Cela m'a permis de travailler à un colloque avec des pays du Maghreb sur le lien avec la situation là-bas et la situation des maghrébins ici. Le grand écart peut être habité par des engagements concrets, il y a des choses à mettre en place.

N'existe-t-il pas déjà des réseaux ?

Notre association fait parti de réseaux institutionnels, de réseaux contre l'exclusion dans la communauté européenne. Lors de la dernière réunion de l'Entraide Protestante, il y a eu une rencontre de la diaconie latine qui participe de cette dynamique là. Mais je crois que cela ne va pas assez loin, ce n'est pas assez organisé et le gros reproche qu'on peut faire aux associations qui agissent au quotidien pour les plus exclus c'est de ne pas aller assez loin dans la contestation. Nous nous mettons en réseau pour faire des constats, du lobbying sur le gouvernement, l'Union Européenne mais nous ne sommes pas assez dans l'action, une contestation plus active et signifiante, plus interpellante. Nous sommes encore trop à l'image de l'Eglise, encore trop un peuple de la parole, pas suffisamment de l'action. On fait du soin, on récupère, on ne conteste pas assez.
J'y crois d'autant plus qu'avec ce combat contre l'exclusion, un combat christocentrique, l'église pourrait gagner dans le renouveau et le dialogue oecuménique. Si on luttait ensemble pour la justice alors on deviendrait progressivement des frères et on pourrait facilement ouvrir cela à l'inter-religieux. Je crois qu'on ferait des grands pas dans ce monde.