Nord-Sud
Comment on respecte l'autre dans l'échange ?


Denis Brandte est secrétaire exécutif du Service protestant de Mission-Défap et suit particulièrement les projets de terrain de cet organisme.


Comment sonne pour vous le terme de mondialisation ?
D'abord, je crois que la mondialisation pourrait être une bonne chose. La mondialisation des droits syndicaux, de la démocratie etc. Mais quand on parle mondialisation, on parle globalisation et mondialisation libérale. J'ai l'impression qu'il n'y a rien de nouveau, quand on travail dans la solidarité internationale, on a l'impression que ce sont des réalités, des contraintes qui existaient déjà. Les rapports de force économiques entre nord et sud sont très anciens, cela fait longtemps que l'émancipation politique et culturelle des pays du sud est très limitée. L'opinion est plus interpellée par exemple par le problème de la dette mais, ce problème se posait déjà dans les année 80 pour le Mexique. Ce qui est en revanche nouveau, c'est l'augmentation de l'échange d'information, de débats sur le sujet. L'intemet, l'échange d'étudiants pendant 20 ans qui ont créé des liens internationaux, tout cela a augmenté de manière vertigineuse l'information qui circule. De ce fait, et cela aussi c'est nouveau, de plus en plus de gens s'approprient cette question et réagissent.

Comment cela se traduit dans les pays où vous intervenez ?
En fait, on voit l'accélération d'une politique de dérégulation qui se mettait en place depuis un moment : des organismes comme le GATT et l'OMC ont pour objectif de lever un maximum des régulations qui avaient été mises en place par les Etats que ce soit pour l'économie, le social ou la culture, la fameuse exception culturelle française par exemple. Cela peut paraître ringard, mais moi qui ait travaillé en Nouvelle-Calédonie, j'ai vu que cette exception culturelle française recouvrait aussi la défense de la culture kanak, que des régulations persistaient pour que cette culture soit respectée. Au niveau économique, c'est le GATT ou le FMI qui vont dicter la politique économique que doivent faire les pays du sud et, moi qui ait une formation d'économiste, j'ai le sentiment que les critères tiennent souvent de la transcendance, repose sur le mythe de la scientificité de l'économie : libre échange, libéralisme, dérégulation, levée des frontières, rôle minimum assigné à l'Etat. Ces politiques d'ajustement structurelles ont démantelé certains pays. Qu'est-ce que ça veut dire de réduire le rôle de l'Etat quand il est déjà squelettique ? Réduire les droits de douane quand c'est souvent - faute d'une capacité à collecter l'impôt - le seul revenu de l'Etat ?

Je donne le cas du Cameroun. Nous travaillons avec les églises locales pour répondre au fort besoin d'éducation auquel ne peut pas répondre l'Etat. 25% des enfants sont scolarisés par les églises.

Le pays ne sort pas de la crise économique depuis 1985. Les églises fonctionnent avec ce que donnent leurs membres et ils subissent aussi cette crise, il est donc difficile de financer les écoles... Il y a une très grande difficulté à trouver des financements pour faire des investissements dans l'économie et a fortiori dans les biens public. Comment payer la santé et l'éducation, alors qu'il n'y a pas de réelle volonté de faire une place à ces pays sur le marché international ? Les prix sont fixés ailleurs, les produits manufacturés ailleurs, et ils ne disposent pas des moyens technologiques pour manufacturer eux-mêmes.

Les ONG et les églises se retrouvent donc à suppléer au rôle de l'Etat ?
il est clair que les églises et les organismes d'église se retrouvent à suppléer ce que l'Etat n'a pas les moyens de faire. Mais souvent les oeuvres des églises sont antérieures à l'Etat. Au Cameroun, les hôpitaux sont liés aux missions, elles étaient là avant que l'Etat n'existe. En Haïti, l'éducation est prise en charge à 80% par le privé et l'Etat n'a pas les moyens de renverser la tendance. Si l'Eglise dit - comme les protestants l'ont fait en France au 19e - on vous donne les écoles, l'Etat ne peut pas les reprendre. Ce déficit de l'Etat va jusqu'à la situation hallucinante où - en Guinée une association s'est vue proposée la prise en charge... d'un département ! Certes, les ONG ont plus de souplesse, de capacité d'innovation - d'autant qu'il y aurait beaucoup à dire sur les Etats en Afrique notamment en terme de clientélisme et de non respect de la démocratie - mais ce n'est pas le rôle des ONG !

Mais l'OMC n'est-elle pas aujourd'hui dans un projet de re-régulation ?
Je suis dubitatif car au bout du compte, c'est toujours la même vision unique des choses qui ne repose que sur le développement international, l'échange matériel. Pourtant l'économie ne peut être un projet en soi, l'économie doit être au service de quelque chose. Comment on échange pas plus - mais mieux ? Comment on respecte l'autre dans l'échange ? Et on oublie souvent que l'économie c'est d'abord une histoire de rapport de force. L'Allemagne ou le Japon ont repris leur place politique en développant une force de frappe économique. L'économie c'est d'abord le développement pour soi de ce rapport de force, ce n'est pas terrible en terme de solidarité. D'autant qu'on n'est plus à l'époque du plan Marshall ! Aujourd'hui, le criminel, c'est celui fermera ses frontières et pas celui qui rentre dans le pays. Or, qu'est que ça veut dire d'ouvrir ses frontières quand on est en position de faiblesse dans le rapport de force ? Peut-on s'ouvrir à l'économie américaine ou allemande et développer sa propre économie ? Une fois les frontières ouvertes, il n'y a plus de choix économique possible. Pourquoi ne se pose-t-on pas la question de l'opportunité locale - économique, sociale - d'ouvrir les frontières ?
Mon impression est que les Etats laissent de plus en plus filer leurs pouvoirs, et que les pouvoirs se concentrent de plus en plus entre les mains de quelques multinationales. Mais qui peut avoir prise sur ces multinationales ? On a l'impression en même temps d'un pouvoir dilué et concentré. Quand l'Erika s'échoue, qui est responsable ? Et bien, c'est " le système " ! Qu'est-ce qu'on fait avec une réponse comme ça ? ça donne l'impression que se met en place un système où il n'y a pas de responsabilité. Finalement, le côté insaisissable de Ben Laden, c'est à se demander s'il ne s'est pas inspiré de cela : avant la responsabilité d'une guerre, c'était un autre Etat. Maintenant c'est qui, quand en plus il dit que ce n'est pas lui ?

La mondialisation a-t-elle un effet sur les moyens des ONG ?
Il n'y a pas 36 000 moyens de financement ; soit l'aide privée, soit l'aide publique. Si la situation économique est bonne, on trouve plus de dons. Et sinon, moins. Et puis ça dépend des projets et des organisations. Qui va spontanément donner pour la Côte d'Ivoire ? Il peut y avoir des financements d'Etat, y compris de la part des Institutions Financières Internationales, mais dans ce cas, on n'est pas indépendant. Les objectifs de la France ne sont pas forcément celles de ses ONG ou des populations locales. Ces dernières aides subissent aussi les effets de la mondialisation. Par exemple, en Nouvelle-Calédonie, une partie de nos projets sont financés par la Société Minière Sud Pacifique, qui est un instrument de développement de la Région Nord (indépendantiste), qui s'occupe de l'exploitation et de la transformation du Nickel. Mais le cours du Nickel est variable sur le marché mondial, donc les revenus du développement aussi...

Les mobilisations sur la mondialisation ont-elles une homogénéité ?
On est obligé de reconnaître que si les ONG classiques sont plus écoutées c'est aussi parce qu'il y a des mouvements plus radicaux, voir plus violents. Il faut admettre que face à une certaine surdité, il n'y a écoute que parce qu'il y a violence. Les portes s'ouvrent et nous pouvons y mettre le pied.