Nord-sud
" Le dynamisme de la société civile "

 

Yannick Jadot est délégué général de Solagral, une ONG française qui intervient sur les négociations internationales, au départ principalement sur les questions agricoles.

En quoi consiste votre action ?

Nous intervenons dans les négociations internationales, au départ en favorisant les partenaires plus exclus, aider les pays du sud, les associations du sud, les organisations professionnelles du sud à s'emparer des enjeux de la négociation et de faire valoir leurs intérêts. Le but plus global est de constuire des règles et des régulations.
Historiquement, nous avons travaillé sur la solidarité agricole et alimentaire, en travaillant notamment sur les effets des exportations européennes sur les pays du sud, avec les organisations agricoles et écologistes du sud.

Comment définiriez-vous la mondialisation ?

Je vois deux mondialisations contradictoires. Négative : la remise en cause des choix de société. La mondialisation passe par l'échange commercial, ces échanges ont longtemps respecté les choix de société parce que l'Etat pouvait intervenir. L'échange était alors positif. Aujourd'hui, comme il n'y a plus d'interventions dans le commerce, cela met en cause les systèmes de production locale, et en conséquence les politiques de service public, sociales, culturelles etc. L'autre mondialisation, c'est celle des ONG, de la société civile. Depuis le sommet de Rio sur l'environnement et le développement en 1992, sont apparus des défis globaux communs (climat, faim dans le monde, exclusion..) qui relèvent de solutions globales.
D'un côté, un glissement dans le non-droit, de l'autre un mouvement dans le droit fil de la déclaration des droits de l'homme avec la volonté de responsabilités communes, de règles intergouvernementales, d'une société civile internationale...

Dans votre action sur le terrain, au sud, que constatez-vous des effets de la mondialisation ?

Le sud est bien plus inséré que nous dans la mondialisation. Le principal héritage colonial a été la spécialisation des pays du sud dans les produits " typiques " ou les ressources minières. Le colonialisme a fait passer les pays d'une économie autocentrée à une économie mondialisée. Au temps des indépendances, il y a eu une volonté de créer un développement endogène avec une autosuffisance alimentaire, des cultures vivrières etc. Contraintes extérieures, mise en place de façon inefficace : cela n'a pas tenu. On est revenu à la situation de développement des cultures de rente pour l'exportation, la pêche par exemple (les crevettes à Madagascar, le tiuf au Sénégal) avec en parallèle une plus grande dépendance vis-à-vis de l'extérieur pour leur propre nourriture. Le schéma classique, c'est le sud qui exporte des produits exotiques et qui importe du maïs et du blé des pays du nord. Sur le terrain agricole, cela se manifeste d'une manière très simple : les producteurs raisonnent dans une logique de compétition sur les marchés internationaux, une recherche de compétitivité qui passe par l'utilisation des pesticides, la concentration des fermes, donc l'expulsion des petits paysans qui immigrent vers les villes. Il y a une transformation de A à Z, mais la mondialisation en Afrique, cela dure depuis deux siècles, pas depuis 10 ans comme le croit souvent l'opinion publique.

Avec qui travaillez-vous au niveau mondial ?

Le WWF, Greenpeace etc. sont déjà des réseaux internationaux. Ils essaient d'intégrer les préoccupations du sud, mais ils ont d'abord des préoccupations du nord, avec par exemple une vision de l'environnement qui est celle du nord et ils pensent que cette vision est bien pour tout le monde ! Cela pose problème, car souvent, se pose une question de priorité entre environnement et développement. Pour les pays du sud, la priorité n'est pas vraiment que tout " reste en état ". Dire à des pays du sud : - il ne faut pas pêcher de dauphins quand on pêche du poisson ", ça n'a pas de sens, eux, ce n'est pas les dauphins leur problème. D'autres réseaux posent d'autres problèmes, comme Via Campesina, qui regroupe les organisations agricoles du monde entier comme la Confédération Paysanne. Ils sont par exemple très implantés en Amérique du sud et sont très actifs dans tous les rendez-vous internationaux, en particuliers agricoles. Leurs idées montent et sont de plus en plus reprises par les gouvernements.

En quoi consiste votre travail au quotidien ?

En ce moment nous avons quelqu'un au Bénin qui forme des fonctionnaires africains aux questions de politique agricole et de négociations internationales. Nous organisons des séminaires au Mali avec des organisations paysannes qui travaillent sur la politique agricole de leur pays et quelles positions de leur pays à l'OMC, des choses sur la bio-sécurité, les OGM etc. Tout cela pour qu'ils se saisissent des enjeux des conférences. Nous avons monté un forum électronique (forum d'échanges sur internet) avec des chercheurs, des organisations professionnelles, des décideurs publiques sur le thème de l'agriculture multi-fonctionnelle (sécurité, environnement, etc.). En dehors de ça, nous publions des dossiers thématiques, nous étions à Porto-Alegre, Seattle, aux conférences sur le climat, nous faisons du lobbying, de la mise en débat, et de la formation.

Mais n'est-ce pas là où les gens subissent le plus la mondialisation qu'ils sont les moins organisés ?

En Amérique du sud, les ONG sont très structurées, très efficaces, car pendant les périodes de dictature, c'était un des rares lieux possibles pour l'investissement politique. En Afrique, les intervenants sociaux, les ONG, syndicats sont en structuration, ils ont beaucoup de problèmes internes, cette structuration prend du temps. Dans le même temps, elles sont très à la mode donc très sollicitées, on leur demande de gérer des crédits, d'être dans les sommets etc. Avec une nécessité d'être " bons ". C'est très difficile. En Asie, elles sont mieux structurées mais leur relation avec l'Etat est très ambigüe. Par exemple, l'un de plus grands réseaux du sud est en Malaise, son président est un des conseillers du président de Malaisie. Certes, il est très anti-mondialisation, mais c'est tout sauf un démocrate !

La Françe-Afrique et la corruption qui va avec vous n'est-elle qu'un reliquat de la colonisation qui disparaîtra avec la mondialisation ?

La corruption peut sembler plus installée qu'ailleurs mais ce n'est pas une exclusivité. C'est bien sûr né des liens historiques de la France, de la colonisation, mais surtout de la situation de guerre froide au moment de la décolonisation. Il y avait un intérêt stratégique à ce que l'Afrique reste dans le camps de l'ouest. Aujourd'hui, les réseaux du type Pasqua ou du fils Mitterrand disparaissent en raison de la fin de la guerre froide mais aussi avec le déclin des Etats forts. Mais d'autres types de corruptions se mettent en place. Tous les pays en difficulté sont des lieux magiques pour la corruption : pays pauvres, peu structurés, peu de démocratie, de transparence, fonctionnaires mal payés, argent qui circule dans la pagaille... Le retrait des Etats facilite un autre type de corruption, plus multiforme. Mais en même temps, la démocratisation est réelle, les bailleurs de fond sont plus attentifs car ils ont moins à perdre stratégiquement, ils peuvent être plus exigeants. Avec les ONG et syndicats locaux, le contrôle citoyen progresse aussi.

On le voit avec la gestion de la dette, où les fonds remis sur la dette font l'objet d'un contrôle démocratique fort. Le niveau global de corruption a sans doute baissé, mais comme elle est plus médiatisée, on a l'impression qu'il y a plus de corruption.

Tout ça a-t-il fait changer les mouvements de solidarité internationale ?

A un moment, on a pensé que la référence tiers-mondiste n'avait plus de sens. Dans les années 80, on était dans une vision économique, avec beaucoup de projets de terrains. Et aujourd'hui le lien se fait avec des mouvements comme ATTAC, où l'on s'aperçoit que 60% de leurs membres sont membres d'ONG. C'est parce qu'ils cherchent des réponses là. Il y a aussi la prise de conscience qu'il ne s'agit plus d'aider les pauvres, mais que la mondialisation commence à nous toucher, nous, au nord par les vagues de licenciements par exemple. Dans ce mouvement international, il y a des syndicats assez forts, des mouvements environnementaux ou comme ATTAC surtout implantés au nord, des associations de solidarité internationale qui développent un partenariat nord-sud. Ce partenariat remet fortement en cause le rôle des ONG du nord, remet en cause les idées du nord et tentent de structurer les voix des sans-voix.

Où apparaissent les contradictions entre le nord et le sud ?

ATTAC défend par exemple une vision très française des services publics. Quand on parle de santé ou d'éducation, est-ce qu'on parle d'intervention publique comme le fait ATTAC ou de solidarité internationale avec le sud qui peut passer par d'autres biais ? Sur le travail des enfants, bien sûr tout le monde est contre. Mais il faut aussi penser le manque à gagner qu'aura à subir la famille si on veut que cela fonctionne. On a les mêmes contradictions sur l'environnement où l'on peut se soucier des aspects environnementaux sans vraiment s'inquiéter de ce qui se passe sur place pour les populations.

Les réseaux de la société civile commencent-ils à s'ouvrir les uns aux autres ?

Je crois qu'il y a une prise de conscience de ce qu'est la complexité, que tout est lié. D'autant qu'il y a une actualité foisonnante d'initiatives, des négociations partout en même temps, plein de lieux différents où se fait la règle internationale, qui peuvent édicter des règles contradictoires. Pour les pays du sud et le mouvement international, il y est difficile d'être partout, d'arriver à faire du lobbying partout, de gérer toute cette information.