Agriculture
La dictature de l'OMC

Frédéric Libot est éleveur de moutons dans l' Aveyron-
Il est membre de la Confédération paysanne et de l'Eglise Réformée de France.

Qu'est-ce qui a changé pour vous depuis les débuts de la mondialisation ?

Le premier effet de la mondialisation dans mon domaine, la brebis laitière, a été la "sur-taxation" du Roquefort par l'OMC : Les Etats-Unis ont intenté un procès à la communauté européenne parce qu'elle refuse, pour des raisons de santé, l'importation de viandes hormonées.

L'Europe est condamnée et se trouve confrontée à deux solutions. Soit elle ouvre ses frontières et le marché est inondé par le surplus américain et les éleveurs français font faillite, soit elle refuse d'ouvrir ses frontières et 100 produits exportés sont taxés à 100% par les USA pour couvrir leur manque à gagner théorique. Un de ces produits à été le Roquefort. Il ne s'exporte donc plus, on fait des stocks, les prix baissent, et étant donné que nous, producteurs de lait, sommes payés en fonction des Roqueforts vendus, nos bénéfices chutent aussi. Ce sont les producteurs de lait de brebis, entre autres, qui font les frais de l'opération. Mais ce qui s'est passé pour la viande hormonée se passe pour bien d'autres produits, mais notre prise de conscience date de 1999. Pour nous, agriculteurs, la mondialisation est ressentie comme un système dictatorial imposant ses règles au mépris de nos choix. Finalement, aucun pays ni aucun producteur ne peut décider ce qu'il doit faire, manger ou produire !

Si la mondialisation a permis la concurrence avec les exploitants agricoles du monde entier, ces concurrents sont-ils sur un pied d'égalité avec vous ?

En fait, il n'y a jamais eu de concurrence avec le producteur voisin parce que nous avons tous les même prix de production. Sur une échelle européenne, on peut dire qu'on travaille tous à peu près de la même façon, avec les mêmes charges. Nous avons tous le même prix de revient, on ne peut pas parler de concurrence à proprement parler.

Mais dans l'agriculture, la mondialisation a quand même fait apparaître un problème nord/sud. Par exemple, si les Philippines veulent avoir accès à des produits manufacturés américains, ils sont obligés d'importer aussi des produits alimentaires américains. Ils ont donc importé du riz, ce qui a complètement détruit la culture locale du riz. Le riz américain est arrivé dans ce pays à des cours beaucoup moins élevés que leur propre production. Donc les paysans locaux ne pouvaient plus vendre leur riz. C'est un cercle vicieux pour eux, ils sont obligés d'importer des produits d'autres pays s'ils veulent continuer à faire du commerce, mais ces produits tuent leur production locale. Même si parfois cela peut paraître intéressant pour les pays pauvres d'acheter à bas prix, on se rend vite compte que ce système contribue plutôt à accentuer la misère : certains pays dépendent entièrement, sur le plan alimentaire, des pays riches.

Quel avenir voyez-vous à la mondialisation et à ses effets sur l'agriculture ?

Nous sommes dans un pays riche, où l'agriculture est très subventionnée, contrairement aux Pays du sud. Donc, nos coûts de production sont élevés, mais compensés par des subventions. On arrive donc à avoir des produits qu'on peut exporter à bas prix, grâce aux subventions. Mais il faut bien savoir que tous les pays qui n'ont pas les moyens de subventionner leur agriculture sont des pays condamnés.
Le deuxième problème, c'est que les pays industrialisés produisent trop. Tous ces produits en plus, il faut bien en faire quelque chose, et plutôt que de les donner, on préfère les vendre, même si personne ne les achète tellement il y en a. Pour écouler des stocks, on vend à des prix très bas, et c'est ça qui déstabilise complètement l'agriculture mondiale.
Pour lutter et avoir un avenir plus équitable, on agit tous les jours. Comme militant à la Confédération Paysanne, je me bats pour une agriculture complètement différente, c'est à dire une agriculture qui ne fasse pas de surproduction, qui produise dans des conditions meilleures sans surproduire, par exemple, en limitant les engrais, en arrêtant l'élevage industriel, très subventionné et qui produit beaucoup trop. On demande aussi que les exportations cessent d'être subventionnées, et de même, qu'on arrête d'exporter vers les pays du sud mais qu'on les aide plutôt à produire ce dont ils ont réellement besoin.

Quelle est votre image de la mondialisation ?

Le principe de la mondialisation est la vente de marchandises à travers le monde entier, sans barrières et sans limitations. A partir du moment où quelqu'un refuse ce système et met des barrières pour acheter ou vendre un produit, il est condamné par l'OMC. Leur principe, c'est un monde de marchands, vendre un maximum de choses à un maximum de gens, même à des gens qui n'en ont pas besoin ! C'est à dire détruire les agricultures locales pour permettre aux pays riches de vendre leur surplus.

Actuellement, dans l'Aveyron, les agriculteurs qui travaillent proprement et qui vendent directement, n'ont pas assez de produits. Heureusement, le consommateur cherche plutôt la qualité. C'est évident, quand on produit beaucoup, on ne fait pas de bons produits. On ne peut pas avoir et la qualité, et la quantité.

Quand le consommateur achète un produit industriel, il le paye moins cher, mais ce qu'il ne sait pas, c'est qu'il l'a déjà payé à travers ses impôts. Il vaudrait mieux que l'agriculture soit moins subventionnée et que les agriculteurs fassent de la qualité, pour que le consommateur paye le même prix, sans payer des impôts en plus !
Pour le producteur local, c'est dramatique, parce que tout est fait en vue de l'uniformisation, mais autour de la qualité la plus basse. Si on suivait les règles de l'agriculture prônées par l'OMC, je préférerais encore arrêter ce travail !