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Architecture
" Une façon de reconsidérer
le local"
Christian de Portzamparc est connu du grand public notamment pour la
Cité de la Musique à paris, le palais des Congrès
de la porte Maillot. Né à Casablanca en 1944, Lauréat
du Pritzker Prize en 1994, la plus haute distinction mondiale en architecture,
Christian de Portzamparc est également urbaniste et théoricien
de la ville, il a réalisé la Tour LVMH à New York,
des immeubles d'habitation au Japon, l'ambassade de France à Berlin...
A quoi vous fait penser le terme mondialisation
?
Cette notion, cette expression, on l'entend depuis 8 ou 10 ans, on parle
de globalisation quand elle vient des USA et dans un premier temps j'ai
l'impression que c'est une tarte à la crème. Dans mon domaine,
celui de l'architecture, la mondialisation était déjà
là sur le plan culturel quand j'ai commencé. L'architecture
est devenue une affaire internationale au début du 20e siècle.
A cette époque, l'école des Beaux-Arts de Paris est devenue
une référence dans le monde entier, des USA à la
Chine en passant par l'Australie. Elle est devenue la référence
internationale du classicisme. Ensuite, les mouvements qui ont fait évoluer
l'architecture, de Tony Garnier (1) au Bauhaus, en passant par le plus
important des architecte français - bien que Suisse ! - Le Corbusier
étaient contre cette école des Beaux Arts. Le Corbusier
ou Walter Gropius (2) ne concevaient pas pour un pays mais pour résoudre
des problèmes planétaires. Ils se calquaient sur un discours
léniniste qui faisait table rase du monde ancien et qui construisait
pour le monde nouveau, avec un discours internationalisme. C'était
des esprits marqués en même temps par la révolution
de 17 et par le fordisme, par les USA tout en tenant un discours politique
radical.
Quand j'ai commencé mes études d'architecture, le problème
de la ville était donc posé de manière internationale.
Quelques années après, quand j "ai commencé,
les premiers à s'intéresser à mon travail, ce furent
des japonais, et un des américains qui m'invitèrent à
un colloque. Quand vous travailliez à Paris, cela avait vite un
échos dans le monde. C'est particulier à l'architecture.
L'architecture est un formidable vecteur de communication qui dépasse
les langues. Une langue est une matrice de pensée, chaque langue
a des mots qui recouvrent des concepts qui n'existent pas forcément
dans les autres langues. Et les échanges en anglais appauvrissent
tout ça. On va se comprendre en voyant le travail les uns des autres,
on se comprend - je pense à un ami japonais -
par une sensibilité architecturale.
Un des aspects les plus récents vient des USA. Un discours comme
celui de Saskia Sassen (3) qui dit : maintenant le monde est global, ce
qui est local va être balayé, le local et l'histoire sont
dorénavant du domaine de la muséographie. Une certaine idée
architecturale d'avant-garde dit que le futur, c'est la ville globale,
mondiale, celle de la circulation de la libre économie, des villes-monde,
avec des citoyens du monde qui se promènent dans le monde entier,
monde de l'argent, du grand capital, cela facilité par des moyens
de déplacement plus rapides. Des villes qui sont un peu comme des
vaisseaux spatiaux posés au milieu de nulle part où il y
a tout l'aéroport, les centres des congrès, toutes les entreprises,
comme c'est le cas en Hollande avec cette "ville " inventée
de toute pièce, avec une connexion aéroporté à
une demi-heure d'Utrecht, Rotterdam ou Amsterdam. La ville noyau-abstrait
rêvée par beaucoup d'architectes. Et en architecture, moderne
est synonyme de vérité et d'avant-garde avec un risque de
cléricature, sans s'apercevoir que c'est un discours tout fait.
Le danger de tout ce mouvement, c'est d'oublier que le territoire de toute
ville est une histoire assez lente et que l'histoire ne sera pas rasée.
Et inversement, ce qui est construit devient historique au bout de 10
ans, c'est un passé toujours réactualisé. Une ville
c'est deux, trois, quatre siècles transformés et vécus,
ce n'est pas embaumé. C'est à prendre avec du respect. C'est
une sorte d'anti-ville monde. Le mélange des histoires, du passé,
une topographie, une géologie unique : si on ne comprend pas cela,
on ne comprendra pas le caractère, le quelque chose qui fait que
toute ville est unique, on ne comprend pas des villes comme Edimbourg
ou Palerme par exemple. Les villes monde risquent d'être un peu
comme les supermarchés qui se ressemblent tous, dans l'illusion
du continuum où toutes les activités sont concentrées,
des villes qui ont comme qualité d'être ouvertes sur l'avenir,
dans un fantasme de pousse éternelle, comme ces villes américaines
désespérantes, sans grande qualité, où il
n'y a ni centre, ni quartier, ni périphérie.
Je ne crois pas que notre avenir sera fait d'une existence mondiale parce
que les milieux urbains sont très différents. Certes, j'ai
une culture architecturale internationale mais je ne travaille pas de
la même manière à Grasse, à New-York ou au
Japon. Il y a des techniques, des cultures différentes. Je suis
assez attaché à la coexistence d'une culture internationale
et à l'ancrage local en même temps. C'est différent
de l'idée de Le Corbusier selon laquelle l'immeuble idéal
est celui qu'on peut poser partout. Cette idée de Le Corbusier
c'est celle du développement de la technique occidentale, d'une
technique qui peut tout résoudre et qui se répand dans le
monde. Mais aujourd'hui, on voit des architectes en Hongrie qui veulent
se dire des architectes hongrois, ils ont besoin de réaffirmer
ça après des décennies de lavage de cerveau culturel.
Et en même temps, ils ont besoin de communiquer avec le reste du
monde.
C'est très compliqué de parler du local aux architectes,
je n'en fais pas un dogme, pas même une théorie;
Même si vous avez une culture et une activité
internationale, vous avez le sentiment de vous " relocaliser "
quand vous travaillez ?
Oui, en permanence. Déjà le site où doit être
imaginé le projet oblige à se relocaliser. Le contexte est
très important, on ne peut pas faire la même chose, à
New-York et à Tokyo, à Paris, Grasse ou Rennes, dans le
centre ou la périphérie. Il y a la couleur locale, l'environnement
urbain, les administrations locales sont très différentes,
les systèmes d'appel d'offre sont différents, le rapport
à l'industrie, les consignes de sécurité, les assurances...
Cela change complètement le contexte, c'est ce qui fait que le
travail est intéressant. Et de fait, on se localise. Les finances
peuvent passer très rapidement d'un pays à l'autre, l'architecture,
c'est très différent, il y a toujours un rapport avec la
mairie, les règlements qui change les choses. Je travail à
Sao Paulo où le maire veut rompre avec une habitude où les
constructeurs veulent un retour sur investissement très rapide,
au bout de 4 ans. Il veut qu'il y ait une vision stratégique de
la ville.
Face à des villes qui poussent très vite et sans plan, comme
Sao Paulo, Istanbul ou Mexico, les architectes brésiliens sont
passionnés par la notion d'urbanisme qu'ils n'avaient pas. Comment
avoir la qualité de ville comme Paris ? Les villes sont des héritages.
Si dans les écoles d"architecture on imagine que les villes
sont pareilles partout, qu'on rêve de villes qui poussent vite,
quand on fait des projets à l'étranger, on s'aperçoit
des différences. En Asie, par exemple, les chinois ont tendance
à raser entièrement leur passé. Les pays arabes où
c'est encore autre chose. Il y aujourd'hui une façon de reconsidérer
le local qui n'est ni passéiste, ni régressive et qui devient
une question importante.
Le danger de tout ce mouvement, c'est d'oublier que le territoire de toute
ville est une histoire assez lente et que l'histoire ne sera pas rasée.
Et inversement, ce qui est construit devient historique au bout de 1 0
ans, c'est un passé toujours réactualisé. Une ville
c'est deux, trois, quatre siècles transformés et vécus,
ce n'est pas embaumé. C'est à prendre avec du respect. C'est
une sorte d'anti-ville monde. Le mélange des histoires, du passé,
une topographie, une géologie unique : si on ne comprend pas cela,
on ne comprendra pas le caractère, le quelque chose qui fait que
toute ville est unique, on ne comprend pas des villes comme Edimbourg
ou Palerme par exemple. Les villes monde risquent d'être un peu
comme les supermarchés qui se ressemblent tous, dans l'illusion
du continuum où toutes les activités sont concentrées,
des villes qui ont comme qualité d'être ouvertes sur l'avenir,
dans un fantasme de pousse éternelle, comme ces villes américaines
désespérantes, sans grande qualité, où il
n'y a ni centre, ni quartier, ni périphérie.
Je ne crois pas que notre avenir sera fait d'une existence mondiale parce
que les milieux urbains sont très différents. Certes, j'ai
une culture architecturale internationale mais je ne travaille pas de
la même manière à Grasse, à New York ou au
Japon. Il y a des techniques, des cultures différentes. Je suis
assez attaché à la coexistence d'une culture internationale
et à l'ancrage local en même temps. C'est différent
de l'idée de Le Corbusier selon laquelle l'immeuble idéal
est celui qu'on peut poser partout. Cette idée de Le Corbusier
c'est celle du développement de la technique occidentale, d'une
technique qui peut tout résoudre et qui se répand dans le
monde. Mais aujourd'hui, on voit des architectes en Hongrie qui veulent
se dire des architectes hongrois, ils ont besoin de réaffirmer
ça après des décennies de lavage de cerveau culturel.
Et en même temps, ils ont besoin de communiquer avec le reste du
monde.
C'est très compliqué de parler du local aux architectes,
je n'en fais pas un dogme, pas même une théorie;
Même si vous - avez une culture et une
activité internationale, vous avez le sentiment de vous "
relocaliser " quand vous travaillez ?
Oui, en permanence. Déjà le site où doit être
imaginé le projet oblige à se relocaliser. Le contexte est
très important, on ne peut pas faire la même chose, à
New-York et à Tokyo, à Paris, Grasse ou Rennes, dans le
centre ou la périphérie. Il y a la couleur locale, l'environnement
urbain, les administrations locales sont très différentes,
les systèmes d'appel d'offre sont différents, le rapport
à l'industrie, les consignes de sécurité, les assurances...
Cela change complètement le contexte, c'est ce qui fait que le
travail est intéressant. Et de fait, on se localise. Les finances
peuvent passer très rapidement d'un pays à l'autre, l'architecture,
c'est très différent, il y a toujours un rapport avec la
mairie, les règlements qui change les choses. Je travail à
Sao Paulo où le maire veut rompre avec une habitude où les
constructeurs veulent un retour sur investissement très rapide,
au bout de 4 ans. Il veut qu'il y ait une vision stratégique de
la ville.
Face à des villes qui poussent très vite et sans plan, comme
Sao Paulo, Istanbul ou Mexico, les architectes brésiliens sont
passionnés par la notion d'urbanisme qu'ils n'avaient pas. Comment
avoir la qualité de ville comme Paris ? Les villes sont des héritages.
Si dans les écoles d"architecture on imagine que les villes
sont pareilles partout, qu'on rêve de villes qui poussent vite,
quand on fait des projets à l'étranger, on s'aperçoit
des différences. En Asie, par exemple, les chinois ont tendance
à raser entièrement leur passé. Les pays arabes où
c'est encore autre chose. Il y aujourd'hui une façon de reconsidérer
le local qui n'est ni passéiste, ni régressive et qui devient
une question importante.
Dans votre façon de travailler au quotidien,
la mondialisation change des choses ?
Il y a des différences de niveau de prix qui font que par exemple
je ne peux pas travailler en Amérique du Sud. Les prix des immeubles
sont trois fois moindre que ce qu'ils sont ici et les niveaux d'honoraire
six fois moindre. Si je travaille pour eux, je perds de l'argent, je risque
de me mettre en difficulté économique ou de ne mettre que
trois collaborateurs sur le projet alors qu'il en faudrait dix. J'ai souvent
des demandes du Mexique et je ne peux pas y répondre. Et je ne
parle pas de l'Afrique, une ville comme Lagos se développe dans
l'anarchie la plus grande. C'est vrai quand même que les architectes
font plus de projets à l'étranger qu'il y a 40 ans où
cela consistait principalement à faire des ambassades. La mondialisation
a accru les échanges qui ne sont pas seulement économiques
mais artistiques. Il faut quand même se demander si avec la globalisation,
on n'a pas tendance à établir un modèle culturel
qui est en réalité un fait économique.
Vous travaillez plus avec des étrangers
?
Dans mon cabinet, j'ai en permanence 10 à 15 stagiaires dont 70
à 90% sont des étrangers, des japonais, américains,
européens, qui restent jusqu'à un an ici, qui pour certains
deviennent ensuite membres de l'équipe. Je crois qu'on fait d'autant
plus appel à nous de l'étranger - et il arrive que ce sont
des gens qui ont été stagiaires ici il y a quelques années
qui rentrent en contact avec nous - qu'il y a quelqu'un de ce pays ici
qui fait la liaison, parce qu'ils ne trouvent pas un cabinet uniquement
français. Les étrangers qui sont parmi nous connaissent
tout de suite les références locales. Je pense à
un projet pour Dallas où nous sommes arrivés troisième,
où à un autre à Montréal où on était
second. Je pense que cette présence d'étrangers dans les
cabinets d'architecture existait déjà au début du
siècle, mais ce qui est nouveau c'est qu'on fasse appel à
des cabinets étrangers pour construire dans un pays.
L'attentat du 11 septembre vous semble changer
quelque chose ?
Je pense faire une maquette en mettant à plat sur un quartier de
Paris l'équivalent des tours. Ces deux tours c'est comme une ville
sur une suite d'étages, sans rues, reliés par des ascenseurs.
Je crois qu'on a atteint là un sommet de l'hyper-densité.
De même, le Pentagone est une pensée moyenâgeuse de
l'architecture, une façon de tout concentrer au même endroit
comme dans un château-fort. Il est cruel de penser que Le Corbusier
justifiait l'architecture moderne notamment par la nécessité
de prévoir les attaques aériennes, d'où les espaces
verts entre les immeubles...
On ne peut pas imaginer la réaction qui en architecture naîtra
de ces attentats. Cet attentat a atteint quelque chose de très
fort chez les architectes. Symbole d'aller toujours plus haut. Ces tours
étaient devenues une abstraction, avec 400 ou 600 mètres
de haut, elles étaient en dehors de toute échelle, c'est
ce qu'un architecte a appelé le " sublime " parce que
c'était en dehors de toute référence. C'était
l'image mondiale de New-York. En même temps, c'était un symbole
très primitif, cela n'était pas du tout du registre du moderne,
mais du primitif, comme la tour de Babel, comme deux obélisques,
quelque chose d'aussi vieux que l'Égypte. Cela va sans doute remettre
les pieds sur terre à beaucoup de gens qui dans les écoles
sont dans le tout virtuel, le tout mondialisé, tout informationnel.
Aujourd'hui, alors qu'on était en pleine régression, retour
aux années 60 avec des idées de ville empilées reliées
par des ascenseurs, il va falloir réfléchir à d'autres
manières de faire des bâtiments, pas seulement pour des raisons
de sécurité. Quoi refaire sur les décombres du WTC
? Une publication américaine m'a déjà demandé
une contribution. Cette question va agiter beaucoup de monde. Mais il
ne faut pas oublier que ce ne sont pas seulement des symboles, mais des
vies emportées et beaucoup de souffrance.
(1) le français Tony Garnier (1869-1948), architecte et urbaniste
visionnaire, est particulièrement connu pour la Cité industrielle
et l'hôpital de la Grange-Blanche à Lyon.
(2) Walter Gropius, fondateur du Bauhaus qu'il dirigea de 1919 à
1928, il a été le ferment d'une synergie des différentes
formes d'expression artistique. Fondamentalement démocratique,
sa réflexion vise à mettre l'architecture au service du
logement du plus grand nombre, et, dans cette perspective, à préciser
les rapports entre activité artistique et production industrielle.
(3) Saskia Sassen, auteur de " La ville globale : New York, Londres,
Tokyo " défend l'idée que la division internationale
du travail, la délocalisation et la mondialisation des échanges
provoquent une hiérarchie des villes à l'échelle
planétaire. Certaines cités renferment l'accumulation des
richesses, des centres de décision des firmes multinationales,
des laboratoires d'innovations technologiques, des lieux d'élaboration
des stratégies financières : ce sont les villes globales.
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