Délocalisations
"Que les responsables s'expliquent"

 

Daniel Steyaert est délégué de la filature Mosley à Hellemmes dans le Nord. Celle-ci est en liquidation judiciaire et suite à une occupation de plusieurs semaines a obtenu un protocole de fin de conflit plus conforme au souhait des salariés. Pour les employés de la société, cette fermeture est directement liée à la mondialisation et l'ouverture par le groupe auxquels appartient l'usine d'une filature en Turquie.

Où en êtes-vous dans le conflit ?
Nous nous apprêtons à signer un protocole de fin de conflit, nous n'avons pas obtenu 100% de ce que nous voulions mais nous avons avancé. L'usine n'a même plus de fond de caisse, il n'y a plus que le site à vendre. Et plus personne pour discuter. Nous avons réussi à faire revenir le patron de l'usine pour qu'au moins il participe à la cellule de reclassement. Avant, nous avons été licenciés comme des malpropres, sans négociations, sans rien. Il était important pour nous que le patron voit les conséquences de ses actes, qu'il voit ce que ça fait de licencier 123 personnes. D'autant que nous sommes persuadés qu"ils ont été légers avec la législation française. L'usine a payé des factures pour la maison mère, la maison-mère a surchargé artificiellement les charges de l'usine.
Ils vident la caisse et après ils disent qu'il n'y a plus d'argent.
Depuis début 2001, le groupe qui regroupe 36 usines a ouvert un nouveau site en Turquie, à Adana, dans le sud de la Turquie, quand dans le même temps ils nous liquidaient. Il y a une tradition de textile là-bas. Mais surtout, les salaires sont plus bas, il n'y a pas de protection sociale, pas de syndicats. C'est facile de faire du profit sur le dos des gens là-bas.
Nous sommes persuadés qu'il y a eu un accord entre les actionnaires et les donneurs d'ordre. Damart, qui représentant 70% du chiffre d'affaire, a du jour au lendemain cessé ses commandes. Il suffit d'un petit coup de fil entre amis.

Vous faites un lien entre votre situation et la mondialisation ?

Oui, notre situation, c'est complètement une conséquence de la mondialisation. Je ne serais pas contre que les usines aillent dans les pays du sud si ça permettait qu'ils se développent. Mais il faudrait que la concurrence puisse être égale entre le Nord et le sud, que soient à la même hauteur la protection santé, les mutuels, les ASSEDIC, et les salaires. Ici, les salaires sont de 5 900 francs, le SMIC. On s'est fait envoyer leurs bulletins de salaire par des ouvriers de l'usine turque : ils sont à 1 500 francs ! On peut en vouloir aux patrons mais on en veut aussi à l'Etat qui ne fait rien, qui n'a même pas fait respecter son propre droit sur l'usine ici. On a trouvé plein de trucs illégaux quand on a fouillé dans les papiers et dans les ordinateurs. Après tout, les patrons ils sont dans leur logique de profit ! Mais si au moins l'Etat taxait les importations et exportations !

C'est quoi le plus dur dans la situation que vous venez de vivre ?

Le plus difficile c'est de se retrouver comme un chien à la rue du jour au lendemain quand on a travaillé ici jusqu'à 37 ans pour certains. Que ceux qui prennent ces décisions ne voient pas que les gens vont souffrir. Après des actions illégales, l'occupation de l'usine, l'occupation des bâtiments du siège social etc., on a réussi à faire revenir le patron de l'usine. Mais on voulait que le vrai responsable, Dominique Meillassoux, actionnaire principal de Mosley, groupe auquel appartient notre usine, vienne lui-même nous expliquer. Il a toujours refusé de nous répondre. Il est vice-président de l'UIT, Union des industries textiles, affiliée du MEDEF. On a joint le président de l'UIT, Guillaume Sarkozy, frère de Nicolas Sarkozy, il nous a dit que lui non plus n'a pas réussi à le joindre. L'actionnaire a envoyé un homme de paille pour les négociations, quelqu'un d'arrogant, programmé pour la liquidation. De même, on a contacté Damart. Il a fallu qu'on aille occuper leur siège social pour avoir des réponses. Dans un premier temps, ils refusaient de nous dire pourquoi ils avaient cessé les commandes chez nous. On a appris ensuite par le CE qu'avaient été évoqués des problèmes de qualité. On en avait jamais entendu parler...
(Dominique Meillassoux n'a pas donné suite à nos demandes d'interviews).