Interview de Mira Rizek, secrétaire générale de YWCA à Jérusalem
Chrétiens en terre dite « sainte »…
« Il suffira bientôt de deux airbus pour évacuer toute la population chrétienne du pays… »
C’est avec cette « plaisanterie » que Mira Rizek, secrétaire générale YWCA (=UCJF, Union chrétienne de jeunes filles) de Jérusalem, nous accueille. Elle l’a entendue d’un collègue, une semaine de novembre pendant laquelle cinq personnalités chrétiennes de Palestine sont décédées (mort naturelle). Mira nous reçoit dans le building qui abrite l’association et qui, comme beaucoup de bâtiments UCJG de par le monde, faisait autrefois hôtellerie, et comprenait des équipements sportifs. Secrétaire générale depuis dix-huit mois, elle est confrontée à de graves problèmes administratifs pour pouvoir conserver cet établissement où vivent et étudient de nombreuses jeunes filles.
Quelle est la situation du christianisme en Israël Paletisne ?
Il y a soixante-dix ans, on comptait entre 29 et 33 % de chrétiens dans l’ensemble de la population. Aujourd’hui, il y en a 1,5% et à Jérusalem, 0,5%. Cette perte s’explique par le fait que les chrétiens investissent davantage dans l’éducation, ils ont donc plus de facilités pour émigrer lorsque la situation devient trop pesante. En revanche, les musulmans investissent dans la terre, ce qui rend les choses plus difficiles. Personnellement, je regrette que mes deux frères aient choisi d’émigrer avec leur famille aux États-Unis et au Canada, avant ils habitaient à Ramallah. Pourquoi ne peut-on pas vivre ici ? On manque de visions de paix. Je vois bien mes neveux, ils sont enfin heureux de vivre, mais c’est au prix de l’exil.
Comment sont les relations entre chrétiens et musulmans ?
Autrefois, il n’y avait jamais de problèmes entre chrétiens et musulmans en Palestine. Maintenant, les relations sont plus difficiles, et des organisations comme la nôtre aident au dialogue. Il faut condamner l’extrémisme, modérer les esprits. Des chrétiens ont été médiateurs dans les factions palestiniennes, d’où l’importance de la présence chrétienne qu’il faut absolument conserver. Il faut que les Églises soutiennent les chrétiens palestiniens non pas parce que ce sont des chrétiens mais à cause des valeurs.
Qu’attendez-vous de la conférence d’Annapolis ?
Je n’ai aucun espoir, parce que la terre et la paix ne vont pas ensemble. L’occupation doit cesser pour avoir la paix. La discussion doit porter sur l’occupation et non pas sur l’emplacement des check points ! Nos dirigeants actuels n’ont pas le pouvoir de faire la paix. Le mur n’apportera pas la sécurité, au contraire il détruit la possibilité de ponts de dialogue.
Quelle est la situation économique ?
Le niveau de pauvreté atteint 80 % à Gaza et environ 40 % en Cisjordanie, et bien sûr encore plus dans les camps de réfugiés. L’économie sous occupation ne peut pas survivre. Même Israël ne tient pas, à cause de l’occupation. La situation palestinienne va entraîner des catastrophes au Moyen Orient, car il faut prendre en compte les pays autour de la Palestine, et dans le monde entier. Les pertes continuent, en vies humaines, en économie. Un exemple : il y a eu des investissements internationaux à hauteur de 500 millions de dollars à Bethleem en 2000 ; à cause de la construction du mur, tout a été démoli et personne ne dit rien…
Quel peut être le rôle des chrétiens ?
Il y a une coalition chrétienne à Jérusalem et une autre à Bethléem à cause des fermetures de routes. Nous avons un rôle de développement, de témoignage, de médiation à l’externe comme à l’interne. Il faut rester prudent face à la politique mais comme nous avons un rôle humanitaire, cela devient vite politique. On lance des appels, on recherche des formations. Il y a eu « VOX : the voices of christians », c’était une newsletter mensuelle. Malheureusement, il n’y a plus assez de personnes pour la faire alors elle est devenue trimestrielle. Cette lettre met en avant les questions humanitaires.
Quelles sont les actions de YWCA ?
Le YWCA travaille avec les femmes, il y a trois branches, à Ramallah, à Jérusalem, à Jéricho. Ici, à Jérusalem nous avons une école professionnelle qui forme des secrétaires et des assistantes sociales et qui fonctionne depuis 1964. On fait la même chose à Ramallah à cause des fermetures de routes, sinon un seul pôle suffirait. Nous avons des équipements sportifs. Nous mettons l’accent sur « culture et héritage » car les jeunes, surtout à Jérusalem, ne s’y retrouvent plus. Nous avons un jardin d’enfants : c’est important pour le cadre, parce que c’est un endroit paisible, loin des chaos quotidiens, cela attire les enfants, nous organisons des camps, ils font de la musique, de l’art, de la danse, comme des enfants « normaux », et ainsi, on peut travailler aussi avec les mères. À Jéricho, il y a la volonté de créer des emplois, ainsi qu’à Ramallah. Dans les deux endroits, on encourage la broderie qui est revendue ensuite dans des circuits de solidarité. Nous avons un programme d’éveil à la santé dans les camps.
Nous essayons de rouvrir un restaurant YWCA, qui deviendra peut-être un moyen de gagner un peu d’argent car si nous ne dépendons que des donateurs, cela peut s’arrêter brutalement. Jusqu’en 2000, le YWCA fonctionnait aussi comme un hôtel, mais il y a un problème administratif. Normalement quand une association existait déjà avant 1967, on n’avait pas besoin de l’enregistrer mais la réglementation a changé à cause de la taxe professionnelle. C’est une lutte de survie car Israël a l’intention de vider Jérusalem Est de ses habitants et de ses organisations. Nous essayons donc d’inviter le plus possible d’associations pour que beaucoup de gens viennent nous visiter, et puissent nous soutenir le moment venu.
Nous avons cent-cinq ans d’existence, une image positive, nous sommes le seul centre de ce genre. Heureusement, les donateurs continuent à soutenir le mouvement, surtout l’Allemagne pour les centres féminins. Le Conseil œcuménique des Églises (COE) vient de lancer le Forum Israël Palestine (PIF), nous espérons vivement que ce ne sera pas une fin en soi et que les voix d’espérance ne seront pas étouffées par les chrétiens sionistes.
=============================================
Les chrétiens palestiniens, chiffres et organisations
2% de la population globale, environ 150000 en Israël et 50000 en Palestine. Entre 400000 et 500000 sont exilés. La pyramide des âges montre une perte des forces entre 20 et 39 ans. Il y a une forte baisse de natalité.
Depuis 1989, il y a eu 20 prises de position unifiées des églises sur : Jérusalem, les entraves à la libre circulation, le mur et les fermetures, la sécurité des Israéliens et des Palestiniens. Et la mise en place du programme d’accompagnement œcuménique, EAPPI, et du Jerusalem Interchurch Center. Il existe une coalition nationale des organisations chrétiennes en Palestine (NCCOP) et un Forum de Témoignage chrétien en Palestine (PCAF)
À propos d’EAPPI, les responsables chrétiens affirment : « Your presence is supportive of our existence » [votre présence est d’un grand soutien pour notre existence]. Il faut parler des chrétiens palestiniens, les rencontrer, les préserver de la disparition ; en parler aux Églises, au COE (Genève et Jérusalem) et aux gouvernements.
Il y a 13 chefs d’église à Jérusalem, ce sont eux qui sont les ouvriers du programme. À Jérusalem, la coordination locale compte trois personnes. Il y a un groupe de référence au niveau local, il comprend 9 personnes dont des militants pacifistes israéliens.
Précautions
Je travaille pour la Fédération protestante de France en tant qu’accompagnatrice œcuménique, pour le Conseil Œcuménique des Eglises dans le cadre du Programme d’Accompagnement Œcuménique en Palestine et Israël (EAPPI). Les points de vue exprimés ici sont personnels et ne reflètent pas nécessairement ceux de mon employeur ou du COE. Si vous souhaitez publier les informations contenues dans cet article ou les faire suivre, veuillez d’abord contacter la coordination EAPPI (eappi-pc@jrol.com) pour obtenir l’autorisation. Merci.