Dossiers > Le ministère du pape vu par les protestants
Alain MASSINI, pasteur de l’Eglise réformée de France, président de la Commission de la Fédération protestante de France « Chrétiens et Juifs »
Le pontificat de Jean-Paul II aura été celui d'un approfondissement et d'un élargissement sans précédent du dialogue de l'Eglise catholique romaine avec le monde juif.
L'histoire retiendra les deux actes symboliques forts que le Pape posa comme balises de ce cheminement inédit. Le premier est la visite qu'il fit à Synagogue de Rome, en 1986, dont les commentateurs ont dit que, parmi les voyages du Saint-Père, le kilomètre qui séparait la basilique vaticane de la synagogue de Rome avait été le plus long. C'était, disait André Chouraqui, "un voyage de deux mille ans à travers une histoire pavée de malentendus, d'humiliations et de persécutions " (1). Le second est sa prière au " Mur des Lamentations " à Jérusalem, lors de son voyage en Terre Sainte pour le Jubilé de l'an 2000 qui suivait de peu la déclaration de repentance.
Au-delà de ces images si symboliques et si médiatiques, la démarche de Jean-Paul II s'inscrit dans le processus engagé par l'Eglise Catholique Romaine lors du Concile de Vatican II qui, dans la déclaration Nostra Aetate n°4, abolit 2000 ans d'"enseignement du mépris " pour ouvrir l'Eglise à l'enseignement de l'estime et du respect.
Ses prédécesseurs s'étaient déjà engagés dans cette voie. A la veille de la deuxième guerre mondiale, Pie XI, pape immense, mort trop tôt, comdamna en 1937 le racisme nazi par l'Encyclique Mit brennender sorge et l'antisémitisme. On lui doit l'expression qui a fait date: " L"antisémitisme est inacceptable. Nous sommes spirituellement des sémites". En 1939, dans l'Encyclique qu'il projetait et qui n'a jamais été publiée, Humani generis unitas, il soulignait l'unité du genre humain. Paul VI qui eut la charge d'achever le Concile et de mettre en uvre ses orientations, le fit en réformant l'enseignement de l'Eglise et en créant une Commission pour les rapports religieux avec le judaïsme. Jean-Paul II ira bien au-delà en osant la rencontre, en établissant des relations diplomatiques entre le Saint Siège et l'Etat d'Israël et en multipliant les groupes de recherche. Publiée à la veille du Jubilé 2000, la déclaration Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah (2) a frappé positivement l'opinion, même si le débat reste ouvert sur la pertinence de la distinction entre Eglise sainte et chrétiens pécheurs.
Tout son engagement a été porté par les convictions fortes qui l'animent et qu'il a exprimées, dès le tout début de son pontificat, lors de sa visite à la communauté juive d'Allemagne à Mayence en 1980. Il souligna à cette occasion que l'Alliance passée entre Dieu et le peuple d'Israël est une "Alliance qui ne peut être révoquée ", fit sienne la déclaration des évêques allemands qui disaient que " Quiconque rencontre Jésus-Christ rencontre le judaïsme "., rappela qu'" une dimension véritable et centrale de notre dialogue est la rencontre entre les Eglises chrétiennes et le peuple actuel de l'Alliance conclue avec Moïse " et conclut en invitant à " un dialogue entre les deux religions qui, avec l'islam, ont pu donner au monde la foi en un Dieu unique et ineffable, que nous voulons servir au nom du monde entier ". Ces propos annonçaient déjà la rencontre à la synagogue de Rome et celle des chefs religieux à Assise. Ils affirmaient déjà ce que le pape n'a cessé de répéter depuis : " Le nom du Dieu unique doit devenir toujours plus ce qu'il est, un nom de paix et un impératif de paix "(3)
Animé par ces fortes convictions Jean-Paul II s'est résolument engagé dans la voie difficile qui le mena de Rome à Jérusalem. Cette longue marche fut ralentie par l'affaire du carmel et des croix d'Auschwitz, la tentative de canonisation d'Isabelle la catholique, la canonisation d'Edith Stein devenue sur Thérèse Bénédicte de la Croix et le projet de mettre en place une fête chrétienne de la Shoah qui firent douter de la sincérité de l'engagement du Saint Père. Elle faillit s'arrêter net lorsque la déclaration " Dominus Iesus " posa la limite de tout engagement chrétien dans le dialogue interreligieux et recentra le débat sur la personne et l'uvre du Christ, incontournable bloc de la foi chrétienne. La christologie triomphaliste développée dans cette déclaration ne conduit-elle pas à reléguer le judaïsme au rang des autres religions mondiales, et à ôter au dialogue entre Juifs et Chrétiens toute spécificité ?(4)
Tout au long de son pontificat, Jean-Paul II n'a cessé de relancer ce dialogue. C'est pourquoi un vibrant hommage lui a été rendu par le Congrès juif européen à Paris en janvier 2002.
Il faut être bien conscient du fait que la démarche de ce Pape singulier -- le seul qui ait connu le monde juif d'Europe centrale avant son anéantissement dans la Shoah (5) -- participe de l'évolution globale du dialogue entre le christianisme et le judaïsme au XX° siècle, toutes traditions confondues.
Dans le document "Eglise et Israël" sur les relations entre les Chrétiens et les Juifs, adopté en juin 2001 par la Communion Ecclesiale de Leuenberg (6), les Eglises issues de la Réforme en Europe, discutent et approfondissent bien des points de l'approche de nos frères catholiques aujourd'hui. Elles soulignent notamment la spécificité du dialogue entre Juifs et Chrétiens qui doit être distingué de celui qui peut être mené avec les autres religions.(7)Parmi les réflexions des Eglises sur les relations spécifiques qui lient les Juifs et les Chrétiens, Jean-Paul II, par sa patiente obstination, a contribué à ouvrir la voie qui mènera à une coexistence fraternelle avec le Judaïsme, sans masquer les enjeux théologiques qui engagent la foi et la théologie chrétienne. Il a fourni des éléments décisifs qui ont permis d'ouvrir le dialogue sur de nouvelles bases.
Notes :
(1) Cité par Henri Tincq , L'Etoile et la Croix, JC Lattès, 1993, p.73.
(2) Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah . Documentation catholique, n°2179, 5 avril 1998, pp. 336-340.
(3) Jean-Paul II, Au début du nouveau millénaire, Lettre apostolique Novo millennio ineunte, Centurion, Cerf, Mame, 2001,n°55, p. 45.
Voir aussi, la lettre qu'il a adressée au Cardinal Walter Kasper, à l'ouverture du Colloque du Congrés juif européen et de l'Eglise catholique romaine en janvier 2002 , Documentation catholique, n°2266, 17 mars 2002, p. 260.
(4) Force est de constater que dans le bilan du Jubilé 2000 ( Au début du nouveau millénaire, Lettre apostolique Novo millennio ineunte, Centurion, Cerf, Mame, 2001) Jean-Paul II ne mentionne jamais la spécificité de ce dialogue. Les n°54-56 consacrés au dialogue interreligieux et à la mission, s'ils se réfèrent à Dominus Iésus, ne le mentionne pas.
(5) Déclaration du cardinal Jean-Marie Lustiger au Colloque du Congrès juif européen et de l'Eglise catholique romaine en janvier 2002 , Documentation catholique, n°2266, 17 mars 2002, pp. 261-262.
mais aussi Monseigneur Jorge Mejia, Etat présent des rapports avec l'Eglise catholique, in Judaïsme, anti-judaïsme et christianisme, Colloque de l'Université de Fribourg, 16-20 mars 1998, St Augustin, 2000, p.147
(6) Eglise et Israël, Foi et Vie, Volume CI, n°1, Février 2002.
(7) cf. le n° 114, p. 61, de la Partie III, L'Eglise dans l'aujourd'hui d'Israël in L' Eglise et Israël, Foi et Vie, Volume CI, n°1, Février 2002.