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Le pape Jean-Paul II et les Droits de l'homme

 

Michel WAGNER, pasteur de l’Eglise réformée de France, membre de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme auprès du Premier Ministre

La personnalité aussi forte que contrastée du pape Jean-Paul II permet-elle de faire un bilan univoque de ce long pontificat ? Parmi les multiples facettes de l'action qu'il a conduite pendant plus de deux décennies à la tête de son Eglise, quelles seront les plus marquantes pour l'histoire ?

Il se pourrait bien que l'attitude de l'Eglise catholique envers les Droits de l'homme ait connu sous son influence une évolution significative. Il convient de rappeler la prudente réserve qui était de mise à Rome envers cette expression et son contenu jusqu'au concile de Vatican II. Cette réserve s'enracinait dans la crainte théologique qu'à trop proclamer les Droits de l'homme, on en vienne à empiéter sur les Droits de Dieu. Attitude à laquelle on pourrait trouver quelques échos dans le souci cher à Calvin de rappeler sans cesse "qu'à Dieu seul est la Gloire ". Mais il convient d'ajouter du côté catholique romain le climat de méfiance qui prévalait à Rome à l'époque de la condamnation du modernisme. Tout ce qui pouvait apparaître comrne une concession envers l'athéisme marxiste était tenu en respect. Divers textes de cette époque en témoignent qui tiennent l'expression " Droits de l'Homme " comme ayant saveur de souffre

Cette attitude officielle était loin d'être partagée par tous les catholiques, notamment par les fidèles des mouvements d'action catholique et par nombre de prêtres et de théologiens engagés concrèternent aux côtés des plus pauvres. Le concile de Vatican II arrivera à point comme un souffle d'air frais dans ce dornaine comme dans beaucoup d'autres. L'Association des chrétiens contre la torture (ACAT) prendra son essor quelques années plus tard dans un climat nouveau. Le monde chrétien non?catholique, et en particulier protestant, saluera très favorablement cette évolution.

Le mérite de Jean-Paul II est d'avoir encouragé fermement ce cheminement. Le meilleur témoignage en est la publication, dés le début de son pontificat en mars 1979, de l'encyclique : Redemptor hominis (Le rédempteur de l'homme). Un chapitre entier y traite de la situation de l'homme dans le monde contemporain, notamment un long paragraphe consacré directement aux Droits de l'Homme. Comme il arrive souvent dans les documents pontificaux, il s'y dégage un souci manifeste de montrer que cette évolution se situe dans la continuité d'un enseignement de l'église catholique, en dépit de certaines apparences manifestement contradictoires ! Si la réaffirmation des Droits de Dieu reste première la place de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et le rôle des institutions des Nations Unies pour leur mise en oeuvre sont clairement affirmées. Suit une préoccupation évangélique tout à fait pertinente rappelant que la lettre des intentions ne suffit pas et qu'il faut aussi que l'esprit chemine dans les coeurs.

Cette affirmation de principe du début du pontificat fût réaffirmée continuellement au cours des nombreux déplacements de ce pape itinérant et en diverses circonstances. Dans une petite brochure publiée par les moines de Solesmes en 1990, (Fayard-Le Sarment) près de 40 interventions publiques de Jean-Paul II sur ce sujet sont déjà répertoriées. L'église catholique rejoignait alors dans le mouvement œcuménique les autres églises engagées depuis longtemps dans le combat pour les Droits de l'Homme en diverses situations (M.L. King aux U.S.A., Desmond Tutu en Afrique du Sud, etc...).

Il y eut néanmoins quelques accrocs dans ce parcours novateur. Placé en face de situations hautement dramatiques, l'enseignernent traditionnel de l'Eglise catholique a retrouvé ses sources dans une théologie naturelle considérce par d'autres chrétiens comme un filtre à la compréhension directe de l'enseignement des Écritures. Ce fût le cas notamment en Afrique dans l'affirmation par le pape Jean?Paul II de son opposition irréductible à l'utilisation du préservatif face à la montée du Sida également dans l'exhortation aux femmes bosniaques, violées par des Serbes au cours du conflit à conserver l'enfant qu'elles portaient en dépit de leurs réticences. L'opinion publique mondiale a manifesté à l'époque son étonnement et sa réprobation. Certes le problème n'est pas simple, mais des protestants y verraient plutôt l'occasion de réaffirmer le primat de l'autorité de l'Écriture Sainte et de la responsabilité personnelle devant Dieu, sur toute médiation par une interprétation doctrinale.

En dépit de ces positions circonstancielles qui mériteraient un débat œcuménique plus approfondi, il n'en reste que le pontificat de Jean-Paul II aura redonné leur place aux " Droits de l'homme " dans la doctrine et la pratique catholique, comme l'une des manières fondamentales de mettre en oeuvre l'amour du prochain à l'égal de l'amour de Dieu.