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Lutte contre le racisme
L’appel du Chambon-sur-Lignon

Haut lieu de la résistance spirituelle, Le Chambon-sur-Lignon où furent cachés des familles et des enfants juifs pendant la guerre, reçoit le 8 juillet la visite de Jacques Chirac. Appelant à la mobilisation contre le racisme, le chef de l’Etat fait l’éloge de la laïcité.

Bernadette SAUVAGET

La rumeur courait déjà depuis une quinzaine de jours. Le 1er juillet au soir, la nouvelle était confirmée officiellement : le président de la République se rendrait en visite au Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire, le 8 juillet. Jacques Chirac a choisi ce haut lieu de la mémoire protestante et juive pour appeler en termes très lyriques, un peu à la manière gaullienne, à la résistance contre le racisme et l’antisémitisme. S’appuyant sur le comportement exemplaire de la population du Plateau pendant la guerre, le chef de l’Etat décrète une vaste mobilisation, de la police à l’Education nationale, et exalte les valeurs républicaines, en particulier la fraternité, et la France laïque, garante, selon lui, de la liberté de conscience.

« Comme souvent pour ses discours importants, le président de la République a trouvé, avec le Chambon-sur-Lignon, un lieu écrin pour le prononcer », souligne l’historien Patrick Cabanel, spécialiste des relations entre juifs et protestants. A la municipalité, le maire adjoint Gérard Bollon affiche sa « fierté ». « Je crois que les pouvoirs publics et le président de la République sont désemparés devant la montée des actes racistes en France. Du coup, je ne reproche pas à Jacques Chirac de donner un caractère solennel à son appel à la tolérance », estime, pour sa part, le président de la Fédération protestante de France (FPF), Jean-Arnold de Clermont, invité officiellement sur place lors du déplacement du 8 juillet.

Dans cette affaire très bien ficelée en terme de communication politique, l’occasion a fait le larron. Jacques Chirac avait été officiellement invité pour les Journées mémoire du Plateau qui ont eu lieu les 10, 11 et 12 juin (voir Réforme n° 3083, 17-23 juin), organisées par la municipalité et l’association Amis du Chambon. L’invitation est demeurée sans suite. Probablement pour cause d’agenda présidentiel déjà chargé : les 8, 9 et 10 juin, il assistait au sommet du G8 à Sea Island, aux Etats-Unis.

Stratégie de communication

Pourtant, l’Elysée a promptement rebondi. Dès le 15 juin, Claude Chirac, « Madame fille », qui a la haute main sur la stratégie de communication présidentielle, venait en personne et en toute discrétion au Chambon-sur-Lignon. Avec comme objectif de préparer sur le terrain la future visite présidentielle. Immédiatement, une fuite dans la presse locale évoquait l’hypothèse d’un déplacement de Jacques Chirac, mécontentant sérieusement son entourage.

Lieu chargé d’histoire (au point d’ailleurs d’être parfois difficile à porter pour ses actuels habitants), Le Chambon-sur-Lignon et sa mémoire ont-ils été instrumentalisés par un président en quête d’un coup politique ? Dans cet appel du Chambon, les considérations internationales sont ainsi très présentes.

En Israël et aux Etats-Unis, l’image de la France, suspectée d’être devenue (ou redevenue) antisémite, s’est, ces dernières années, singulièrement dégradée. Déjà, lors de déplacements en Amérique, Jacques Chirac a tenté de rassurer les responsables juifs. « La commune de Haute-Loire est très inscrite dans la mémoire protestante. Mais, pour le Français, le symbole de la résistance, c’est plutôt le Vercors, relève Patrick Cabanel. En Israël ou dans les milieux juifs américains, l’histoire du Chambon-sur-Lignon est, en revanche, très connue. »

Mais personne ne souhaite vraiment « casser l’ambiance ». « Je suis plutôt heureux de cette visite, estime Jean-Arnold de Clermont. Cela n’était jamais arrivé qu’un président de la République rende hommage au Chambon et au plateau cévenol qui sont l’un des plus beaux exemples de résistance aux lois antijuives prises pendant la Deuxième Guerre mondiale. »

« Je trouve l’initiative de Jacques Chirac plutôt positive, reprend Michel Forst, secrétaire général de la Cimade. A l’époque, sur le Plateau, l’action de la population se situait effectivement du côté de la désobéissance civile. Il est clair que Jacques Chirac utilise l’histoire du Chambon pour sa propre communication politique. Mais, dans le contexte dans lequel nous nous trouvons, au moment où il y a une montée de l’antisémitisme non seulement en France mais aussi en Europe, cela ne me paraît pas contestable en soi. » La Cimade, très active dans la commune de la Haute-Loire, a joué un rôle majeur dans le sauvetage des enfants juifs.

Des Etats-Unis où il vit, Pierre Sauvage, président de l’association Amis du Chambon, est le seul à prendre le risque d’émettre quelques bémols. « Le Chambon n’est pas obligatoirement le lieu ad hoc pour exalter les valeurs de la République. Il n’est pas opportun, me semble-t-il, de gommer la dimension religieuse de l’histoire de la résistance du Chambon », plaide-t-il.

L’école préférée au temple

Au cours des préparatifs, les conseillers de Jacques Chirac n’ont pas jugé opportun, par exemple, que le président de la République se rende au temple du Chambon. C’est là pourtant que le pasteur André Trocmé et son adjoint, Edouard Theis, encouragèrent et soutinrent par leurs prédications la résistance spirituelle de la population du Plateau. Le chef de l’Etat a donc choisi de prononcer son discours dans la cour de l’école publique. Laïcité oblige ? « Il va bien à la messe dans une église catholique lorsqu’il est en vacances à Bormes-les-Mimosas », pointe, assez dépité, un élu local.

Toutefois, le choix de la cour de l’école prend tout son sens tandis que la polémique à propos de la loi sur le voile islamique rebondit. Prudemment, le président de la République a aussi pris garde de ne privilégier aucune confession religieuse. Dans les jours précédant l’annonce officielle, plusieurs personnes évoquaient la venue, aux côtés de Jacques Chirac, de Simone Veil, personnalité emblématique et présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Mardi soir (le jour de bouclage de Réforme), on ne savait toujours pas quelle personnalité juive serait présente au Chambon. En affichant ainsi une stricte neutralité républicaine, Jacques Chirac exalte la laïcité, creuset, selon lui, du respect des différences. Quitte à commettre un contresens historique sur ce que fut la résistance au Chambon, fortement imprégnée par le protestantisme et soutenue par des convictions religieuses.

A la rentrée, une initiative de la FPF

A la mi-septembre, la Fédération protestante de France (FPF) organise un tour de table informel afin de mobiliser et d’examiner les moyens de lutter contre la montée de l’intolérance. Sont conviés des syndicats, des associations spécialisées dans la lutte contre le racisme, la Ligue de l’Enseignement, des organisations religieuses… Est-ce une réponse à Jacques Chirac ? Le président de la FPF, Jean-Arnold de Clermont, le dément : l’initiative avait été mise sur les rails avant le voyage au Chambon. Une rencontre avec un responsable d’un des principaux syndicats français, venu demander de l’aide à la FPF, a été le déclencheur. Ce dernier constatait l’absence de mobilisation de ses troupes sur la question de la lutte contre les discriminations. Interpellée, la FPF a estimé être bien placée pour mobiliser la société civile et organiser la réunion de septembre. A cette occasion, elle ouvre largement le débat et sort volontairement de son strict rôle religieux. « Nous ne souhaitons pas mettre en place un front des religions. Faire du racisme et de l’antisémitisme une question religieuse serait donner raison à ceux qui mettent en avant un conflit de civilisation entre l’Occident et le monde arabo-musulman », estime Jean-Arnold de Clermont.