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Sondage IFOP sur le protestantisme
Banalisé mais recomposé

Bonne nouvelle : le protestantisme n’est pas mort. Mais il se transforme, se déplace, se colore, avec l’arrivée de nouvelles Eglises évangéliques. Même si par ailleurs il a tendance à se fondre de plus en plus dans la population française. Les résultats d’un sondage exclusif IFOP pour “Réforme”.

Jean-Paul WILLAIME

Jean-Paul Willaime est directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études

Les données 2003-2004 fournies par l’IFOP confirment de façon tout à fait intéressante ce que les sondages nationaux précédents sur les protestants en France (IFOP, 1980 ; CSA, 1995) avaient déjà révélé et ce que divers autres sondages avaient également montré (CSA, 2000-2001 et 2003). La minorité protestante française est plus nombreuse que les estimations courantes données par les Eglises : 2,2 % de la population française âgée de 18 ans et plus, ce qui représente quelque 1 300 000 personnes sur l’ensemble de la population (la Fédération protestante de France [FPF] en comptabilise pour sa part 1 100 000 se décomposant en 900 000 FPF et 200 000 hors FPF).

Cette estimation a été obtenue à partir d’une question très claire : « Etes-vous catholique, protestant, musulman, juif, d’une autre religion ou sans religion ? », une question plus directe que celles posées dans les sondages précédents. Rappelons, en effet, que si le sondage IFOP de 1980 avait révélé 4,2 % de Français « proches du protestantisme », c’était en réponse à la question : « Sur le plan religieux, êtes-vous plus proche du protestantisme, du catholicisme, d’une autre ou d’aucune religion ? »

Quant au sondage CSA de 1995, c’est en répondant à la question suivante : « Quelle que soit votre appartenance religieuse d’origine, pouvez-vous me dire de quelle religion vous vous sentez le plus proche ? De la religion catholique ? De la religion protestante ? De la religion juive ? D’une autre religion ? D’aucune religion ? », que 3 % des interviewés avaient répondu « de la religion protestante », ces 3 % se décomposant en 1,9 % de protestants, 0,8 % de catholiques et 0,3 % de sans religion.

2,2 % de protestants en France en 2004, cela confirme les 2 % notés par deux sondages CSA de 2000-2001 et de 2003. Alors que la proportion de Français se déclarant catholique est plutôt à la baisse (64,3 % des Français en 2004, selon un sondage CSA- La Croix contre 81 % en 1986 et 69 % en 2001), la proportion de protestants reste stable : autour de 2 %.

Profonde mutation

Ce constat peut paraître étonnant si l’on en juge par la baisse numérique des protestants constatée, particulièrement dans certaines régions, par quelques Eglises historiques (baisse en personnes recensées, en cotisants et en participants). S’il y a malgré tout stabilité, c’est que l’on assiste à une profonde recomposition du protestantisme français dont il serait temps de mesurer les caractéristiques et l’ampleur, une recomposition essentiellement marquée par la croissance du protestantisme évangélique, en particulier dans ses composantes pentecôtistes, et par l’affirmation de diverses Eglises ethniques, notamment africaines et antillaises. Aujourd’hui, plus du tiers des protestants en France appartiennent à la mouvance évangélique, c’est-à-dire à ce protestantisme qui, de façon assez variée selon les Eglises et assemblées, insiste sur la conversion personnelle, le militantisme religieux et social des fidèles, leur orthodoxie et orthopraxie. Les données IFOP ne permettent pas d’analyser cette recomposition, elles en manifestent plutôt la présence en rendant d’autant plus nécessaires des études ultérieures.

Premier indice : la géographie. Certes, le fait que les protestants français ne sont pas répartis de façon homogène sur le territoire métropolitain n’est pas nouveau, mais certains déplacements sont significatifs. On constate sans surprise une forte surreprésentation de la population protestante dans l’Est (+ 19,8 % par rapport au poids de ces régions dans la population française) et une forte sous-représentation dans l’Ouest (- 10,7 %). Dans les faibles écarts que l’on constate dans les autres régions, l’on notera que, par rapport à leur poids dans la population française, les régions PACA et Languedoc-Roussillon confondues se distinguent, non pas par un poids supérieur de la population protestante, mais par un poids légèrement inférieur (- 1,6 %). Même si ce solde négatif est dû, sans aucun doute, à la région PACA qui masque le solde positif de la région Languedoc-Roussillon, reste que cela révèle la perte relative d’importante du protestantisme historique du Midi.

Recomposition géographique

Deuxième indice : la structure d’âge. Par rapport à la structure d’âge de la population française, les protestants français comptent un peu moins de personnes de 18-34 ans (- 4 %) et un peu plus de personnes au-delà de 50 ans et plus (+ 3 %), mais ces écarts sont moins importants que ceux observés dans la population catholique (- 8 % pour les 18-34 ans et + 8 % pour les 50 ans et plus). Du point de vue de l’âge, le contraste est très prononcé entre les protestants du Grand Sud, caractérisés par une forte proportion de personnes de 50 ans et plus (54 %, dont 29 % de 65 ans et plus) et une faible proportion de moins de 35 ans (17 %, dont 4 % de 18-24 ans) et les protestants des Grandes Agglomérations qui comptent 42 % de plus de 50 ans (dont 18 % de 65 ans et plus) et 33 % de moins de 35 ans (dont 10 % de 18-24 ans). Le protestantisme du Grand Est ayant, du point de vue de l’âge, une position intermédiaire entre ces deux extrêmes que constituent le Grand Sud et les Grandes Agglomérations .

Avec l’opposition entre ces deux derniers ensembles, on a un autre indicateur de la recomposition du protestantisme en France, une recomposition géographique et démographique qui ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui : aux terroirs traditionnels du protestantisme se substitue de plus en plus le protestantisme des agglomérations urbaines, marqué, en particulier, par la croissance de diverses Eglises évangéliques. Le sondage CSA- La Croix de 2001 avait remarqué, quant à lui, la montée en force du courant évangélique dans la couronne parisienne. Quant au sondage CSA/ La Vie / Le Monde de 2003 qui dénombrait 2 % de protestants et 62 % de catholiques, une chose était frappante : les taux étaient respectivement de 4 % et de 40 % chez les 18-24 ans qui étaient par ailleurs 14 % à se déclarer musulmans (contre 6 % dans l’ensemble des sondés). Simple hasard du sondage ou indice d’une profonde recomposition du paysage religieux chez les jeunes générations ?

Le profil socioprofessionnel des protestants, traditionnellement caractérisé par une surreprésentation des cadres et une sous-représentation des ouvriers et des employés (ce que constataient aussi bien le sondage IFOP de 1980 que le sondage CSA de 1995), tend à se rapprocher de celui de la population française en général et de la population catholique en particulier, même si de faibles écarts subsistent (+ 4 % pour les cadres et - 3 % pour les employés et ouvriers par rapport aux taux observés dans la population française). Ce profil socioprofessionnel est assez diversifié selon les régions. On observe en particulier une nette différence entre trois ensembles : a) les protestants du Grand Sud qui comptent une proportion importante de retraités et d’inactifs (45 %), 2 % de cadres supérieurs et de profession libérale, 20 % d’employés et d’ouvriers ; b) ceux du Grand Est où le taux de retraités et d’inactifs est nettement plus bas (34 %), celui d’employés et d’ouvriers nettement plus élevé (40 %) et celui de cadres supérieurs et de profession libérale un peu plus important (5 %) ; c) les protestants des Grandes Agglomérations dont le profil socioprofessionnel est plus équilibré avec un important taux de cadres supérieurs et de professions libérales (10 %), 27 % d’employés et d’ouvriers et 40 % de retraités et d’inactifs.

Quant aux affinités politiques des protestants français, les données IFOP confirment là aussi les données des précédents sondages : à la fois une réelle diversification des proximités politiques des protestants qui sympathisent aussi bien pour des courants de gauche que pour des courants de droite et, en même temps, une préférence plus marquée pour la gauche (42,5 % contre 30 % pour la droite). Si plusieurs auteurs avaient souligné la forte relativisation, voire la quasi-disparition de cette particularité des proximités politiques des protestants, reste que ce sondage confirme sa persistance. Si l’on additionne extrême gauche et gauche, cela fait 47,5 % chez les protestants et 39 % chez les catholiques, soit un écart non négligeable de 8,5 %. Comme les catholiques (10,5 %), les protestants ne sont pas indemnes de l’extrême droite puisque c’est la proximité déclarée de 10 % d’entre eux. Une attirance marquée pour les Verts (15,5 %) et une moindre inclinaison vers l’UMP (17 % contre 22,5 % parmi les catholiques) caractérisent par ailleurs les orientations politiques des protestants.

Dans ce domaine, l’on constate également de fortes différenciations régionales avec les protestants du Grand Est qui se distinguent par leur proximité pour les Verts (20 %) et l’extrême droite (17 %), un protestantisme du Grand Sud plus marqué à droite qu’à gauche (35 % pour la droite et 23 % pour la gauche) et qui se distingue par un taux relativement élevé pour l’extrême gauche (9 %) et un faible taux pour l’extrême droite (7 %), les protestants des Grandes Agglomérations qui se distinguent par leur forte proximité pour la gauche (35 %) et leur faible proximité pour l’extrême droite (6 %).

Il est urgent qu’une grande enquête sur les protestants en France permette d’affiner et d’approfondir les différents aspects de cette recomposition du protestantisme que ces précieuses données de l’IFOP permettent de pointer.

Sondage omnibus

Les données présentées dans ce sondage effectué par l’IFOP sont extraites d’un cumul d’enquêtes réalisées par téléphone entre juin 2003 et novembre 2004 auprès de 46 échantillons nationaux représentatifs de 1 000 personnes. Les instituts de sondage qualifient ce type d’enquête d’« omnibus ». Il s’agit d’interroger un panel de personnes sur divers sujets d’actualité (cote de popularité du personnel politique, adhésion ou non à une réforme…) ou sur des sujets plus « marketing », pratiques culturelles ou habitudes de consommation… De temps en temps, pour éclairer tel ou tel comportement, les enquêteurs posent la question de l’appartenance religieuse. Ainsi, pour ce sondage IFOP, parmi un total de 46 113 personnes, 1 002 personnes ont répondu « protestant » à la question suivante : « Etes-vous catholique, protestant, musulman, juif, d’une autre religion ou sans religion ? » De cet échantillon, l’IFOP a tiré les conclusions que nous publions ci-dessus.