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Une nouvelle tendance : la reconversion
Changez tout !

 Changer de vie, c’est possible. Ce leitmotiv aux allures de slogan publicitaire cache aujourd’hui une vraie réalité. Ce dont tout le monde a rêvé un jour ou l’autre, certains l’ont réalisé. Ils se sont reconvertis, ont déménagé, démarré de nouveaux projets. D’autres sont devenus pasteurs après avoir connu des carrières de médecin ou de journaliste. Comment et pourquoi décide-t-on de prendre un tournant qui ouvre de nouveaux horizons ?
 
par Laure SALAMON
 
A l’école, Pierre Carle écrivait sur ses fiches de renseignements en début d’année qu’il voulait devenir vigneron. Il rêvait de travailler sur la propriété de son arrière-grand-père, à Saint-Emilion. Il devient finalement ingénieur dans l’exportation de matériel ferroviaire. En 1989, au retour d’un voyage, sa femme Eléna lui montre deux magazines : l’un avec une annonce de propriété à vendre dans l’Entre-deux-Mers, et l’autre sur une famille qui a tout quitté pour s’installer dans le Médoc. « Elle est folle », se dit Pierre. « Et puis, de fil en aiguille, on s’est mis à visiter des propriétés. Un jour, un ami me fait goûter un bergerac qui valait largement certains crus classés de Bordeaux. Convaincant ! Peu de temps après, une agence immobilière nous contacte pour une propriété en Dordogne. » Les dés sont jetés. Ils vendent leur appartement parisien et partent s’installer près de Bergerac, dans un château du XVIIe siècle avec des vignes. Aujourd’hui, à cinquante-sept ans, Pierre Carle est à la tête d’une exploitation de 20 hectares et ne regrette rien.

Un changement de métier que les sociologues appellent « bifurcation biographique ». « La bifurcation, c’est l’apparition d’une crise ouvrant un carrefour biographique imprévisible, dont les voies sont elles aussi au départ imprévues, au sein desquelles sera choisie une issue qui induit un changement important d’orientation, explique Claire Bidart, sociologue, chargée de recherche au CNRS, au laboratoire d’économie et de sociologie du travail à Aix-en-Provence. Elle est souvent plus visible à partir du domaine professionnel (un changement de métier improbable suscite l’étonnement), mais elle implique généralement divers domaines de la vie.»

Quête de sens

Cette décision irréversible et imprévisible intervient dans un contexte de crise, après un événement qui peut prendre la forme d’accidents de la vie (dépression, décès, conflits…) ou d’opportunités (proposition, déménagement...). « C’est la synchronisation de ces événements qui est à l’origine du changement, certains ajoutent par-dessus un rêve de gosse », poursuit la sociologue. Le changement et la décision demandent beaucoup de réflexion avant et après. Puis « le » moment peut être assez brutal.

Selon un sondage réalisé fin mai par TNS Sofres, pour l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT) et l’Association pour la formation professionnelle des adultes (AFPA), 61 % des salariés ont déjà changé de métier et ont connu 4,2 entreprises. « Avant, on suivait le schéma familial, on entrait dans une entreprise et c’était pour la vie, témoigne Armelle Oger, journaliste et auteur de Et si l’on changeait de vie. Les gens se font maintenant à l’idée que l’on peut avoir plusieurs vies et qu’ils peuvent bénéficier d’une session de rattrapage. Etre bien dans sa vie, donner la priorité à sa famille plus qu’à sa carrière est devenu beaucoup plus important. La quête de sens devient parfois une vraie préoccupation. » Ainsi, des salariés quittent-ils leurs postes d’ouvrier, de chef marketing, de commercial… pour se diriger vers des métiers artistiques, l’artisanat ou les services à la personne. Certains s’installent à leur compte pour prendre leur indépendance : ouvrir un gîte rural ou un restaurant... Mais tout le monde peut-il se le permettre ? « Le marché du travail est tendu aujourd’hui. Ceux qui ont moins de diplômes tenteront plus difficilement ce changement, analyse Claude Dubar, professeur émérite de sociologie à l’université de Versailles-Saint-Quentin. Dans les milieux privilégiés, au contraire, les personnes pensent posséder les ressources nécessaires pour changer et affronter de nouveaux défis.»

En revanche, certaines personnes rencontrent des opportunités qu’elles ne saisiront pas. « Un même événement qui intervient quand tout va bien ne provoquera pas la même réaction, avertit la sociologue Claire Bidart. Et il est rare que l’on quitte un métier où l’on se sent bien, où l’on est bien payé…»

Bilan de compétences

Si l’envie de changer vous taraude, un outil existe : le bilan de compétences. Selon le ministère du Travail, en 2003, plus de 50 000 bilans de compétences ont été réalisés par des salariés afin d’évaluer leurs capacités et leurs motivations pour définir un projet professionnel. « Le changement de métier s’accompagne d’une crise d’identité. C’est toujours mieux d’être accompagné, explique Claude Dubar. Depuis 5 ou 6 ans, on voit apparaître des coaches dans les entreprises. » La presse a aussi évolué dans le même sens. Après les magazines spécialisés dans la reconversion professionnelle, de nouveaux titres se sont créés pour aider les personnes dans leur réflexion. C’est le cas du trimestriel Changer tout. « Il traite de sujets généralistes sous l’angle du changement », explique son rédacteur en chef Yves Deloison, ancien consultant et spécialiste de l’accompagnement de personnes en réorientation professionnelle. Lancé fin 2007, le n° 3 a été tiré à 50 000 exemplaires.

Laurent Ressicaud, quarante-trois ans, n’a pas eu besoin de coach, ni de bilan de compétences. A la fin des années 1990, cet électricien est muté dans le Sud-Ouest. Il décide, soutenu par sa femme Catherine, de se lancer dans sa passion : la photographie. « J’en faisais depuis que j’étais adolescent. Je ne me plaisais pas dans mon boulot et je priais Dieu pour changer de métier. Un jour, j’ai vu une publicité pour un nouvel appareil numérique qui disait : “L’outil que vous attendiez”. Ce fut un signe. Je me suis lancé. Ça a plutôt bien marché, j’en vis aujourd’hui. C’est un miracle. Dieu m’a donné tout cela. » Le boom du numérique dans la photographie lui a été très favorable.

L’influence de la conjoncture économique est évidemment présente dans ces réorientations. « Nous allons voir de plus en plus de salariés se reconvertir ou évoluer, car la flexibilité se développe, souligne le sociologue Claude Dubar. Les gens sur le marché du travail devront changer d’entreprise, de région, de poste. Les restructurations et les délocalisations imposent aussi aux salariés mobilité, voire réorientation. » C’est pour des raisons économiques que Didier Villart, cinquante-deux ans, a changé de métier plusieurs fois. Après l’obtention de son diplôme d’ingénieur mécanicien, il part pour le Togo pendant trois ans, puis travaille durant dix-huit ans dans l’industrie du béton. « J’ai été poursuivi par la crise du secteur du bâtiment, je suis finalement parti malgré moi, car je ne m’entendais plus avec mon employeur.»

Derrière les raisons économiques, Didier Villart a voulu changer car il avait « le souci de [se] tourner vers un environnement qui prend en compte la personne au travail ». Il est devenu directeur administratif et financier du Defap (Service protestant de mission) et, après avoir suivi une formation, dirige depuis trois ans un établissement d’aide par le travail (CAT) à Vitry-sur-Seine, en banlieue parisienne, qui dépend de l’association les Amis de l’Atelier, accueillant des handicapés. Des bifurcations qu’il ne ressent pas comme si différentes. « Je n’ai pas l’impression d’avoir vraiment changé de métier. Même si j’ai changé de domaine, je suis resté un manager.»

Et vous, êtes-vous content de votre métier ? Profitez de l’été pour y songer… On en reparle à la rentrée !

 

A lire

La crise des identités
Claude Dubar
PUF, 2000

Et si l’on changeait de vie
Armelle Oger
J’ai Lu, 2002

« Crise, décisions et temporalités :
autour des bifurcations biographiques »
Claire Bidart
Cahiers internationaux de sociologie
PUF, 2006

Changer tout
Yves Deloison
Village Mondial, 2008

Reconversion professionnelle volontaire
Changer d’emploi, changer de vie
Un regard sociologique sur les bifurcations
Catherine Négroni
François de Singly
Armand Colin, 2007.