Entretien avec le président de la FPF
Il faut rénover la loi de 1905

Dans la perspective de l’assemblée du Désert tenue ce dimanche à Mialet (Gard), Jean-Arnold de Clermont se livre pour Réforme à une véritable radioscopie du protestantisme français. Il aborde les grands enjeux de demain et livre sa conception et ses inquiétudes à propos de la laïcité à la française. Du Musée du Désert aux nouvelles assemblées évangéliques issues de l’immigration, en passant par Taizé, les Tziganes pentecôtistes ou les adventistes, l’extrême diversité du protestantisme ne menace en rien son unité qui demeure fondée sur la lecture de la Bible et une grande liberté à l’égard des institutions, explique le président de la Fédération protestante de France (FPF). Un protestantisme qui se doit aujourd’hui de «sortir de ses temples» pour affronter les débats de la société française. Espace public où l’intervention sociale des Eglises est aujourd’hui entravée par une disposition de la loi de 1905, qui est maintenant utilisée par certaines autorités pour remettre en cause la liberté de culte. Entretien exclusif de rentrée.

Que représente pour vous cette traditionnelle assemblée du Désert ?

Je ne suis pas un protestant méridional, donc je peux parler avec une grande liberté de ce rassemblement. J’ai été toujours impressionné par la qualité de l’écoute et par ces 15000 personnes qui viennent de toute la France. Un tel succès s’explique par le besoin qu’a la petite minorité protestante française de se rassembler. Les Journées mondiales de la jeunesse correspondent aussi à cette volonté de se réunir dans une société très sécularisée. Cette année, en outre, le thème n’est pas orienté vers le passé camisard mais vers l’actualité récente.

Autre manifestation protestante qui connaît un succès important, celle de la communauté tzigane…

Il s’agit effectivement, là encore, d’un rassemblement très important pour le protestantisme français, par certains aspects plus modernes. Je suis toujours très heureux et impressionné par ces conventions tziganes.

Cette année, le lieu de la convention a été tardivement connu du fait de l’absence de priorité dans l’agenda du ministère de l’Intérieur, plus préoccupé d’islam et surtout de terrorisme.

On compte 150 000 Tziganes évangéliques, c’est-à-dire un Tzigane de France sur trois. Ils font un travail d’évangélisation et baptisent de nombreux adultes. L’été a été d’autre part difficile pour eux, ils ressentent toute la rigueur de la loi Sarkozy, et l’affaire du maire de Martigues n’a pas arrangé les choses. Il a en effet déclaré en substance que si les Tziganes se disaient évangéliques, il les croyait envoyés du diable. De tels propos ne devraient pas rester impunis, c’est une véritable incitation à la haine.

La communauté tzigane se souvient cette année du génocide qu’elle a vécue durant la Seconde Guerre mondiale. Un événement que vous avez voulu souligner.

Effectivement. On sait qu’il y a eu entre 300 000 et 500 000 Tziganes déportés, mais probablement un total de 800 000 victimes, en incluant ceux qui ont été exécutés sans être déportés. La Fédération protestante de France n’est pas la première à le dire, mais je tiens à le rappeler : on a « oublié » pour les Tziganes le devoir de mémoire qui s’imposait à la suite de ce génocide. Aucun homme politique, président ou Premier ministre, n’a fait de déclaration sur la responsabilité de l’Etat français, alors que Jacques Chirac l’a très bien fait pour les juifs.

L’assassinat de frère Roger a suscité une grande émotion. Une émotion réelle mais des rapports controversés entre protestantisme français et Taizé...

On peut résumer ces relations à un « je t’aime, moi non plus ». Les protestants français ont considéré Roger Schutz comme l’un des leurs, mais ils se sont sentis trahis. Une telle attitude s’explique peut-être aussi par le caractère ultraminoritaire du protestantisme français. Je suis pour ma part admiratif de l’œuvre théologique de Taizé à ses débuts, c’est-à-dire avant 1970 et de ses apports en matière de liturgie et d’hymnologie. Je trouve également remarquable le travail initié dans le domaine de la jeunesse : ce sont les seuls à avoir engagé un travail de primo-évangélisation. Ils réussissent à réunir quotidiennement au moins 2 500 jeunes pour de longues minutes de silence et de recueillement, c’est admirable. Et je crois d’ailleurs que dans la démarche de ces jeunes qui viennent à Taizé, il est très important de ne pas avoir la possibilité d’être récupéré par l’une ou l’autre confession. J’ai cependant été assez gêné par les obsèques de frère Roger, qui ont été clairement catholiques. Je ne souhaite pas que Taizé perde son engagement œcuménique. Nous engagerons dans quelques semaines des discussions avec Taizé pour rappeler notre attachement à l’œcuménisme de la communauté. J’espère en tout cas que le Vatican ne va pas tenter de « catholiciser » Taizé.

Du protestantisme luthérien ou réformé aux pentecôtistes, qu’est-ce qui réunit les protestants ?

C’est la place centrale de la Bible. Et, aussi, le sentiment de vivre sa foi libre à l’égard de toute institution. C’est une grande différence avec les catholiques. Par exemple, toutes les bagarres internes des Tziganes où ils s’excommunient mutuellement, c’est au nom de leur liberté de penser et de croire.

Selon vous, c’est l’héritage de la Réforme ?

Oui. D’ailleurs, le monde évangélique, qui au cours du XXe siècle était en concurrence avec les Eglises luthéro-réformées – au point que ses Eglises s’appelaient évangéliques pour ne pas s’appeler protestantes –, récupère le mot « protestant ». Et cela depuis une vingtaine d’années. L’héritage de la Réforme tend à s’imposer à tous.

Reste qu’à force d’élargissement les Eglises membres de la FPF seront de plus en plus éloignées les unes des autres.

Cet élargissement de la Fédération protestante vers les Eglises évangéliques n’a rien à voir avec, par exemple, ce qui se passe en Amérique du Sud avec les Eglises adventistes. Leurs membres, qui sont aujourd’hui 18 millions, estiment que leur croissance les conduira à être en 2025 plus de 50 millions. Ces Eglises compteront demain plus de personnes qui les rejoindront que de fidèles aujourd’hui. Là, le risque de dilution est réel. Pas en France. Je n’ai pas le sentiment que nous soyons face à une marée de nouveaux membres qui vont diluer l’identité du protestantisme français. Je ne vois pas à l’heure actuelle une croissance des évangéliques en France qui puisse conduire à un renversement constitutif de la communauté protestante française. Je ne constate pas non plus un effondrement des non-évangéliques. Dans les grandes villes, les paroisses réformés ou luthériennes résistent bien.

Les différences considérables entre les membres de la FPF autour des questions d’éthique – avortement ou homosexualité par exemple – ne menacent-elle pas son unité ?

Lorsque Benoît XVI dit aux JMJ que le grand défi œcuménique, c’est d’être d’accord sur l’éthique, on peut supposer qu’il veut nous mettre tous dans le même bateau. Il faut bien se rendre à l’évidence que l’unité des protestants ne se fait pas sur des questions éthiques. Nous ne disposons d’aucune conviction protestante commune et définitive sur quelque problème éthique que ce soit.

Je suis très clair là-dessus : un pentecôtiste qui estime que l’avortement est un crime effroyable ne peut entrer à la Fédération protestante. A la vérité, seule la question de l’homosexualité pourrait, si nous l’abordions sans autre précaution, poser un réel problème à la Fédération.

La Fédération qui va fêter son centenaire en octobre prochain…

La coïncidence avec le centenaire de la loi de 1905 nous permet de démarrer là-dessus et d’aller plus loin. Nous allons rappeler notre attachement à la laïcité, qui est un cadre juridique adéquat, et nous permet, nous chrétiens, de participer librement aux débats publics. Le cadre laïc, c’est la possibilité de parler. Nous devons aujourd’hui « sortir de nos temples ». Mais, nous souhaitons aussi attirer l’attention sur les dérapages que nous enregistrons aujourd’hui. Je suis scandalisé quand, sous prétexte de laïcité, on se permet des déclarations du type de celles du maire de Martigues. Les protestants français sont placés aujourd’hui face au défi des caricatures qui nous viennent des fondamentalistes d’outre-Atlantique. Il nous faut rappeler vraiment ce que c’est que d’être évangélique. Etre évangélique, c’est être ouvert au débat !

Sur la loi de 1905, on ne peut pas dire que vos arguments en faveur d’une adaptation de cette loi aient été favorablement accueillis.

Ce n’est pas parce que l’on se trouve face à des positions que je qualifie d’idéologiques que l’on doit revenir sur nos positions. Nous défendons trois idées simples, en réalité. La première, c’est qu’il faut distinguer entre 1901 et 1905. Nous sommes actuellement sous le coup de la loi de finance de 2002 qui a mis hors la loi l’ensemble des associations cultuelles qui ont dans leur conseil d’administration un pasteur. Cette disposition nous semble contraire à la loi. Deuxième point : nous voulons que soit reconnu ce que la loi 1905 a exclu, à savoir qu’une association cultuelle n’a pas vocation à la seule gestion du culte, mais peut aussi être conduite à intervenir dans la cité à travers des œuvres sociales. C’est une modification importante qui ne peut être résolue de façon réglementaire.

Troisième point. Nous nous rendons bien compte qu’il n’est pas possible à un Etat laïc de gérer correctement toutes les questions posées par les religions. Au même titre qu’il existe une Commission nationale d’éthique, il nous faut une commission sur les dossiers touchant les religions et la loi de 1905. Les responsables politiques que nous avons rencontrés y semblent favorables. De toute façon, le gouvernement français en a accepté le principe avec l’Eglise catholique puisqu’il y a une commission permanente catholique avec laquelle il discute de cette question. Et les seuls qui trinquent dans cette affaire, ce sont les protestants puisqu’ils ne posent, en apparence, pas de problème. Nous disons : ce que vous faites avec l’Eglise catholique, faites-le avec les autres !

Un mot sur l’affaire de Montreuil, dont le maire veut interdire l’accès à trois lieux de culte évangéliques. La Fédération a porté plainte dans cette affaire. Le maire de Montreuil a porté également plainte mais, lui, pour diffamation.

C’est inexact. Jean-Pierre Brard [le maire de Montreuil, en banlieue parisienne, ndlr ] avait légalement deux mois après les faits pour saisir un tribunal. Force est de constater qu’il n’a pas, à ce jour, déposé plainte contre nous et s’est contenté de quelques gesticulations devant un parterre de journalistes qu’il avait convoqués à l’Assemblée nationale ! Dans cette affaire une chose est claire. Le ministre de l’Intérieur, répondant à une question d’un député alsacien, l’a fait savoir : l’article 2 de la loi 1905 sur la liberté religieuse a été enfreint par le maire, monsieur Jean-Pierre Brard. Je ne souhaite pas passer mon temps devant les tribunaux mais, là, les limites ont été franchies. Il n’est pas acceptable qu’un maire puisse intervenir et interdire comme cela trois lieux de cultes.

Sur les questions de politique intérieure, quels sont les enjeux qui vous paraissent importants aujourd’hui ?

Notre travail est d’être prospectif. Nous avons à continuer à jouer notre rôle d’initiateur d’un débat public. Nous avons sans aucun doute, avec la Cimade, une priorité à faire entendre sur l’immigration et le droit d’asile. Il y a aussi toute la question du multiculturalisme dans la société française. Une question qui rejoint les Eglises issues de l’immigration. Nous sommes de même très inquiets face à la situation sociale du pays. Régulièrement alertés par les institutions protestantes engagées sur le terrain. Soyons réalistes. Il n’y aura pas d’augmentation des crédits sociaux dans l’avenir. Il faut que l’on se pose la question de notre volonté d’action sociale sans les mêmes moyens qu’aujourd’hui. Nous devons également réfléchir à notre collaboration avec le privé. Nous avons des œuvres qui sont le témoignage du passé et qui n’ont pas la capacité de se transformer et de répondre à l’urgence de la situation sanitaire et sociale.

Est-ce cette attention au social qui explique vos dernières prises de position sur les liens entre la misère du monde et le développement du terrorisme au lendemain des attentats de Londres ?

Non, mais il y a effectivement pour moi un lien. Le terrorisme ne vient pas de la misère mais il se développe sur son terreau. Et où cette misère se trouve-t-elle actuellement ? Au Pakistan, en Afghanistan. Nous voyons un Ben Laden et ses supporteurs qui sont renforcés par leur contre-image : celle que constituent Bush et ses partisans. A un impérialisme répond un autre impérialisme. A l’inverse, je regrette que ces actes ne soient pas condamnés par l’ensemble des autorités musulmanes. C’est terrible pour le dialogue interreligieux. Je note d’ailleurs que ces responsables musulmans sont souvent plus des hommes politiques que des religieux.

Autre point contesté : votre engagement et certaines prises de position sur le conflit israélo-palestinien, qui ont provoqué quelques dégâts collatéraux auprès de la communauté juive.

C’est faux. Les relations ne font que s’amplifier avec le judaïsme français à tel point qu’au mois de septembre sera mise en place une commission de travail théologique entre la Fédération protestante et le Consistoire israélite. Nous voulons travailler ensemble théologiquement sur certaines questions, celle de Jérusalem ou de la terre, par exemple. Comprendre ce qu’est le rôle théologique de l’Etat d’Israël. Réfléchir à cette double réalité d’un Etat, forcément profane pour le Français que je suis, mais aussi Etat qui a une portée théologique pour nous, chrétiens. Et je ne veux pas de cette manière laisser entendre que nous remettrions en cause la légitimité et le droit à l’existence de l’Etat d’Israël. Nous sommes évidemment conscients que le christianisme est ancré dans le judaïsme. Cette réalité est pour nous indépassable. Reste que nous sommes, par ailleurs, en lien, et de manière privilégiée, avec les Eglises chrétiennes en Palestine. Il importe que ces Eglises sachent qu’elles ne sont pas oubliées. Et qu’elles ont une relation avec l’ensemble du christianisme mondial. C’est l’ensemble de ces solidarités et convictions qui guident notre engagement en faveur de la paix au Proche-Orient. Après avoir envoyé une déléguée, membre de l’Eglise réformée de France, auprès d’une petite association palestinienne où elle a vécu trois mois, nous organisons un voyage important préparé avec le Conseil représentatif des institutions juives de France en octobre prochain.

Propos recueillis par

JEAN-LUC MOUTON et PIERRE DESORGUES

 

Mondanités

Les interrogations de Jacques Chirac

L’anecdote est rapportée par Jean-Arnold de Clermont. Nous sommes début janvier 2005 dans la salle des fêtes du palais de l’Elysée. Le chef de l’Etat adresse alors ses vœux de bonne année aux principaux responsables religieux du pays. Parmi eux, le cardinal Jean-Marie Lustiger, qui joue les officiants et met le sujet de la loi de 1905 sur le tapis. Et chacun de rappeler son attachement à la loi de 1905 qu’il convient de ne pas toucher… Sauf Jean-Arnold de Clermont. De quoi intriguer Jacques Chirac. Le prenant à part, le président de la République interroge celui de la FPF : « Mais, Monsieur le Pasteur, pourquoi voulez-vous donc remettre en cause la loi de 1905 qui est la poutre de notre République ? » Le président de la Fédération aurait répondu : « Monsieur le Président, rien n’interdit de repeindre la poutre. »

P.De.