Introduction
Confrontée à des choix difficiles, la France a depuis vingt ans toujours incliné sans se l'avouer dans le même sens: celui du chômage. Aujourd'hui, elle s'inquiète, bien tard, de son aveuglement.
Une récession d'une ampleur inégalée depuis plus de quarante ans. 40 000 chômeurs supplémentaires prévus cette année. Une classe d'âge porteuse de son avenir, ballotée entre angoisse et découragement. Des protections sociales qui craquent, des déficits vertigineux.
Se retournant vers le passé, elle constate que toutes les digues ont cédé devant la montée du chômage : 2,6% de la population active avant le premier choc pétrolier, 6% en 1980, 10,6% en 1992. En vingt ans, en dépit des priorités réaffirmées, la France sera passée de 500 000 à 3 500 000 chômeurs, malgré une croissance régulière et comparable à celle des autres pays. Et si le mal frappe l'ensemble de l'Europe, l'Allemagne est moins atteinte, tandis que les Etats-Unis ont un taux de chômage d'environ 6% et le Japon de 3%.
Les chiffres sont connus et leur répétition paralyse les Français : comment, dans notre société d'opulence, cette maladie a t-elle pu ronger peu à peu notre économie ? Pourquoi faut-il à la France une croissance supérieure à celle de ses voisins - et aujourd'hui bien improbable - pour créer plus d'emplois qu'elle n'en détruit ?
Cette crise n'est pas fatale : elle est celle d'un consensus à la française, confortable et implicite dont l'emploi a été la victime. Elle est la conséquence du refus d'affronter clairement la contradiction de deux logiques.
D'un coté, la logique des acquis, avec le vieux socle de l'Etat-providence à la française. Déjà s'estompent les corporatismes et les réseaux de la solidarité immobile que dénonçait le rapport Rueff Armand de 1960. Mais subsistent encore des habitudes de pensée, des comportements très anciens, ceux d'une société d'ancien régime fondée sur la "logique de l'honneur". Un mélange confus où le statut compte avant tout, avec son cortège de titres et de petits privilèges.
Une économie où l'on attend beaucoup, sinon tout de l'Etat : la régulation économique, la solidarité nationale, la protection des avantages acquis. Un Etat efficace mais cher. Des réglementations exhaustives mais paralysantes. Une tentation constante de repli sur soi. Une anémie des corps intermédiaires et de la représentation. Un emploi public plus important que dans la plupart des pays voisins.
Une exigence de solidarité distributive qui préserve jalousement les choix individuels. Qui, se refusant à trancher, s'enfonce sous des prélèvements de plus en plus lourds et peu à peu asphyxie la production des biens et richesses, oublieuse de ce qui la fait vivre.
Mais aussi une France équilibrée, qui n'a encore rien abandonné de son art de vivre. Une richesse culturelle réelle, une cohésion sociale peu entamée. Un souci constant de ne laisser personne au bord du chemin, une aspiration au consensus et à la quiétude.
C'est la France du bien-être et de l'équilibre collectif, égalitariste et étatique.
De l'autre côté, une logique de la compétitivité, de l'internationalisation, de la liberté individuelle totale. Le choix de l'Europe en 1957 a fait entrer la France dans un monde assez nouveau pour elle, celui du modèle libéral.
Il a accentué le mouvement de modernisation entamé à la Libération, qui a construit une économie forte, la quatrième puissance économique mondiale. Il a bâti de grandes entreprises industrielles internationales, des sociétés de services qui se classent parmi les premières dans les assurances, la banque ou l'informatique. Tout en réduisant de façon dramatique en 30 ans le monde agricole, il a fait de l' agriculture française la deuxième exportation mondiale. Il a développé des infrastructures denses et efficaces de transport et de communication.
Mais il a aussi profondément transformé le visage de la France productive, détruisant massivement en vingt ans les emplois de l'agriculture (de 13 à 6% de l'emploi total), de l'industrie (de 29 à 22%) et consacrant la place des services marchands (de 33 à 45%).
Cette France moderne est aujourd'hui profondément inscrite dans les échanges internationaux : la part de l'étranger dans la production française est passée de 15% environ en 1963 à 23% en 1992, interdisant de mener des stratégies purement nationales.
A cette France modernisée, s'attache une nouvelle logique. Logique de rentabilité, de productivité, de souplesse et de liberté d'agir. Elle impose de rechercher en permanence l'allègement des contraintes, et des charges. Elle prône la responsabilité exclusive du chef d'entreprise dans la conduite de ses affaires, sans égard pour les conséquences collectives. Elle ne voit plus dans le travail des hommes qu un facteur de production parmi d'autres. Et cette logique, la France l'a intériorisée à marches forcées, avec parfois l'ardeur des néophytes.
Les dérèglements de l'économie internationale depuis 197 1 ont fait en vingt ans diverger de plus en plus les deux logiques. D'un côté, l'exigence de modernité à l'anglo-saxonne a conduit les entreprises à rejeter les charges du social qui leur paraissaient indues. De l autre, l'Etat-providence à la française n'a pu assumer son rôle qu'en pesant de plus en plus sur les producteurs de richesses.
L'antagonisme de ces deux logiques a pu longtemps se résoudre dans un arbitrage implicite, propre à notre culture : c'est sur l'emploi qu'a pesé 1'indispensable ajustement. Ainsi, l'indemnisation généreuse du chômage dans les années 1970 a permis de différer la résolution du problème, dans l'attente d'un hypothétique retour à la croissance forte.
Inscrits dans la logique de la productivité, les actifs ont pu acquérir leur liberté d'agir tout en conservant tous les bénéfices de la logique des acquis : les chômeurs -et les moins armés les premiers -ont payés pour ne pas remettre en cause ce consensus, tout en bénéficiant des mannes de l'Etat-providence qui, inexorablement, alourdit ses coûts, faute de maîtrise.
Le processus s'auto alimente dans une spirale dont les désordres internationaux accélèrent la vitesse de rotation. Plus les coûts s'alourdissent, plus ils pèsent sur les actifs et plus ceux-ci accroissent la productivité en supprimant des emplois, créant ainsi les conditions d'un nouveau déséquilibre.
Les freins à l'emploi sont d'abord là, dans cette dialectique impossible : notre société hésite dans ses choix, mais elle sait bien qu'elle ne peut survivre dans l'ancien modèle sans payer sa quiétude d'un déclin de plus en plus brutal.
Périodiquement annoncé comme bientôt insoutenable, le chômage s'accroît inexorablement depuis vingt ans : personne ne croit désormais au retour du plein emploi. Mais aujourd'hui, c'en est trop et le système tout entier est ébranlé sans qu'on sache entrevoir d'autre alternative que l'explosion sociale ou la fermeture impossible de notre société au monde.
Il faut donc s'engager dans la résolution progressive de cette contradiction : tel a été le souci de la Commission. Composée de membres issus d'horizons idéologiques et professionnels très variés, elle a cherché, dans le court laps de temps qui lui était imparti, les points de convergence sur lesquels fonder un consensus en faveur de l'emploi.
L'expérience de ses propres débats, la quasi-unanimité qui s'est attachée à ses propositions l'amènent à penser que, refusant les solutions extrêmes, elle peut préfigurer les nouveaux équilibres accessibles à la société française.
Mais elle met en garde contre toute illusion. Il n'existe ni recette-miracle, ni magicien. La levée des obstacles structurels à l'emploi est un long et persévérant travail, celui de la société sur elle-même. Il ne se fera pas sans une profonde remise en cause de chacun.
2 Le Monde . Vendredi 8 avril 1994.
Pourquoi notre société glose-t-elle à l'infini sur l'exclusion et n'accorde-t-elle qu'une priorité limitée à la lutte contre le chômage? A partir de cette interrogation, !e pasteur Jacques Stewart, reprenant les travaux d' un groupe d' experts de la Fédération protestante de France, plaide pour un renversement des priorités: l'intégration sociale avant la richesse matérielle.
par Jacques Stewart
Le chômage et l'exclusion prennent une ampleur dramatique. L'emploi et l' interrogation sur le sens du travail sont au cœur des analyses et des peurs. les chiffres sont connus de tous. Le niveau de chômage, l'angoisse des jeunes et la fragilisation économique et sociale d'une Partie croissante de la population active sont tels que la dignité et l'espoir en un avenir meilleur sont mis en cause. Nous sommes dans une situation de scandale au vrai sens du mot. Devant un tel état de fait, nos Églises ne peuvent rester inertes. Il est de notre devoir de citoyens et de croyants de parler.
Y a-t-il des mesures susceptibles de faire reculer significativement le fléau ? Les derniers rapports d'experts ont fait l'inventaire des blocages - voire des tabous - de la société française qui semblent faire l'objet d'un " consensus confortable et implicite" (1).L a mondialisation des échanges accélérée et mal régulée, la croissance du volume des transactions financières sur les marchés internationaux. !a structure des prélèvements qui alourdit le coût du travail, le culte du diplôme, la faible représentativité des corps intermédiaires, le risque solitaire dans lequel on abandonne le créateur d'emplois, la place du travail dans la vie...
Tous ces points sont connus. Ils sont clairement au cœur du blocage de la société française. Dans ces conditions, pourquoi n'ont-ils pas fait l'objet de mesures ambitieuses allant au fond des choses et visant a attaquer les causes structurelles de la crise française de l'emploi ? Pourquoi tant d'analyses et, en définitive. si peu d'actions ? Pourquoi cette attitude paradoxale de notre société qui, dans les discours, agite bruyamment la peur du chômage et de l'exclusion et qui ne leur accorde, dans les faits, qu' une priorité limitée ?
II est vrai qu'il nous faut sans doute entrer dans un monde nouveau où nous apprendrons A mieux distinguer travail et emploi salarié, où le travail rémunéré ne sera plus la seule activité valorisante pour l'être humain. Les hommes et les femmes de foi ne peuvent que chercher en ce sens en sachant bien qu'une conversion profonde des modes de vie, de la gestion du temps et des valeurs suppose davantage que des mesures économiques et sociales. Mais, aujourd'hui, c'est encore le travail et d'abord l'emploi, qui définit la place de chacun dans la société. Comment, alors, libérer les forces du dynamisme, de la confiance en l'avenir. de l'espérance ?
Lorsqu'une société ne distingue plus l'avenir, l'urgence impose de développer des lieux de parole, de réflexion et de négociation qui feront diminuer l'angoisse collective. II s agit d'associer l'ensemble de la société française (et en particulier les chômeurs et les exclus) à l'étude et au mûrissement des mesures à prendre. II faut multiplier les espaces d'expression, mettre en valeur et encourager les expériences en matière d' insertion car elles ouvrent la voie à la solidarité et à la responsabilité individuelle. Solidarité et Responsabilité sans lesquelles la communauté humaine se transforme vite en une jungle sans pitié.
Des initiatives de débats publics sur le travail, le chômage, l'exclusion et les nouvelles solidarités commencent à apparaître. Il faut aller plus loin et plus fort dans ce sens. Pourquoi ne pas organiser des consultations nationales du type de celles qui ont été lancées sur le code de la nationalité (commission Marceau Long) ? Nous croyons fermement que mettre le débat sur la place publique, dans la durée et la sérénité, en dehors des échéances électorales, aidera à trouver de nouvelles marges de manœuvre et fera émerger progressivement de nouveaux consensus. C'est à un vrai travail de la société française sur elle-même que nous appelons, et ce à tous les niveaux. De cette interrogation collective, exigeante et sincère, surgira une parole prophétique.
La responsabilité protestante
Les pouvoirs publics doivent avoir le courage de soutenir ces débats. Sans prétendre dresser une liste exhaustive, quelques questions nous paraissent indispensables pour nourrir la réflexion collective : la société française serait-elle prête à accepter une réforme profonde de la fiscalité au profit de l'emploi? Comment favoriser l'embauche des travailleurs peu qualifiés sans toucher au salaire net du SMIC ni casser la protection qu'offre le salaire minimum N'y aurait-il pas un mécanisme financier et administratif à trouver permettant une certaine mutualisation du risque pris par le créateur d'entreprise? Ne peut-on relancer la réduction du temps de travail ? D'autres voles encore ne sont-elles pas à inventorier et à combiner entre elles, au niveau de la formation (lien école/entreprise), de la représentativité des chômeurs, de la mobilité?
A côté des décisions collectives. nous avons aussi à revoir nos comportements individuels. Plus de gens qu'on ne le croit sont prêts à faire évoluer leur mode de vie pour peu qu'ils aient le sentiment que cela aidera à ouvrir l'avenir. Ne pourrons-nous pas changer nos priorités de consommation, participer aux initiatives qui se sont créées autour du chômage (associations intermédiaires, entreprises d'insertion), revitaliser. par l'adhésion et la mobilisation, !es corps intermédiaires (organisations syndicales ou professionnelles, associatives), développer le sens du devoir et du droit chez les jeunes? La liste pourrait être longue : ce qui va vers une plus grande solidarité collective et une plus grande responsabilité individuelle va dans le bon sens.
Les affirmations fondamentales de la Réforme au XVIe siècle (la seule gloire rendue A Dieu, la gratuité du salut par la seule grâce à recevoir dans la foi. etc.) ont entraîné à une forte responsabilisation de la réflexion, de la conscience et de l'activité de l'individu dans la société. Le souffle de liberté de ce message à contribuer à une qualification du travail en termes de vocation et à une qualification de la réussite en termes de bénédiction. La fidélité à ce message évangélique devrait entraîner aujourd'hui les Eglises (et particulièrement celles issues de la Réforme) à un renouvellement de leurs réflexions face au chômage et a l'exclusion. Nous, protestants, avons notre part de responsabilité dans une recherche de sens nouveau pour le travail et la solidarité entre «exclus et «inclus» : notre témoignage doit contribuer à libérer la société de l'illusion - la nouvelle religion - selon laquelle la valeur de l'être humain dépendrait: de son seul travail et de sa production.
C'est l'intégration sociale, en définitive, qui doit être la priorité pour la société française : avant l'augmentation de sa richesse matérielle, avant la préservation des chasses gardées. L'intégration, sous toutes ses formes, par l'emploi principalement, mais aussi par la valorisation collective du travail non salarié, par la richesse des liens sociaux, par la sécurité et la protection collective, par l'ouverture à l'autre. L'intégration qui fait que chacun a un nom. Car telle est la Perspective d'espérance qui nous porte.
(1) Rapport d'étape rendu au premier ministre en août 1993 par la Commission Mattéoli.
Le pasteur Jacques Stewart est président de la Fédération protestante de France (FPF).