Dans leur recherche d'une meilleure productivité, les entreprises françaises ont supprimé, au cours des dernières années, de nombreux emplois. Ce mouvement était indispensable pour faire face à la concurrence internationale. Le drame ne vient pas tant de là que de ce que, pendant le même temps, il ne s'est pas créé suffisamment de nouveaux emplois pour permettre à ceux dont l'emploi était supprimé ou aux jeunes, nouveaux arrivants sur le marché du travail, de retrouver un travail, d'où le développement massif du chômage et de l'exclusion.
Cette absence de création d'emplois nouveaux est une des caractéristiques propres de l'économie française (partagée, il est vrai, avec d'autres pays, latins en particulier). Elle s'explique par des choix que nous avons faits, qui sont autant de consensus, voire de tabous ou de "vaches sacrées" et qu'on peut à proprement parler, qualifier de "tueurs d'emplois". Faute de s'y attaquer, on ne peut escompter aucune amélioration du marché du travail dans notre pays.
1 - Le travail comme vache à lait fiscal :
Le travail salarié est une des deux grandes vaches à lait fiscal du pays (la seconde étant l'automobile). L'ensemble du budget social de la nation est essentiellement financé par une taxe sur les salaires qui pèse d'autant plus lourd que les salaires sont bas et les personnels peu qualifiés. Ces prélèvements doublent le coût du travail pour l'employeur par rapport à ce que touche le salarié rémunéré au Smic.
Une partie importante de la fiscalité locale repose également sur une taxation des salaires. Il n'y a guère que la TVA et l'impôt sur le revenu qui échappent à cette logique.
Le résultat est, dans une période où le travail est rare, de la rendre encore plus rare et de faire disparaître en priorité le travail des jeunes et le travail peu qualifié : poinçonneurs de tickets, pompistes, garçons de course, facteurs, etc... ont vu leur nombre se réduire fortement sans que rien ne vienne les remplacer.
2 - Le "paritarisme" employeurs-syndicalistes dans la gestion sociale :
Toute la gestion sociale du pays repose sur le paritarisme depuis la négociation des conventions collectives jusqu'à la gestion du logement social, en passant par la gestion de la sécurité sociale et de l'assurance chômage. Le système fonctionne comme une négociation permanente où les employeurs défendent leurs intérêts face à ceux des salariés, l'Etat intervenant à l'arrière-plan en permanence, comme l'autorité suprême qui veille aux équilibres financiers et impose la prise en compte des intérêts de ceux qui ne sont pas partie prenante dans la discussion : c'est le cas notamment des chômeurs pour lesquels l'Etat, en la personne de V. Giscard d'Estaing, a imposé par la loi en 1978, un régime d'indemnisation qu'il a bien fallu financer en augmentant le prélèvement sur les salaires.
On voit bien que dans un tel système, aucune négociation ne peut prendre en compte, par construction, les intérêts des exclus qui, par définition, n'intéressent directement, ni les employeurs ni les organisations syndicales, sauf à admettre qu'ils auraient un comportement de citoyens autour de la table de négociation, ce qui peut, d'ailleurs, exceptionnellement se produire.
Prenons l'exemple de la négociation des salaires minima : les syndicats y défendent l'intérêt de ceux qui ont déjà un emploi dans les entreprises et pas celui de ceux qui sont en dehors. Même chose pour la formation, le logement, l'assurance santé, etc...
Bref, le système ne peut que maintenir et aggraver l'exclusion, sauf à trouver des moyens de le réformer pour assurer une meilleure représentativité des partenaires dans la gestion sociale, c'est-à-dire une forme de représentation des exclus.
3 - Le financement et la gestion des emplois nouveaux :
La structure du financement des emplois nouveaux repose très largement sur le crédit bancaire.
Compte tenu du niveau d'échecs en matière de création d'entreprises, ce système n'en permet que très difficilement la création. Il faudrait renforcer sur fonds publics les systèmes existants de bonification d'intérêts ou de fonds propres (type SOFARIS). Cette question, souvent évoquée par les gouvernements successifs, n'a toujours pas abouti : bien au contraire, la situation s'est plutôt dégradée avec la quasi faillite des SDR (Sociétés de Développement Régional).
Quant à la gestion des emplois nouveaux, elle s'accompagne d'une bureaucratie écrasante en matière d autorisations administratives, déclarations à la sécurité sociale, aux Assedic etc . qui sont décourageantes pour les petits entrepreneurs. Même si quelques améliorations sont en cours (chèque service), beaucoup reste à faire pour supprimer tout ce fatras bureaucratique.
4 - "L'élitisme" et le culte du diplôme :
La société française est élitiste et mandarinale. Le diplôme, si possible d'une grande école, fait l'objet d'un véritable culte. Seul, il ouvre la porte aux plus hauts emplois de l'Etat et, sauf exception, des entreprises. L'obtention du baccalauréat reste la première étape indispensable dans le cursus de tout jeune Français. L'Education Nationale veille sur ses filières, ses programmes, ses examens et ses concours, dans un souci de légitime justice sociale Il ne faudrait pas que cette perspective ferme la porte aux initiatives extérieures.
Il y avait autrefois (jusqu'à la deuxième guerre mondiale), des filières d'apprentissage mixte écoles-entreprises dans beaucoup de professions. Elles ont progressivement disparu dans la plupart des métiers par consensus entre les entreprises et l'Education Nationale et les jeunes d'aujourd'hui doivent effectuer le"plongeon" : de l'école à l'emploi, il y a le jour J, celui où s'effectue le changement là où autrefois, où aujourd'hui en Allemagne, il y avait des transitions douces entre l'école et la vie professionnelle.
La remise en place de ces filières dérange, ne serait-ce que parce qu'elle coûte de l'argent ; elle n'est cependant pas impossible comme le montre l'exemple récent de TOTAL ou des professions de la métallurgie.
Fiscalité, paritarisme, financement et gestion des entreprises, élitisme, voilà quelques "tueurs" d'emplois dans la société française dont il faudrait réduire les méfaits en ce domaine.