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I. Le constat

Le constat

La productivité du travail a tellement augmenté que l'on produit aujourd'hui plus qu'hier avec moins de personnes, et cela même dans les services pourtant non soumis à la concurrence étrangère ; ceci est un trait culturel propre à la France (lié à la peur de l'autre ?).

1 - La productivité tue l'emploi ?

En 1993, la France compte 3 millions de chômeurs. Pendant l'année 1992, on a recensé 560 000 licenciements. La productivité s'est accrue de 2%. La France produit aujourd'hui avec 22 millions de personnes actives occupées, un volume de richesses 2,5 fois plus élevé qu'en 1960. L'agriculture emploie 1 million de personnes, là où en 1960, elle en employait 3 millions. Et pour une production tellement accrue qu'on parle aujourd'hui de gel des terres et de prime à la friche.

Aujourd'hui, un retour à un taux de croissance de 3% (rythme moyen des vingt dernières années) ne suffirait pas à diminuer le chômage, tout juste à le stabiliser à son niveau actuel. C'est ce constat alarmant qui redonne sens au thème du partage du travail.

Mais auparavant, pourquoi ce qui a si bien fonctionné durant les "Trente Glorieuses" ne fonctionne plus ?

2 - Le "déversement" ne se fait plus (ou "de l'entonnoir à l'arrosoir")

Durant les "Trente Glorieuses" (1945-1975), la croissance de la productivité dans le secteur primaire (l'agriculture) permettait le développement rapide et souhaité du secteur secondaire (l'industrie). C'était relativement facile à organiser dans une convergence d'intérêts tripartite syndicats-patronat-Etat, régulée par la concertation du Plan : il s'agissait de grosses industries lourdes (sidérurgie) ou sur financements publics (gros travaux, infrastructures, barrages, aéronautique) ; la décision d'investir était concertée puis programmée par la "techno-structure" (Etat-patronat), les gains de productivité étant pour partie réinvestis et pour partie rétrocédés aux salariés sous forme de gains de pouvoir d'achat. Ces derniers pouvaient ainsi acheter les produits nouveaux et accéder aux normes de consommation de la "consommation de masse". La croissance du marché intérieur permet la fabrication en série, qui accroît à son tour la productivité, donc la croissance du pouvoir d'achat et du marché intérieur, et la boucle est bouclée, le "cercle vertueux" enclenché.

En terme d'emplois, c'est l'image de l'entonnoir : venaient de toutes parts, de chaque exploitation agricole, de toutes les régions de France, des travailleurs pour s'engager sur les grands sites industriels en nombre limité qui accueillent chacun des milliers de salariés. Par ailleurs, il faut se souvenir que, dans les années soixante, l'exode rural ne suffisait pas à étancher les besoins de main-d'oeuvre de l'industrie. On fit appel aux femmes et aux immigrés.

Aujourd'hui, l'industrie fait des progrès de productivité intense avec la "troisième révolution technique", et elle doit le faire pour rester compétitive face à la concurrence internationale dans un marché mondial ouvert. En conséquence, le secteur industriel licencie, mais le secteur tertiaire ne réagit pas comme le fit le secteur secondaire dans le passé. La création d'emplois dans les services ne se décide pas centralement. C'est le fait de micro-décisions, localisées, à l'interface des besoins là où ils se présentent, disséminés et multiformes. En termes d'emplois, on passe de l'image de l'entonnoir à celle de l'arrosoir, mais qui est là pour accueillir les gouttes d'eau ?

Or, la France détient le record mondial de la croissance de la productivité dans les services : il y a en France comme une crainte de la relation humaine qui fait remplacer dès que possible, les hommes et les femmes par des machines, tels des distributeurs automatiques, beaucoup plus que ne le font les pays européens voisins. Un grand nombre d'emplois de services ont ainsi disparu, et avec eux, le lien social que leur présence créait : guichetiers, poinçonneurs, pompistes, concierges, gardiens, ouvreuses, petits commerçants.

3 - Le nouveau désordre mondial

Tout ceci est aggravé par la mondialisation de l'économie dans un univers non régulé. Le système monétaire international n'existe plus depuis plus de dix ans ; les taux de change fluctuent au gré des spéculations, - les entrepreneurs ne peuvent plus faire de prévisions à long terme, les capitaux recherchent la rentabilité la plus courte puisque rien n'est sûr à long terme.

Le développement des techniques de télécommunications permet la "délocalisation" des emplois, non seulement dans l'industrie, mais aussi dans les services (télétravail des saisie et traitement des données...) vers des pays du Tiers Monde. Le coût de production dans ces pays n'intègre ni les mêmes structures de protection sociale ni de protection de l'environnement : le coût y est moins élevé, mais le pouvoir d'achat également, et le "cercle vertueux" qui avait fonctionné en Europe pendant les Trente Glorieuses est rompu : les gains de productivité même partiellement réincorporés dans les prix, ne sont ni réinvestis dans le pays, ni utilisés pour acheter de nouveaux produits fabriqués dans le pays. Cela contribue à la déflation.